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MISSIONS DE KABYLIE

Les Pères Jésuites avaient été les premiers aumôniers des orphelinats arabes et les premiers directeurs de la Société naissante des Pères Blancs. Ils furent aussi leurs précurseurs en Kabylie et au Sahara; il convient donc de dire, ici, quelques mots de leurs œuvres.

Ouvriers de la première heure sur la terre algérienne, ils commencent, à partir de i84o, à fonder d'abord des orphelinats à Boufarik et à Ben-Aknoun, puis plus tard des collèges à Alger et à Oran. Ils exercent aussi le saint ministère dans les paroisses encore en formation. Mais leur zèle les pousse irrésistiblement vers l'apostolat auprès des Musulmans, et c'est sur ce terrain seulement que nous voulons les suivre.

Parmi les 200 jeunes gens de leur orphelinat de Boufarik apparaissent déjà, dès i8/|4i un certain nombre d'Arabes. Le maréchal Bugeaud les avait amenés lui-même au P. Brumauld, fondateur de

rétablissement

dït-il, tics oi'phel

les fliamps de liïitn

et tàclit

Si viius réussissez, ccux-l

moin^ ne relouincront j);is d.

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Ce n'est toutefois que 20 ans p^^g b,^j„^ „g «.ibyme

plus tard que les Pères de la Compagnie obtinrent l'autorisation de se fixer en Kabylie, l'Administration algérienne s'élant décidée enfin à reconnaître officiellement une paroisse pour le petit noyau d'Européens que la présence de nos soldats avait attirés à Fort-National. Véritable apôtre, le P. Crcuzat fut bientôt très populaire parmi les indigènes. Tout ce qui souffrait venait frapper à cette porte où l'on savait que la misère, la malpropreté, les plaies même du vice n'étaient point repoussées. En même temps, le Père recueillit quelques enfants auxquels il apprenait le français ; il eut jusqu'à 20 et 3o élèves. Chose remarquable pour un peuple si jaloux de l'inviolabilité de son chez lui, deux ou trois villages offrirent au P. Crcuzat le droit de cité. Un autre alla jusqu'à proposer l'une de ses deux djemaà afin qu'il y réunit les enfants et leur apprit « le droit chemin n. Quelques jeunes gens plus instruits, fils de marabouts, songèrent môme à se convertir.

maïs le missionnaire qui, vingt ans auparavant, avait été menacé du conseil de guerre pour avoir voulu se mettre en relation avec Abdcl-Kader, se garda bien d'acquiescer à leur demande. Ses succès n'en furent pas moins signalés en haut lieu comme des attentats à la liberté de conscience, et on lui signifia de suspendre les visites qu'il faisait aux malades « sous couleur de charité ».

Le P. Creuzat ne cessait cependant d'inviter Mgr Lavigerie à fonder une Mission en Kabylie. Profitant des bonnes dispositions du vice-amiral comte de Gueydon, alors gouverneur de l'Algérie, l'archevêque fit, en 1872, une première excursion jusqu'à Fort-National. La bonne impression qu'il rapporta de ce voyage le décida à établir, dès Tannée suivante, quelques stations de missionnaires dans le massif du Djurjura : celles de Djemaâ-Saharidj (tribu des Béni Fraouçen) et d'Aït-Larba (Béni Ycnni) étaient confiées aux Pères de la Compagnie de Jésus ; les trois autres aux Pères Blancs.

Pour ne pas froisser les susceptibilités du Gouvernement, qui ne tolérait ces établissements qu'à son corps défendant, Mgr Lavigerie avait interdit absolument à ses missionnaires tout ce qui avait la moindre apparence de prosélytisme. Cependant, par leurs exemples et par leurs pieux entretiens avec les indigènes sur les points communs aux Chrétiens et aux Musulmans, les Pères Jésuites surent si bien gagner la confiance de leurs enfants que, dans une seule de leurs stations, 80 sur i/|0 d'entre eux étaient disposés à abjurer l'Islam. Malheureusement, poursuivis par la haine des sectaires, les Pères Jésuites se virent contraints quelques années plus tard d'abandonner leurs Missions de Kabylie.

Plusieurs d'entre eux s'y étaient déjà distingués par leurs travaux. Citons le P. Olivier, auteur d'un Dictionnaire de langue berbère; le P. Rivière, auteur d'un a Recueil de contes populaires de la Kabylie », ouvrage acheté par la Bibliothèque Nationale; et le P. Dugas, dont le livre sur « la Kabylie et le peuple kabyle » est encore si justement apprécié.

Avec les Pères Jésuites, les Pères Blancs travaillaient de concert à s'établir dans « la Grande Kabylie ».

On appelle de ce nom le vaste quadrilatère qui s'étend le long de la mer, de la rive droite de Tisser, à 20 lieues d'Alger, jusqu'à Bougie et, au Midi, d'Aumale à Sétif, englobant tout le massif montagneux du Djurjura. Sur une surface de 9 à loooo kilomètres carrés habitent près de Sooooo Berbères, là où 5oooo Européens auraient peine à vivre. En i83o, cette race étonnante n'avait conservé du joug des Arabes qu'une haine profonde contre eux, un vernis d'Islamisme et un semblant de soumission.

(( C'était donc, s'écriait l'archevêque, une autre Pologne que nous avions là à affranchir; nous devions, dès les premiers jours, jeter à ses montagnes et à ses vallées le cri de la délivrance. Au lieu de cela, nous avons vu la haine hypocrite des hommes de i83o sacrifier à son impiété les intérêts de la patrie et le sang des Chrétiens. Et nos coups, portant dès lors indistinctement sur l'Arabe et sur le Kabyle, les unirent malheureusement dans une haine commune contre leur commun oppresseur. »

Ruinés par une longue guerre et la confiscation de leurs terres, par les famines et les mauvaises récoltes, des milliers d'indigènes ne vivaient qu'en s'adressant aux usuriers juifs qui leur imposaient les conditions les plus révoltantes, lorsque le décret du 24 octobre 1870 naturalisa en bloc tous ces hommes flétris par le Coran et qui maintenaient les Croyants dans une profonde misère. Cette mesure porta à son comble le mécontentement des Kabyles et, quelques mois après, éclatait une formidable insurrection.

Après une répression non moins terrible, suivie de nouveaux séquestres, on leur imposa, comme Code civil, le Coran qu'ils n'avaient jamais accepté, et, comme langue officielle, l'arabe qu'ils ignoraient.

Après de pareils événements, le moment n'était guère favorable à l'établissement d'une Mission ; mais, d'autre part, il fallait profiter

de la bienveillance du nouveau gouverneur de la colonie. En accordant à Mgr Lavigerie Tautorisation refusée par Mac-Mahon, l'amiral de Gueydon lui dit : « J'ai passé ma vie à protéger les Missions catholiques sur toutes les mers du globe, je ne puis admettre qu'elles soient persécutées sur une terre française. »

Le 2 février 1873, trois Pères Blancs prenaient le chemin de Tagmount-Azouz, où ils furent reçus avec beaucoup de méfiance et de froideur. Deux nouvelles Stations furent fondées dans la *même année, chez les Béni Ouadhias et chez les Béni Arifs. Mais l'Algérie avait changé, une fois de plus, de gouverneur et de régime, et, au lieu de se présenter avec le prestige d'une haute protection, les missionnaires, poursuivis par les tracasseries d'une Administration qui, de parti pris, s'opposait à toute tentative d'apostolat, durent se faire si petits et si prudents, que leur ministère en était presque complètement paralysé.

Avec une clairvoyance géniale, Mgr Lavigerie avait tracé luimême la méthode d'cvangélisation qui convenait le mieux en terre d'Islam; elle est toute de prudence, d'abnégation, de persévérance. Une des règles fondamentales qu'il prescrivait pour les débuts était « de n'engager personne, ni de près, ni de loin, à se faire chrétien. Si l'on baptisait tel ou tel individu en particulier, il se trouverait dans un milieu tel que sa persévérance serait impossible; il faut, pour que les conversions soient solides, qu'elles aient lieu en nombre suffisant pour que les nouveaux Chrétiens puissent se soutenir les uns les autres. Ce n'est pas le moment de convertir, c'est le moment de gagner les cœurs. Tout ce que vous ferez en dehors de là perdra l'œuvre, tandis que, le moment venu, tout se détachera comme un fruit mûr et sans secousse pour se donner à vous. » Comme moyens, il prescrivait à ses missionnaires les bienfaits de la charité, mais particulièrement le soin des malades et l'école.

Aujourd'hui encore chaque Station a son dispensaire. Avec les médicaments les plus usuels et les notions de médecine qu'il a

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reçues pendant son noviciat, le missionnaire donne ses soins à tous les malades qui se présentent : « Sa bonté simple et surtout patiente, écrivait l'archevêque, et, disons-le aussi, la gratuité des remèdes y attirent les indigènes des tribus environnantes. On en porte mémo de loin en croupe sur des cbevaux ou sur des mulets. Ils entrent et on les soigne. A certains jours où ils sont plus nombreux, les Pères les rangent en ordre au dehors et, s'agenouillant devant eux sur la terre nue, pansent leurs plaies. Les indigènes les admirent, sans les comprendre, il est vrai.

« Pourquoi font-ils cela ? disent-ils entre eux. Nos pères et nos mères euxmêmes ne le feraient point. «Aussi sont-ils pleins de respect pour nos missionnaires. Ils ne se contentent pas de leurs remèdes, ils leur demandent leur bénédiction et le secours de leurs prières, et ils disent quelquefois : « Tous les Chrétiens seront damnés, mais vous autres vous ne le serez pas. Vous êtes Croyants du fond du cœur. Vous connaissez Dieu. »

La première glace rompue, les Pères ouvrent une école. Nouvelles difficultés pour habituer à fréquenter la classe des enfants passionnés de liberté et de grand air et qui ne comprennent pas encore l'utilité de l'instruction. C'est à force de bonté qu'on finit par les apprivoiser. Heureusement, les jeunes Kabyles montrent en général beaucoup de facilite et d'émulation pour l'étude. Ils sont fiers de parler notre langue et les inspecteurs ont constaté, dans leurs

rapports, que nos écoles « étaient des mieux tenues et des plus françaises ». Chaque année, un certain nombre de nos élèves obtiennent le certificat d'études et le brevet, et plusieurs d'entre eux se sont distingués à l'École normale d'Alger et de Constantine.

C'est par cette tactique, toute de charité, que les missionnaires de Kabylie surent s'imposer, dès le début, à l'admiration des indigènes. Un par un, tous les préjugés tombèrent et, à la méfiance des premiers jours, succéda bientôt la sympathie. Les Musulmans les plus fanatiques reconnaissaient publiquement la supériorité des Pères sur leurs marabouts. Ces premiers succès étaient faits pour encourager, aussi Tannée 1876 est-elle marquée par deux nouvelles fondations, l'une chez les Béni Ismall, l'autre chez les Béni Mengalleth. Enfin, en 1878, les Sœurs Blanches venaient à leur tour prendre possession du Djurjura et ouvrir une école d'enfants chez les Béni Ouadhias. Leurs nombreuses visites aux malades leur gagnèrent rapidement l'estime de tous.

On était plein de confiance quand un incident faillit tout compromettre. Les Pères Jésuites possédaient en Kabylie deux écoles très fréquentées. Une femme indigène, qui leur avait elle-même confié son enfant, crut se procurer un bénéfice pécuniaire en déclarant devant le juge n'avoir jamais donné aux Pères son consentement. Les dignes Religieux furent accusés de détournement de mineurs et menacés des peines les plus graves. Jugeant intolérable la situation qui leur était faite, ils abandonnèrent la Kabylie.

Voyant ses Pères Blancs tout aussi menacés et exposés sans cesse aux clameurs d'une presse impie, Mgr Lavigerie crut préférable, lui aussi, de rappeler ses missionnaires. Ceux-ci opinèrent, à l'unanimité, pour le maintien de la Mission. L'archevêque, presque malgré lui, céda à leurs instances, mais pour éviter toute difficulté avec l'Administration algérienne, il renchérit encore sur les règles de prudence qu'il leur avait prescrites ; en même temps il cherchait, dans les Missions équatoriales, un champ d'action plus libre à leur zèle.

Quatre ans plus tard, les écoles des Pères et des Sœurs, en Kabylîe, étaient au nombre de neuf, sept pour les garçons et deux pour les filles, avec une soixantaine d'enfants dans chaque maison. Leurs élèves ne demandaient qu'à se faire instruire de notre religion, mais défense absolue était faite aux missionnaires d'enseigner le catéchisme, même aux indigènes qui en faisaient la demande. C'était, pour nos confrères, renoncer à l'apostolat, l'unique idéal de leur vie, pour se confiner — Dieu sait jusqu'à quand ? — dans une neutralité toute laïque. Aussi leur Provincial, le R. P. Lechaptois, insiste à plusieurs reprises pour obtenir quelque adoucissement à une loi si dure : c( Rien ne me paraît plus facile, écrit-il, que d'amener au Christianisme les enfants de nos écoles, surtout les pensionnaires. Faire accepter ce changement par leurs parents ne me semble guère plus difficile. y> Ce n'est toutefois qu'en 1887, après des instances souvent réitérées, que le R. P. Lechaptois obtient de son Supérieur l'autorisation d'exposer les éléments de la doctrine chrétienne dans un cours facultatif d'histoire de la Religion.

Cette méthode, toute historique, est très bien acceptée des indigènes. Pour ce peuple primitif, fortement attaché à l'enseignement traditionnel, et qui admet l'autorité du Pentateuque, les récits bibliques ont un charme inimaginable. La création, la chute de l'homme, le déluge, les tables de la Loi, Joseph vendu par ses frères, tout cela sert de cadre au dogme et à la morale évangélique sans qu'aucune susceptibilité puisse s'en offenser.

Tout au contraire. Précisément parce qu'on leur parle de Dieu, les enfants viennent plus volontiers en classe et s'attachent davantage à leurs maîtres. Ils s'efforcent d'apprendre le Notre-Père et les commandements de Dieu, et de pratiquer une religion si supérieure à la leur. Leur esprit s'imprègne de surnaturel et il se fait dans leur conduite une telle transformation que les parents sont les premiers à s'en étonner et à s'en réjouir. Si l'on peut alors, pour les soustraire à de pernicieuses influences, les garder comme pension-

naires pendant quelques années, ils ne manquent pas, quand ils sont majeurs, de demander eux-mêmes le baptême.

Le baptême! il n'y fallait pas songer encore en 1888; Mgr Lavigerie lui-même n'eût osé en prendre la responsabilité si une circonstance providentielle ne lui eût forcé la main. L'archevêque ayant formé le projet d'un pèlerinage africain à Rome pour le Jubilé sacerdotal de Léon XIII, le R. P. Lechaptois lui proposa, pour l'accompagner, trois Kabyles parfaitement instruits et qui sollicitaient depuis longtemps la faveur d'être chrétiens. Présentés au Saint-Père, ceuxci se jetèrent à ses pieds, lui demandant, avec des larmes, la grâce du baptême. Léon XIII le leur promit et Mgr Lavigeric s'exécuta. La cérémonie eut lieu dans le plus grand secret à Saint-Nicolas des Lorrains. C'était la résurrection de l'Eglise d'Afrique, mais hélas! en cachette, et comme dans les catacombes.

Cet événement causa une grande joie aux missionnaires de Kabylie. Leur horizon s'élargissait. Une ère nouvelle allait commencer pour eux, celle d'un apostolat discret mais réel. On se mit à l'œuvre avec plus de confiance et d'ardeur, et, dès l'année suivante, on procédait à de nouveaux baptêmes et à l'établissement des premiers ménages chrétiens. L'élan était donné. La Mission suivit désormais son cours normal, et, chaque année, de nouveaux succès vinrent confirmer nos confrères dans leur persuasion que les Musulmans n'étaient pas inconvertissables, qu'avec un peu de liberté l'apostolat n'offrait en Kabylie pas plus d'obstacles qu'ailleurs, et que l'explosion de fanatisme qu'on redoutait en haut lieu était purement imaginaire.

Actuellement, l'influence des missionnaires est considérable, et l'on reconnaît facilement les villages où ils se sont établis, par la transformation qui s'y est opérée. Au lieu de voir s'enfuir à son approche une bande de petits sauvages, l'Européen est salué en bon français par les enfants accourus sur son passage. Une gandoura bien blanche et une chéchia bien rouge, qu'ils ont gagnées en classe par leur assi-

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duîté et leur application, ont remplacé leurs guenilles crasseuses. Leur mine éveillée et sympathique témoigne qu'ils sont gagnés à notre civilisation et fait oublier tous tes regards haineux entrevus ailleurs. 11 n'est pas une maison où le Père ne soit reçu comme l'ami qui console les affligés, soigne les malades et secourt les nécessiteux. On lui confie les secrets les plus graves et l'on dépose entre ses

mains les économies pécuniaires qui ne seraient pas en sûreté même chez des parents. II n'y a à nous garder rancune que qutjqiies marabouts dont le commerce d'amulettes est en baisse et qui voient diminuer chaque jour les aumônes de leurs ouailles. En vain ont-ils voulu mettre nos néophytes au ban du village. « Amin! » ont répondu ironiquement les Croyants et, comme par le passé, ils ont continué à fréquenter néophytes et missionnaires. Car le peuple ne s'y trompe pas et, loin de s'ameuter, il a fini par préférer le zèle désin- ■ téressé des Pères à la rapacité de ces pharisiens hypocrites toujours prêts à leur imposer des corvées ou des impôts sous couleur de

religion. Les seuls obstacles sérieux à la conversion des Kabyles viennent de leurs mœurs relâchées ou de l'amour mal compris du nif on point d'honneur.

Presque dans chaque Station les Pères sont secondés par des Sœurs dont la présence est nécessaire pour exercer une influence vraiment efficace sur la population féminine. Leurs asiles d'enfants et leurs ouvroirs sont très fréquentés. La plupart de leurs pensionnaires se convertissent et servent à former de nouveaux ménages chrétiens. La difficulté est de trouver alors aux jeunes mariés un gagne-pain qui les mette à l'abri de la misère sans qu'ils aient à s'expatrier. C'est en effet une nécessité pour le Kabyle d'aller chercher dans les grandes villes les ressources qu'il ne trouve pas dans ses montagnes aussi les missionnaires s'efforcent-îls de leur faciliter les moyens de pourvoir à leur existence.

Outre l'hôpital de Sainte-Elisabeth aux Attafs, les Sœurs Blanches desservent en Algérie l'hôpital des Béni Mengalleth où sont soignés plus de 123 malades par jour; l'hôpital d'Arris, chez les* nomades Chaouïas, déjà très fréquenté quoique de fondation récente, et celui de Biskra qui a hospitalisé plus de i5oo malades en deux ans. Tous trois possèdent en outre des dispensaires. Avec les écoles, rien ne contribue davantage à gagner les indigènes à la cause française, et si le cardinal Lavigcrie avait pu, d'après son premier plan, couvrir de stations les montagnes du Djurjura, actuellement toute la Kabylie serait chrétienne. On sait à quelles difficultés il se heurta.

Aujourd'hui, plus que jamais, la conquête morale du pays s'impose comme un devoir, et si la charité chrétienne n'en est pas l'instrument, le fanatisme qui a causé la récente insurrection de Margueritte nous réserve encore de terribles surprises. « Telle est l'opinion, écrivait à ce propos l'archevêque d'Alger, Mgr Oury, d'hommes vieillis dans les choses d'Afrique. Egalement dévoués à la France et à sa colonie, libres de préjugés et du parti pris, ils s'inquiètent de certains errements et craignent que nous fassions fausse route en entretenant,

par des concessions auxquelles rien ne nous oblige, les dispositions hostiles du peuple musulman. Ils ne désirent pas qu'on restreigne la liberté de son culte, ni qu'on le gêne dans ses pratiques religieuses, encore moins qu'on le persécute. Mais ils trouvent étrange, dans les écoles indigènes, l'enseignement du Coran qui apprend l'horreur du Chrétien et la haine du Français. Ils s'étonnent de ce que nous élevions des mosquées d'une utilité contestable, et dans les lieux où il n'en existait même pas avant la conquête. Ils ne comprennent pas qu!il soit sage d'accorder une si grande sollicitude à la religion des vaincus tandis qu'on en témoigne parfois si peu à celle du vainqueur, et d'abaisser de cette façon le prestige de la Croix au bénéfice du Coran. Ils se demandent, enfin, s'il ne nous siérait pas mieux d'observer une attitude plus réservée à l'égard de celui-ci, plus bienveillante à l'égard de celle-là, et s'il est vraiment habile de nous astreindre à tant de coquetterie à l'égard de Mahomet, qu'il faille, chaque année, fournir à ses croyants les moyens de se rendre à la Mecque. »

Concluons avec M. René Basset : a II faut se garder de tout ce que les Musulmans pourraient prendre pour un hommage à leur religion. L'esprit de tolérance n'existe pas pour eux, et, dans les prévenances faites à l'Islam, ils ne voient qu'un hommage involontairement rendu par des infidèles à une religion dont la supériorité s'impose à eux. » Tandis qu'il « faut reconnaître, dit un auteur trop favorable au Coran, le comte de Castries, que les missionnaires ont été les meilleurs agents de propagation de l'influence française en Kabylie, des auxiliaires précieux pour cette œuvre de rapprochement, et que les résultats obtenus par eux sont parfois surprenants ».

En 1900 la Mission de Kabylie comptait sept Stations ayant chacune une école, et deux maisons de fondation récente dans TAurès, avec 172 catéchumènes et 238 néophytes.

Le total des Chrétiens pour l'Algérie était de 63 1 néophytes et 262 catéchumènes.

Au milieu des ruines de Carthage, sur l'emplacement même où la tradition place la mort de saint Louis, s'élève une petite chapelle d'architecture moitié grecque, moitié gothique, bâtie en 1839 par le gouvernement de Juillet en souvenir du saint roi. Quelques années avant l'occupation française, Mgr Lavigerie y vint en pèlerin, a C'est de cette première visite, écrivait- il, que je commençai à comprendre les obligations de la France. »

Ce sanctuaire était dans un état déplorable d'abandon et de délabrement; l'archevêque se rendît à Rome et obtint de Pie IXqu'il serait desservi par des prêtres français. Au mois de mai 18^5, il envoyait deux de ses missionnaires en prendre possession, en même temps qu'il lançait un appel à tous les descendants des croises pour faire élever sur cette colline de Byrsa un monument plus digne de la France et du glorieux saint Louis. Cet édifice est aujourd'hui la Basilique primatîale de Carthage.

Dans un pays où l'on ne comptait guère que 2000 Français, perdus au milieu de 2,5 000 Italiens et autant de Maltais, sujets anglais, il importait de suppléer au nombre par l'influence morale. Mgr Lavigerie y contribua si puissamment qu'au dire de Gambetta « sa pré-

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sence en Tunisie valait à la France une armée b. Admirablement secondé par M. Roustan, notre consul, l'archevêque, un an avant roccupation française, arrivait à bord d'un aviso de l'Etat pour établir en Tunisie « le protectorat religieux ». En même temps il fondait, à Carthage, un dispensaire pour les indigènes et un collège où toutes les grandes familles se faisaient un honneurd'envoyer leurs enfants. Au début, le parti étranger en prit ombrage, mais le prélat, par sa charité insinuante, prodigieuse, qui n'oubliait personne, désarma la défiance et força toutes les sympathies.

Aussitôt le protectorat religieux établi, Mgr Lavigerie prit l'initiative de « l'annexion de la Tunisie au spirituel », en y introduisant un clergé français ; puis il relevait si magnifique- to„be«u uv ciBiuim. lamoebie * r\BTM*uE

ment de ses ruines cette

Église de Carthage, illustrée par tant de saints, que, quelques années plus tard, Léon XIII lui conférait le titre de Primat d'Afrique.

Si puissant qu'il fût alors, le cardinal Lavigerie ne put obtenir, pour la Tunisie, la première de toutes les libertés, celle des cons ciences. Là, comme en Turquie, le souverain temporel est en même temps le chef religieux et peut punir de mort, tout au moins mettre

8t2 LES MISSIONS CATHOLIQUES

hors la loi, tout sujet qui passerait au Christianisme, sans que la France même put rien faire pour lui. Depuis plusieurs années un village entier, celui d'El-Hamman, près de Gabès, demande en vain des prêtres catholiques pour l'instruire de notre sainte religion. Une députation de leurs notables ayant manifesté, à plusieurs reprises, le désir de la population de se faire chrétienne, le Gouvernement, lié par les traités, ne crut pouvoir leur accorder la naturalisation sans laquelle ils ne peuvent se convertir. Force a été de les abandonner. Et cependant tout donne lieu de croire que parmi les Musulmans de Tunisie, si doux et si avides de s'instruire, Tapostolat serait plus fructueux encore qu'en Algérie. Une administration plus intelligente nous y a rendu les indigènes moins hostiles.

En attendant, et pour préparer les voies au Christianisme par le rapprochement des races, Mgr Lavigerie fonda à Tunis même un collège — aujourd'hui propriété de l'Etat — qui groupa toutes les langues et toutes les religions du pays, puis un petit séminaire, où était élevée l'élite de la population.

Actuellement les Pères Blancs n'occupent dans la Régence que deux Stations : Carthage et Thibar. Sur la colline de Byrsa s'élèvent le scolasticat de la Mission, qui sert en même temps de grand séminaire diocésain, un dispensaire où sont soignés, en moyenne, vingtcinq malades par jour, et le Musée Lavigerie, collection exceptionnellement précieuse, contenant plus de looooo pièces des époques punique, romaine et byzantine. Par des fouilles habiles le R. P. Delattrc exhume chaque jour du sol où elles sont enfouies des statues du plus beau style, des orfèvreries d'art et des milliers d'inscriptions qui en sont le commentaire. Ses travaux, exposés dans plus de cent trente publications, ont mérité à l'infatigable savant les palmes de l'Institut et la croix de la Légion d'honneur.

A I20 kilomètres sud-ouest de Tunis, au milieu d'une plaine autrefois inculte, arrosée par le Thibar, s'élève depuis cinq ans, l'or-

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phelinat agricole et professionnel de Saint-Joseph. De jeunes Frères coadjuteurs s'y préparent, par le travail des mains, aux missions lointaines et, sous leur direction, une soixantaine d'indigènes algériens y apprennent le métier qui sera leur gagne-pain. Déjà un certain nombre de ces derniers se sont mariés et leurs nouveaux ménages inaugurent, à 5oo mètres de l'orphelinat, un village d'Arabes chrétiens.

Loin d'en prendre ombrage, les Musulmans des environs se montrent très sympathiques à la Mission et rehaussent l'éclat de ses fêtes par leurs brillantes fantasias. Le P. Roch, Arabe converti, exerce sur eux une très grande influence. Dans ses visites aux malades, son arrivée dans un village prend les proportionsd'une fête publique et son zèle peut s'y exercer librement. A sa récente nomination d'officier du Nicham ^^^ ^ demithe

Iftikar, pour les services rendus

par les Pères Blancs à la colonisation, les chefs du voisinage, voire les marabouts les plus fervents, se cotisèrent spontanément pour lui en offrir les insignes, preuve nouvelle que le dévouement des missionnaires, loin d'exciter le fanatisme des Musulmans ne fait, au contraire, que les rapprocher de la France.

Les Sœurs Blanches ont en Tunisie, un Refuge, un orphelinat, un dispensaire et un ouvroir.

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