AU SUD DE L'EMI'IRE ROMAIN
Extrait dos Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'École française de Rome, T. XVI.
IIOMK
IMPUIMKIUK DE LA PAIX, i'IlIIJl'PK CUGGÎANI Via délia Pacr, ,?,'>.
isor,
MJ1Y6-1955
AU SUD DE r/EMl'lRK KOMAIN
Je réunis dans ce mémoire une série d'études partielles sur la propagation du christianisme dans les régions qui avoisinaient la frontière romaine en Afrique et en Arabie, depuis l'Océan jusqu'au golfe Persique et à TEuphrate. Il n'entre pas dans ma pensée que je puisse apprendre quelque chose aux orientalistes qui se sont occupes de ces questions. Je ne me flatte pas non plus d'apporter, sur tous les points, des solutions définitives. Les documents vont sans cesse en s'accumulant: Letronne était mieux renseigné que ne pouvaient l'être Renaudot et Lequien ; depuis Letronne nombre de textes d'auteurs et d'inscriptions ont été ou produits pour la première fois ou mis en meilleure lumière. Je cherche tout bonnement à dire où en est présentement notre information, souhaitant que de nouvelles découvertes fassent promptement vieillir ce que j'écris.
Voici d'abord, in-extenso, l'indication d'un certain nombre d'ouvrages ou do mémoires qui ont été mis à contril)ution pour ce travail.
Letkonnk, Nouvel examen dp Vinscription yvecque diposve dans le temple de Talmia par le roi nubien Silko otc. (Mt'iuoires de TAcad^ dos inscriptions; t. IX, p. 12S).
— Observations sur l'épo(pie oh le pajanisme a été dvfinitirenimt aboli a Vhiles, etc. (Ibid., t. X, p. lf)8).
— Mémoire ou l'on discute la réalité d'une mission arivnne cdécutée dans VInde sous le rhjne de Vempereur Constance. (Ibid. t. X, p. 218).
E. Rkvili.out, Mémoire sur les nieniiHi/cs. (Mi'mu. pW>senti»s par divers savants à l'Acad. dos inscr.), t. VIII, 2" partie, p. B71.
A. DiLLMANN, Ueber die Anfdiige des Axu7nitisclien Eeiches (Abhandlungen de l'Académie de Berlin, 1878).
D. H. MÛLLER, EpîgrapMsche Denkmdler aus Abessinien (Denkschriften de l'Académie de Vienne, t. XLIII, 1894).
I. GuiDi, La lettera di Simeone vescovo di Bêth Arsâm. sopra i martiri omeriti. (Memorie délia R. Accademia dei Lincei, se. mor., t. VII, p. 471).
Th. Mommsent, Eomische Geschichte, t. V, p. 598 et suiv.
Drouin, Les listes royales éthiopiennes, mémoire publié dans la Revue archéologique, année 1882, t. XLIV.
R. Basset^ Etude sur l'histoire d'Ethiopie^ mémoire publié dans le Journal asiatique de 1881.
Th. Nôldeke, Geschichte der Perser und Araber zur Zeit der Sasaniden, Leyden 1879.
Acta S S. octobris, t. X, p. 721.
Joannis episcopi Ephesi commentarii de beatis Orientalibus latine verterunt W. J. Douwen et J. P. N. Land, Amsterdam, 1889.
Die Kirchen geschichte des Johannes von Ephesus aus dem Sgrlschen iibersetzt von J. M. Schônfelder, Munich, 1862.
Le Sahara.
Il s'en faut do beaucoup que la civilisation romaine ait conquis tout le pays de l'Atlas, assimilé tous ses habitants et toutes ses institutions. A part les provinces orientales, celles d'Afrique et de Numidie, toute la région montagneuse à TO. de l'Aurès, les plateaux qui dominent le Tell, et même la côte en certains endroits, demeura, après l'annexion du royaume de Mauritanie, à peu près au même degré de culture qu'auparavant. Les limites provinciales du côté du sud étaient des plus vagues. Entre les villes du Tell s'étendaient de grands espaces peuplés par des tribus berbères, mauritaniennes, comme on disait, qui se rattachaient au système provincial par l'intermédiaire de chefs nationaux. Des populations presque indépendantes,
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les Gétules, occupaient les plateaux, le Sahara et tout l'ouest de l'Atlas, correspondant au Maroc actuel. Il y avait cependant entre elles et les maîtres de la région côtière les mèraes relations commerciales qu'à présent, parce que ces relations sont imposées par la nature du sol et les conditions du climat. Les officiers de l'impôt et du recrutement, quelquefois des expéditions militaires en règle pénétraient assez loin dans l'intérieur. De temps en temps aussi les barbares vassaux de l'empire se permettaient des razzias sur le territoire occupé, et poussaient jusqu'à la côte leurs entreprises de pillage. On en voit môme qui franchissent le détroit de Gadès et vont mettre à sac la riche province de Bétique.
En somme, soumises, tributaires ou indépendantes, les triljus berbères représentaient une masse ethnique considérable, conservant bien la conscience de ce qui les distinguait des Romains, et capable de transformer la distinction en opposition, l'opposition en hostilité. Aux jours où la i)uissance romaine commença de fléchir, on sentit bientôt la poussée mauritanienne. Les Maures sont très puissants dès le quatrième siècle. Chefs d'insurrections nationales ou détenteurs de la puissance militaire chargée de les réprimer, ils forcent l'empire à compter avec eux. Au cinquième siècle ils maintinrent cette situation en face des Vandales; ils s'y fortifièrent môme. L'occupation byzantine, au siècle suivant, fut encore plus superficielle que l'occupation vandale. L'Afrique berbère s'étendait de plus on plus et se renforçait en face de la colonisation transmarine.
Au point de vue religieux, la culture des Maures paraît avoir été originairement des plus simples. Sous l'empire romain ils n'avaient guère d'autres dieux que leurs jincions rois. Le christianisme les pénétra do bonno heure. Au dire de Tertullien (I),
(1) Adr. JiidafoSj 7: Gotuloriiin vnriotates et Maurovuni ninlti finos.
diverses tribus de Gétales, plusieurs régions du pays mauritanien auraient déjà connu l'Evangile au commencement du troisième siècle. Au quatrième, au cinquième siècle, un bon nombre des innombrables évêchés africains appartiennent évidemment à des localités maures. Il n'est pas très facile d'en faire le départ. Les monuments épigraphiques et autres prouvent aussi que les fluctuations politiques et notamment les variations de la frontière romaine n'avaient aucune conséquence au point de vue religieux. Les Maures sont devenus chrétiens en même temps que les populations romaines; au temps du Donatisme on voit tel ou tel prince maure s'intéresser à une communion plutôt qu'à une autre; mais ceci leur est commun avec les fonctionnaires de l'empire.
En somme, l'évangélisation sur cette frontière n'a pas d'histoire distincte de celle de l'évangélisation de l'Afrique en général. On ne connaît aucun apôtre des Maures; on ne trouve nulle part une église, une organisation ecclésiastique spéciale à ce peuple. Le christianisme s'y est infiltré de proche en proche, comme dans la province elle-même; les évêchés se sont fondés au milieu des groupes de population, à une distance plus ou moins grande vers Pintérieur. Mais c'est toujours l'église d'Afrique.
La Nubie.
Au-dessus des Egyptiens, entre eux et le pays des nègres, la vallée du Nil était habitée par le peuple des Ethiopiens, très foncé de couleur, d'ailleurs assez proche parent des Egyptiens eux-mêmes et des populations primitives de l'Abyssinie. Il se donnait à lui-même le nom de Kascli ou de KotiseJi, qui a passé
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dans la Bible. La civilisation fut, dans ces régions, importée par la conquête égyptienne. Celle-ci, à part quelques expéditions temporaires poussées plus au sud, ne dépassa guère le confluent du Nil bleu, un peu au-dessous duquel s'élevait la ville de Méroé. Un centre religieux fut installé à Napata (Maraoui), en aval de la 4® cataracte, avec un grand sanctuaire du culte thébain. Là aussi était le chef-lieu de l'établissement politique. D'abord vassale de l'Egypte, l'Ethiopie finit par lui donner des maîtres, et ce ne fut qu'après bien des vicissitudes que les destinées des deux pays se séparèrent. Depuis le règne de Psammétique les Ethiopiens vécurent chez eux. Lors de la conquête romaine, la dynastie régnante, représentée surtout par des reines qui portaient le titre de kandaliê^ résidait toujours à Napata; mais plus au sud, Méroé (1) était la capitale d'un autre état éthiopien. Sous Auguste il y eut des difficultés de frontières, qui amenèrent dans le pays une armée romaine conduite par le préfet d'Egypte C. Petronius. A la suite de cette affaire il fut réglé que le territoire provincial ne dépasserait pas la première cataracte, limite traditionnelle de l'Egypte; cependant une ligne de postes romains fut établie au sud, dans toute la longueur de ce que l'on appelait le Dodécaschène, jusqu'à Hiéra Sykaminos (2).
A la fin du IIP siècle, on trouve sur cette frontière deux peuples pillards, probablement apparentés de race, les Blemniyes et les Nobades. Ceux-ci tiraient sans doute leur nom de Napata,
(1) Au sud lie rAtl)ara (Astaboras), entre la B" et la G" oataracto.
(2) La plus méridionale des inscriptions du Nil est une inscription latine (C. I. L. t. III, 83), trouvée à El Messaourût, i\ peu près à mi-oliomin entre Schondi et Khartoum. Klle n'a aucun rapport avec l'occupation du pays; elle provient d'un indif^èue qui avait voyagé à Homo, et qui formulo un Vd'U en laveur do la reine de Nubie: liotui fortuna doninac reijiuar, fdicUcr venit c Vrhr mcnsr apr(ili) ilie W ridi facitus.
8é LES MISSIONS CHRÉTIENNES
et représentaient, à un moindre degré de civilisation, les anciens Éthiopiens de Napata et de Méroé. Maintenant ils se signalaient par leurs razzias dans les oasis du désert lybique. Quant aux Blemniyes, plus sauvages encore, c'est par le S. E. qu'ils violaient la frontière égyptienne et s'abattaient sur les villes de la vallée du Nil. On les identifie ordinairement avec les Bicharri et les Bedja actuels, populations disséminées entre le grand Nil, le Nil bleu, les montagnes d'Abyssinie et la mer Rouge jusqu'aux déserts égyptiens. L'empereur Dioclétien se décida, pour maintenir en repos ces dangereux voisins, à leur abandonner le Dodécaschène, de sorte qu'ils devinrent les voisins immédiats de l'Egypte. Les Blemmyes s'installèrent tout près de la frontière. Parmi les conventions passées avec eux, figurait leur droit au culte d'Isis dans le temple de Philé (1), avec la permission d'emporter à certaines époques, la statue de la déesse jusque dans l'intérieur de leur pays. Les Blemmyes maintinrent ce droit même après que l'empire eut été converti au christianisme (2) et que l'on eut fermé tous les temples. Les empereurs les plus pieux, Marcien au V® siècle, Justinien lui-même, au siècle suivant, durent se résigner à tenir ouvert le temple de Philé et à y laisser fonctionner le culte païen: les traités l'exigeaient. Les Nobades en efPet, et surtout les Blemmyes, ne furent convertis que très tard (3). Vers (4) l'année 548, vivait dans
(1) Voy. Letronne, Mémoires de VAcad. des Inscriptions, t. X, p. 168.
(2) Prisons, fr. 21. Deux inscriptions (C. I. G. 4945 et 4946) de l'année 453 mentionnent des actes de culte accomplis à Philè par des membres d'une famille sacerdotale. Cf. Procope, Bell. Fers., 19.
(3) Cependant l'eunuque de la kandaké d'Ethiopie dont il est question dans les Actes des Apôtres (VIII, 27) est un des premiers païens qui soient venus au christianisme et qui aient reçu le baptême. Mais c'est là un fait individuel, qui ne paraît pas avoir porté de conséquences.
(4) Jean d'Ephèse, Hist. eccl. IV, 5-9,
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Pentourage de Thoodose, patriarche monophysite d'Alexandrie, alors interné à Constantinople, un prêtre appelé Julien, qui conçut le projet de se vouer à l'évangélisation des Nobades. Il fut encouragé par l'impératrice Théodora. Justinien, qui eût préféré des missionnaires orthodoxes, en envoya effectivement; mais Julien parvint à les devancer, se présenta au roi des Nobades, Silko (1), et non seulement il lui fit accepter le christianisme, mais encore il obtint que l'on écartât les missionnaires envoyés par l'empereur. Ainsi la conversion des Nobades s'opéra sous les auspices du patriarche Théodose, alors considéré comme le chef des Monophysites, et de l'impératrice Théodora, leur protectrice avouée. Julien séjourna deux ans parmi ses néophytes, puis il en confia la direction à Théodore, évoque de Philé (2) et retourna à Constantinople. Les choses restèrent quelques années en cet état. C'est dans cet intervalle que se place la fondation d'une église à Dendour, près de Kalabscheh (Talmis). Le souvenir nous en a été conservé par une inscription copte qui mentionne l'évéque Théodore de Philé comme principale autorité ecclésiastique (3). Elle est peut-être de l'année 559 (4). A ce moment le roi des Nobades n'était plus Silko; l'inscription l'appelle Eirpanome (J)). Avant de mourir (5G7) le patriarche Théodose désigna comme devant aller prendre la direction de la mission nubienne un autre de ses prêtres, Longin, qui fut ordonné évoque aussitôt après
(1) Jean d'Ephèse ne donne pas son nom ; mais ce doit être celui qui fit graver l'inscription de Talmis.
(2) Cet évoque était déjà avancé en âge; il avait revu la consécration épiscopale vers B25, des mains du patriarche Timothée IlL
(3) E. Kevillout, ^[i^moire sur les Blnninijcs, p. 371.
(t) La date est 27 tybi (22 janvier), indiction 7. Mais le terme d'indiction doit otro suppléé; si l'on était sûrement en droit do le faire, l'année indiquée ne pourrait otre que 559, les autres septièmes indictions qui tombent sous l'opiscopat de Théodore étant écartées par l'histoire que nous étudions ici.
(B) M. Revillout (/. c. i>. 376) corrige ce nom en Ergamèue.
fifi LES MISSIONS CHRÉTIENNES
sa mort. Mais la police impériale le retint trois ans à Constantinople; ce ne fut qu'en 569 qu'il parvint à s'échapper et à rejoindre ses fidèles, au milieu desquels il vécut six ans. En 575 nous le retrouvons en Egypte, fort engagé dans les luttes intestines du parti monophysite. Vers ce temps, des envoyés du roi des Nobades vinrent à Constantinople et racontèrent les débuts de la nouvelle chrétienté, faisant un grand éloge de leur apôtre Longin (1).
Ce n'était pas seulement dans les grandes villes de l'empire que l'on parlait de Longin et de la conversion des Nobades. Fort loin au sud de ceux-ci habitait le peuple des Alodes, qui, ayant appris ces événements, se déclara prêt à embrasser le christianisme. Le roi de ce pays écrivit au roi des Nobades Awarfioula (2), pour lui demander de lui envoyer Longin. Celui-ci se trouvait alors à Alexandrie, occupé à soutenir le patriarche Théodore, qu'il avait lui-même sacré, contre l'opposition de son rival Pierre, élu de la population alexandrine. Au milieu de ce schisme, qui agitait profondément les monophysites d'Egypte et de tout l'empire, arrivèrent les envoyés du roi des Nobades, réclamant leur chef spirituel. Les partisans de Pierre cherchèrent à mettre la main sur les néophytes du Haut-Nil; mais ceux-ci tinrent bon. Les émissaires d'Awarfioula ne voulurent entendre parler que de Longin ; deux évêques, escortés d'un certain personnel, furent, il est vrai, envoyés aux Alodes par le patriarche Pierre; mais on ne voulut pas les recevoir. Longin, pendant ce temps-là, était rentré chez les Nobades, d'oii il partait bientôt pour sa nouvelle mission. Il eut beaucoup de difficulté à l'atteindre. Pour y aller il fallait traverser le pays des Makourites, dont le roi, mal disposé, faisait garder toutes les routes, jusqu'à
(1) Jean d'Ephèse, l. c. IV, 49.
(2) C'est la forme syriaque; on y a cherché le nom grec Eùpu7ru>.oç ; je ne sais si c'est avec raison.
AU RUD DE l'empire ROMAIN. Hl
la mer Rouge. Awarfioula envoya rév(V|ue au roi des Blemmyes, sous la protection duquel il parvint à traverser le territoire dangereux, non toutefois sans avoir beaucoup à souffrir de la chaleur et de la soif; il tomba lui-mrmo malade et perdit dix-sept chameaux. Arrivé enfin à la frontière des Modes, il y fut reçu par un fonctionnaire appelé Itiko, qui le conduisit en grande pompe auprès du roi. Celui-ci l'accueillit avec enthousiasme, se fit aussitôt instruire et reçut bientôt le bapt<^me avec toiit son entourage et une partie du peuple.
La nouvelle de cet heureux événement parvint au roi des Nobades deux cents jours après le départ du missionnaire. Les messagers de Longin lui apportèrent une lettre du roi des Alodes et une autre de Longin lui-même, qui le priait de la faire parvenir à Alexandrie. Le roi des Nobades expédia en effet ces pièces au patriarche Théodore, avec une lettre écrite en son propre nom. Ces curieux documents nous ont été conservés par Jean d'Ephèse (1). On était alors à Tannée 579.
Les Makourites dont il est ici question ne peuvent être différents de ceux qui envoyèrent une ambassade à Constantinople vers le temps môme où nous sommes arrivés. Jean de Biclar enregistre ce fait à Tan VII de Justin (v. 573) (2): Lcgati gcntis Macciirritarum Gonstantinopolim reniunt dentés cJephantinos et camelopardam Iiistino principi mnncra offerentes, sihi cuni llomanis amicitias collocant. Le pays de Miiqurrali ou Makouria est quelquefois identifié avec celui de Nubie, quelquefois présenté comme une de ses su1)divisions, vers la seconde cataracte (3).
(1) Ibid. c. 52, 53.
(2) Mon. Germ. hist. Aiicf. antiquiss. t. XI. p. 213. Sur la K«c:^ro incertitude qui affecto la ilato, cf. p. 209. Noter que .loaii lîo Hiclar ne parle pas ici do la conversion des ^fakourites, laquelle l'-tait encore j\ venir.
(3) Anecdota Oxoniensia, Semifir serira, part. VIT. p. 201.
Cette situation, il est vrai, ne concorde guère avec les récits et documents de Jean d'Asie, d'où l'on déduirait plutôt que les Makourites habitaient au sud des Nobades. Ils pouvaient, en effet, barrer la voie du Nil et même échelonner des postes jusqu'à la mer Rouge; mais de ce côté, en passant par chez les Blemmyes et en se faisant escorter par eux, on parvenait à leur échapper. Quant aux Alodes, ils devaient être voisins des Abyssins (1), car Longin marque, dans sa lettre, qu'il avait éclairé quelques Axoumites, imbus des erreurs phantasiastes de Julien (d'Halicarnasse). On ne peut s'empêcher de rapprocher leur nom de celui de la ville à^AIoa, actuellement détruite, qui s'élevait sur la rive droite du Nil bleu, à quelques lieues en amont de Khartoum. Aloa avait hérité de la situation de Méroé; elle fut, jusqu'au XV^ siècle, la capitale d'un état chrétien; ses ruines ont conservé des traces de christianisme.
C'est probablement à ces Nubiens que l'Abyssinie avait eu affaire, dans le courant du V* siècle, sous le règne du négus Ezana, fils d'Ela-Amida. Leur tentative contre les hauts plateaux aboutit à une défaite, qui fut suivie d'une invasion des Axoumites. Ceux-ci infligèrent un second désastre aux Nobades vers le confluent de l'Atbara (Tacazzé) et du Nil, ravagèrent le pays de Méroé et s'emparèrent de diverses villes, parmi lesquelles on cite celle d'Aloa (2).
Quant aux Blemmyes, il est probable que leur conversion avait précédé celle des Alodes. Entre eux et les Nobades, il y
(1) Le titre de roi de Bonga et de Kasou que prenaient, dans leurs inscriptions, les rois d'Abyssinie, semble indiquer qu'ils possédaient ou revendiquaient la région montagneuse située au N. de l'Abyssinie actuelle, c'est-à-dire le pays habité par les Bedja, (anciens Blemmyes), et la région du fleuve Gasch, où s'élève la ville de Kassala.
(2) Inscription gbéez d'Ezana, texte de M. T>. H. Miiller dans les Denkschriften de l'Académie de Vienne, t. XLIII, p. 46 du tirage à part.
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avait de vieilles querelles. Une inscription côlèbre, en ^rec (1), trouvée à Tairais, dans l'ancien Dodécaschène, nous offre un document curieux sur ces relations. Elle remonte au temps où la conversion des Nobades était déj^i opérée. " Silko, roi des Nobades et de tous les Ethiopiens „ y décrit en termes pompeux les victoires qu'il a remportées, " avec l'aide de Dieu , sur les Blemmyes et les conditions de paix qu'il leur a fait jurer " sur leurs idoles y,.
Les Blemmyes se trouvaient désormais entre deux états chrétiens. Le plus complaisant des deux, l'empire romain, finit par mettre un terme au fonctionnement du temple d'Isis. Ce sanctuaire fut fermé dans les dernières années de Justinien (2). En 577 l'évêque Théodore le changea en église; les inscriptions commémoratives de cette transformation sont venues jusqu'à nous (3). Il pourrait bien y avoir coïncidence entre la fermeture du temple de Philé et la conversion des Blemmyes. Ceux-ci, lors de la mission de Longin chez les Alodes, étaient en bons termes avec le roi des Nobades ou du moins subissaient fortement son influence. M. E. Revillout (4) a conjecturé, non sans fondement, que les victoires de Silko et de ses successeurs évincèrent peu à peu les Blemmyes de la vallée du Nil et les rejetèrent dans l'intérieur, entre le fleuve et la mer Rouge, là où l'on croit trouver encore leurs descendants.
Après ces récits de missions, l'obscurité se fait sur la condition religieuse du Haut-Nil. Des épitaphes assez nombreuses, en grec ou en copte, se rencontrent en divers points de ce pays, depuis Talmis (Kalabschèh) dans Tancien Dodécaschène, jusqu'à
(1) C. I. G. B072. 'I>jàj IiXx(ù fiaaiXiiy.s; Ns'jêâSwv /.xî gXw'* twx Alsis- -wv... Sur cette inscription, v. surtout Letronne. Mém, de VAcad. dei inscr. t. IX, p. 128; cf. Revillout, l. c, p. 1.^2.
(2) Procope, Bell. Fers. 10.
(3) a r. a. 8647, 86 tS, 8649.
(4) L. c, p. UM.
Wadi-Gazal, localité située un peu en aval de la 4® cataracte, près de l'antique Napata. Elles sont du VIP ou du 71TP siècle. La plupart, suivant un usage qui rappelle l'ancienne coutume égyptienne d'ensevelir les morts avec un exemplaire du rituel funéraire, contiennent des extraits de la liturgie funèbre suivant le rit de Constantinople. Cette dernière circonstance, jointe aux formes spéciales de leur grécité (1), concorde avec ce que Jean d'Asie nous apprend des origines chrétiennes en Nubie.
D'autres vestiges chrétiens se rencontrent, comme il a été dit, jusqu'aux environs de Khartoum.
La Nubie fut envahie par les Arabes musulmans en 641-642; mais le christianisme s'y conserva longtemps. On en trouve quelques traces, rares, il est vrai, mais qui permettent de suivre son existence jusqu'au XVP siècle. Les évêques, dont on ne connaît ni le nombre ni les sièges, relevaient du patriarche monophysite d'Alexandrie. Actuellement il n'y a plus de chrétiens en ces pays.
IIP
Axoum et Himyar.
Le commerce entre la mer des Indes et la Méditerranée suivait, dans l'antiquité, deux voies tracées par la nature, celle de l'Euphrate et celle de la mer Rouge. Du côté de la mer Rouge, les échanges ne s'opéraient pas directement. Ni les navires d'Egypte n'allaient aux Indes, ni les navires indiens n'abordaient en Egypte. Il y avait des intermédiaires, les Arabes
(1) Letronne (Acad. des inscrip. t. IX. p. 130 et suiv.) avait déjà relevé la parenté entre la langue de ces inscriptions et le bas grec de Constantinople. Il y a aussi des traces d'influence copte.
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du Yémen ou Arabie; Heureuse, qui conceiitriiient dans le eélèbre port d'Aden tout le commerce des Indes et de la côte orientale d'Afrique et de là faisaient prendre aux marchandises soit la voie de mer vers les ports égyptiens de Bérénice, Leukos-limen (Kosséïr), Myos Orraos et Klysma (Suez), soit la voie de terre qui, partant de leurs vallées fertiles en produits précieux, encens, myrrhe, aloès, allait aboutir aux places de la Syrie méridionale, Elat, Petra, Gaza.
Cet état de relations passa des rois égyptiens aux rois perses, puis aux Lagides et aux Romains. Il détermina même les frontières, qui demeurèrent à peu près les mêmes sous tous les régimes. L'Egypte des Lagides ne s'étendait pas, sur la côte occidentale de la mer Rouge, au delà de Bérénice, à la hauteur de Syène; deux points de la côte situés plus au sud, Ptolémaïs Théron (au S. de Souakin) et Adoulis, occupés temporairement sous les Ptolémées, avaient déjà été abandonnés au temps de la conquête romaine et furent négligés depuis. Sur l'autre rive, le royaume nabathéen, qui comprenait la péninsule du Sinaï et tout le nord-ouest de la péninsule arabique, s'arrêtait sur la côte au port de Leuké-Komé, situé à peu près en face de Bérénice. Quand ce royaume eut été annexé à l'empire, sous Trajan, la frontière demeura la même, de ce côté au moins. Entre Leuké- Komé et le Yémen (lledjaz actuel), de même que sur la côte opposée jusqu'à la hautcMir de l'Abyssinie, la population, très clairsemée, ne se rattachait à aucun grand état. Cependant on y fréquentait déjà le sanctuaire de la Ka:iba, dédii' aux dieux sémites qu'adoraient les Arabes du désert.
Dans l'Arabie Heureuse on voit se former, vers le temps de César et d'Auguste, un établissement politii(ue dont le centre est la ville de Safar, C'est ce que Ton appt^lle le royaiime des lïomérites ou Himyarites. Il comprit d'abord tout l'angle sud do la péninsule arabique, jusqu'à Moka et Adou, et tit sentir
son influence sur la côte africaine jusqu'à Zanzibar et au delà. Cette puissance nouvelle excita les préoccupations d'Auguste, désireux d'enlever aux Arabes leur situation d'intermédiaires entre l'Inde et l'Egypte (1).
Les Homérites se virent menacés en 730 par l'expédition de C. Aelius Gallus qui vint échouer sous les murs de Meriaba, la Saba de la Bible, puis par la destruction d'Aden, accomplie peu après par une flotte romaine. Ils se maintinrent toutefois dans leur existence politique, et même dans leur situation commerciale, bien que celle-ci eût à subir la concurrence résultant des progrès de la marine égyptienne sous la protection du gouvernement romain.
Le peuple abyssin doit sa civilisation à des Arabes du Yémen, émigrés sur la côte en face, ou plutôt sur les hauts plateaux qui la dominent. Ils se mêlèrent aux indigènes, populations apparentées aux Egyptiens et aux autres africains du voisinage, Gallas, Somalis, Dankalis, et leur imposèrent leur langue, d'oii, par combinaison avec les idiomes primitifs, sont sortis les dialectes actuellement en usage. Cette émigration pourrait bien remonter à un millier d'années avant notre ère. Beaucoup plus tard apparaît un état abyssin dont la capitale est la ville d'Axoum, d'oii son nom de royaume des Axoumites ; il communiquait avec l'extérieur par le port d'Adoulis, comme actuellement par celui de Massaoua.
(1) L'empire romain ne pouvait se servir, pour commercer avec l'Inde, de la voie de l'Euphrate, occupée par les Parthes. Il était de son intérêt de favoriser le développement des relations par la mer Rouge, et de faire de cette voie une voie directe. Longtemps auparavant, les rois égyptiens de la XVIII® dynastie avaient tenté, pour la même raison, l'annexion du Yémen. Mais cette conquête dura peu. Au VIP siècle avant notre ère les rois d'Assyrie marchèrent aussi contre les Arabes de Saba, évidemment pour détruire la concurrence que leur commerce faisait à celui de l'Euphrate.
C'est vers le déclin du premier siècle qu' il est d'abord question de cet état axouraite. Ses débuts nous sont révélés par une inscription grecque (1), copiée en 520 à Adoulis par Cosmas Indicopleustes. Le nom du souverain n'y figure pas, car les premières lignes, où il se trouvait, ne nous ont pas été conservées; mais M. D. H. Miiller (2) l'identifie, très justement, je crois, avec le Zoskalès dont parle, comme d'un contemporain, l'auteur du Périple de la mer Rouge. Or celui-ci écrivait au temps de l'empereur Vespasien. Les expéditions de ce roi d'Axoum s'étaient étendues assez loin, du côté des tribus barbares qui habitaient vers le golfe d'Obock et le cap Gardafui, et, dans une direction opposée, vers les riverains de la mer Rouge, jusqu'à l'Egypte à l'ouest, jusqu'à Leuké-Komé à Test. On l'avait donc vu dans le Hedjaz; cependant il n'avait pas touché au royaume sabéen.
Il en fut autrement par la suite. Au quatrième siècle les rois d'Axoum se qualifient de rois des Axoumites et des Homérites (3), ce qui suppose qu'ils exerçaient au moins une certaine suzeraineté sur les princes de l'Arabie heureuse.
Les Axoumites et les Homérites observèrent d'abord l'antique religion sabéenne, variété du polythéisme sémiti(iue. Chez les Axoumites le dieu Mahrcm avait une importance spéciale: les rois de la période païenne se disent tous ^ fils du dieu in-
(1) C, I. G. 5127 B. Cf. 1). H. Mùller, l. c, p. 1.
(8) Voir les inscriptions citées plus liant, note 0; dans uuo des inscr. grecques (C. I. (7.5128) le titre Hotd-.Xrj; '.\;u*aiTwv /.ai *()txT.:iTw*; les doux peuples sont nommés ensemble dans un récit d'ambassailo relatif au rè2;ne d'Aurclien (Ilist. Aug. r. Avrvfiani, îM^; et dans une loi de l'annco 856 (Coil. Thcod. XII, 12, 2) où Tomporour Constance règle l'entretien des personnes qui ont revu l'ordre d'aller ad gentcm Axiimitarum et Jfomeritanun.Vn document pou sûr parle, pour une date antc>rioure, d'une ex[)i>ditiou romaine contre les Arabes eudaevioncs {]'ifa Afacriiu, r. 12).
vincible Mahrem „. Dans les textes grecs, Mahrem est changé en Ares ; on trouve aussi les noms de Zeus et de Poséidon dans l'inscription d'Adoulis.
L'influence hellénique, qui se révèle dans ces transformations ainsi que dans la langue de certaines inscriptions, se manifeste aussi dans Fart, notamment dans les monuments d'Axoum. Au premier rang de ceux-ci figurait un grand temple avec une enceinte sacrée, à laquelle on accédait par une longue avenue de monolithes et de statues (1).
La propagande juive, favorisée par certaines circonstances, commença, vers le début de l'ère chrétienne, à entamer le polythéisme sabéen. A la suite des désastres qui s'abattirent sur la nation juive au temps de Pompée, de Vespasien et d'Hadrien, des colonies israélites, provenant de l'émigration palestinienne, s'étaient formées dans la région centrale de l'Arabie, à Teïma, Khaïber, Yathrib (Médine), entre la province romaine d'Arabie et l'état sabéen. C'est sans doute à ces colonies que se rattache la propagation du judaïsme parmi les Homérites: la même voie fut suivie plus tard par les missionnaires de l'Evangile. Il est sûr, en tous cas, que, vers le milieu du IV® siècle, la religion juive était professée par une grande partie des Homérites, le reste de la nation demeurant attaché au polythéisme de ses ancêtres.
D'après Eusèbe (2), le philosophe Pantène, qui fut le maître de Clément et d'Origène et dirigea avant eux l'école catéchétique d'Alexandrie, aurait été prêcher l'Evangile jusque chez les In-
(1) Tout cela est encore assez peu connu. Le dernier savant qui ait visité ces contrées est M. J. Théodore Bent, qui séjourna quelques jours à Axoum en février 1893. Une description du principal monument d'Axoum a été rédigée par lui pour le mémoire de M. Millier; depuis il a publié lui-même le récit de son voyage.
(2) Hîst eccl. Y, 10.
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diens (1). On disait même qu'il y avait déjà trouvé des chrétiens, qui lisaient l'évangile de saint Mathieu en hébreu, tel que le leur avait apporté saint Barthélémy, leur premier apôtre. Eusèbe raconte cela d'après le bruit public (av^'^j;, AÔyo; £/ei, cpaTi); il ne semble pas en être très sûr. Il est du reste difficile de dire où se trouvait l'Inde de Pantène, si c'était la côte occidentale de l'Indoustan, comme l'a cru saint Jérôme, ou le port d'Adoulis, ou le pays des Homérites (2). C'est peutêtre cette dernière contrée qui est désignée par Rufin, lequel parle ici d'Inde " citérieure „, et par l'auteur de la Fassio Bartliolomaei dans le recueil du faux Abdias. Les catalogues byzantins des douze apôtres sont plus précis ; ils envoient Barthélémy aux " Arabes heureux „ (3). Mais ces textes postérieurs, interprétations arbitraires de celui d'Eusèbe, n'ajoutent ni clarté ni autorité à la tradition rapportée par celui-ci.
Sur l'Abyssinie le silence est encore plus profond. Eusèbe n'a recueilli aucune tradition; ni Leucius Charinus ni l'auteur du catalogue byzantin ne parlent de l'Ethiopie. Rufin seul et, à sa suite, le faux Abdias font évangéliser ce pays par saint Mathieu (4). Mais les histoires apostoliques du faux Abdias, sur-
(1) Saint Jérôme {De riris, 8(5; ejt. 70) précise, suivant sa coutume, les indications d'Eusèbe. Il sait que c'est aux Brahmanes que s'adressa la prédication do Pautôno et que celui-ci avait été envoyé dans l'Inde par révoque d'Alexandrie Démétrius, sollicité i\ cot effet par les Indiens eux-mCanes. Tout cela i)araît être conjectural.
(2) Si la tradition do cet cvani:;ilo en hébreu a quoique valeur, elle cadrerait assez bien avec la situation linLijuistiipie en Abj'ssinio et dans l'Arabie Heureuse. La langue commune, dans ces pays, était une langue sémitique; la Bible put y être traduite de bonno heure en « hébreu».
(3)'hooT; ToT; x.aXoja-'vît; ejoaty.o'at. Dans les vieilles légendes de Leucius Charinus, saint JiartluMoiny ne voyage pas de ce cêtô.
(1) Rufin aura peut-être déduit cela de ce que saint Matthieu est nommé avec saint Barthélémy dans le texte d'Eusèbe relatif à la mi; sion de Pantèno. ^^-^tj^O^^^V^i
tout celles qui lui sont propres et qui n'existent qu'en latin, comme celles de saint Mathieu et de saint Barthélémy (1) ne méritent pas d'être comptées ici pour quelque chose. Du reste, il est difficile de dire ce que leurs auteurs entendaient par Ethiopie, s'ils désignaient par ce nom la Nubie ou le royaume axoumite. Quand il parle expressément de ce dernier, à propos de Frumentius, Rufin est tout-à-fait muet sur la mission de saint Mathieu. C'eût été pourtant le cas de la rappeler, s'il avait cru qu'elle avait eu lieu dans ce pays.
En somme, si l'on veut s'en tenir aux traditions dignes de foi, l'histoire du christianisme en ces régions commence seulement au quatrième siècle. Dans sa continuation de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe (I, 9), Rufin nous transmet un récit fort curieux, puisé par lui à bonne source.
Un philosophe appelé Métrodore avait fait un voyage d'exploration de ce côté. A son exemple, un autre philosophe, Mérope de Tyr, entreprit le même voyage, en compagnie de deux enfants, Frumentius et Aedesius, dont il faisait l'éducation. Dans une relâche, à Adoulis vraisemblablement, une querelle s'éleva entre les indigènes et les gens de l'équipage; ceux-ci furent tous massacrés, sauf les deux enfants, qui furent recueillis à la cour du roi et parvinrent à une grande faveur; de l'un d'eux, Frumentius, ce prince fit son secrétaire; de l'autre, Aedesius, son échanson. Le roi étant venu à mourir, la reine garda les deux tyriens pour diriger l'éducation de son fils en bas âge. Ils ne manquèrent pas de profiter de leur influence pour favoriser la pratique religieuse parmi les marchands chrétiens que le commerce avec l'empire romain amenait à séjourner dans le royaume;
(1) Il y a bien uu texte grec de la passion de saint Barthélémy (Tischendorf, Âcta App. apocrypha, p. 243) ; mais M. Max Bonnet a prouvé que ce texte grec est une version de basse époque, exécutée en Italie {Anal. Boll. t. XIV, p. 353).
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eux-mêmes domiaient l'exemple de la piété; quelques églises furent bâties dès ce temps là. Le jeune prince étant arrivé à sa majorité, ils demandèrent et obtinrent de retourner dans leur pays. Aedesius se fixa à Tyr; il y devint prêtre et fit lui-même à Rufin le récit de ses aventures. Quant à Frumentius, il alla à Alexandrie, où Athanase était évêque (1), lui raconta ce qui s'était passé, l'engageant à envoyer un évoque dans un pays si bien préparé à recevoir l'Evangile. Athanase jugea que nul n'était plus propre que Frumentius à remplir cette mission. Il l'ordonna évêque (2) et le renvoya en Abyssinie, oii son ministère eut le plus grand succès.
L'ordination de Frumentius eut lieu sous l'empereur Constance, peu avant 340 ou peu après 34G, car dans l'intervalle entre ces deux années Athanase fut absent d'Alexandrie. Lorqu'il eut été rangé par Constance au nombre des ennemis publics, la cour impériale s'inquiéta de la mission abyssinienne. Une lettre fut adressée par Constance aux princes axoumites Aïzan et Sazan (3). Ils étaient invités à expédier immédiatement l'évêque Frumentius à Alexandrie ; car, comme il avait été ordonné par Athanase, il était à craindre qu'il ne partageât les "erreurs» de ce prélat désormais condamné et déposé de l'épiscopat; le nouvel évêque d'Alexandrie, Georges, le remettrait dans la bonne voie.
(1) Vers 310 on 350; cf. la note suivante.
(2) Rufin fait ordonner Frumentius dès le début do rôplBcoiïftt d'Athanase (iiam is [Ai/ianasiiisl nuper sacerdotium susceperat) ; Athanase fut ordonné on 328. Le séjour des jeunes tyrions j\ la cour axoumite ne peut guère avoir duré moins do 15 ans. D'autre part Métrodore parait avoir été on rapport avec Constantin; son retour et, par suite, le voyage de Mérope se placerait ainsi vers l'année .'521 au \Auf> tôt. Le nuper mérite correction.
(3) Saint Athanase, Apol. ad Constaîitium, 31, en a conservé le texte. Rufm ne parle que d'un seul prince; l'inscription d'Axoum (C. 7. G. 6128) no porto aussi t]ue le nom d'Aï/an.
La façon dont est rédigée la lettre impériale donnerait lieu de croire que les deux princes étaient chrétiens quand elle leur fut adressée. Cependant nous avons (1) une inscription d'Aïzan par laquelle on voit qu'il était païen. Il s'y qualifie seul de roi; mais il mentionne ses deux frères Saïazan et Adéfas. Le premier lui fut sans doute associé avant l'année 356.
Vers le temps où Frumentius prêchait l'Evangile aux Ethiopiens, le pays des Homérites recevait aussi les premières semences du christianisme (2). L'empereur Constance (337-361) y envoya une ambassade conduite par un évêque appelé Théophile. Ce personnage était indien, natif de l'île Dibous (3); il avait été envoyé comme otage à la cour de Constantin (323-337). Fort jeune alors, il reçut une éducation chrétienne et même une formation ascétique. Eusèbe de Nicomédie (f v. 341) le promut au diaconat. C'est au moment de partir pour son ambassade qu'il fut ordonné évêque. On ne sait au juste à quelle date elle eut lieu; il n'est pas improbable que la lettre de Constance aux rois d'Axoum ait été expédiée par cette occasion; auquel cas le voyage de Théophile se placerait en 356 ou peu après.
(2) Ici la source de nos renseignements est l'histoire ecclésiastique de Philostorge, écrivain arien dont il ne reste que des fragments (Migne, P. Gr., t. LXV, p. 481). Sur la valeur de son témoignage, V. Letronne, Mém. de VAcad. des inscr., t. X, p. 218 et suiv.
(3) On ne sait ce que c'est que cette île de Dibous. On l'a identifiée tantôt avec Socotora, tantôt avec Diu, tantôt, ce qui est plus probable, avec une des îles de la côte abyssinienne. Philostorge dit que Théophile, avant de rentrer dans l'empire, visita son île natale et qu'il y trouva des chrétiens. Ceux-ci pourraient avoir été des néophytes de Frumentius. D'autre part, Théophile est quelquefois qualifié de Blemmye par ses adversaires ; cette appellation ne s'expliquerait guère s'il avait été originaire d'une île de la mer des Indes. C'était une des colonnes du parti arien le plus avancé (eunomiens); Philostorge en fait un grand saint; il trouve aussi moyen d'exploiter ce voyage au profit de ses idées.
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La mission dont il était chargé avait pour but d'obtenir du roi des Horaérites la liberté du culte chrétien tant pour les marchands romains qui demeuraient dans le pays que pour les indigènes qui désireraient se convertir. Les envoyés, porteurs de riches présents, furent accueillis avec honneur. Le roi fit construire à ses frais jusqu'à trois églises, dont une à Safar et une autre à Aden (1). Il inclinait lui-même à la vérité, dit Philostorge ; mais il est évident qu'il ne se convertit pas. Le gouvernement, dans ce pays, paraît avoir oscillé entre le judaïsme et l'ancien culte sabéen (2); le judaïsme finit par prendre le dessus. Peu après le temps oii nous sommes, la dynastie locale l'avait adopté. Les chrétiens du Yémen demeurèrent fort isolés.
Les premières traces d'organisation ecclésiastique se présentent sous le règne de l'empereur Anastase (491-518). Jean Diacrinomenos (3) rapporte que, sous ce prince, les Homérites, qui étaient juifs depuis le temps de la reine de Saba, se convertirent et reçurent un évoque, proba])lement ce Silvanus, éiêqiie des Homérites, oncle de Jean Diacrinomenos, qui engagea celuici à écrire son histoire ecclésiastique (4). Ce prélat s'installa probablement dans la ville de Nedjran, située à l'intérieur, assez loin au nord do la capitale Safar.
(1) Pour la troisième, Philostorgo somblo indiquer Ormuz, à l'entrée du golfe Persique; mais il doit y avoir ici une erreur, car cette contrée ne faisait pas partie de l'état homérite.
(2) La dernière inscription royale qui contienne dos formules païennes est de l'année 281; les inscriptions juives se rencontrent en 37H, US, 468, 107. C'est seulement en B12-:î qu'apparaît la première inscription chrétienne, où, i\ côté du Dieu très-miséricordieux on voit nommer le Christ et le Saint-Esprit. V. (Uasor, Skizze der (ieschichtc Arahirns, Munich, 188i), \). 12 et suiv. Cf. Dillmann, dans les Cmnpterendns de l'Acad. de lîerlhi, ISÎK), p. 10.
(3) Théodore le Lecteur, II, hS (Migne, 7'. ^'. t. LXXXVI. p. 213); cf. Bevve archéologique, t. XXVI, p. 108.
(1) D'après le i)lus ancien des témoii::nago8 arabes (Mohammed ibn Ishaq y v. 770), témoignage conservé par Tabari (Noldeko, p. 178),
Vers le même temps, apparemment, le christianisme atteignait en Ethiopie la situation de religion dominante, par la conversion du négus. Cet événement semble en rapport avec la fondation de la colonie chrétienne de Nedjrân. Voici du moins ce que raconte Malala (1): Damianos, roi des Homérites, faisait massacrer les négociants byzantins de passage dans son pays, en représailles des mauvais traitements que les juifs avaient à subir dans l'empire romain. Le roi des Axoumites, Andan (2), considérant le préjudice qui résultait de là pour ses relations commerciales, lui déclara la guerre, le battit, le tua et ravagea son royaume. Ce roi, qui était encore païen, avait fait vœu d'embrasser le christianisme s'il était vainqueur. Pour accomplir ce vœu, il s'adressa à Justinien, qui lui fit envoyer un évêque, Jean, paramonaire de l'église Saint-Jean à Alexandrie. De Malalas ce récit a passé dans l'histoire de Jean d'Asie (3) et dans la chronique de Théophane (4).
Il dérive évidemment d'une autre source que celles par lesquelles nous connaissons les campagnes d'Elesbaas (Kaleb) en Yémen. Je pense qu'il doit se rapporter à une expédition notablement antérieure, qui aurait été suivie de la conversion du premier négus chrétien (5). Il semble pourtant étrange que Malala ait
le premier apôtre aurait été un pauvre maçon syrien, nommé Phemion, qui, avec un compagnon appelé Salih, aurait été pris par une caravane et vendu à Nedjrân. Un de ses premiers convertis, Abdallahben-Thamir, fit beaucoup de miracles et décida le changement de religion. On montre encore à Nedjrân une mosquée d'Abdallah-ben- Thamir (Halévy, Archives des Missions, t. VII, p. 40 du tirage à part).
(1) P. 433 Bonn.
(2) Var. Adad (Théophane), Aïdog (Jean d'Asie). Le P. Carpentier l'identifie avec Ela-Amida, prédécesseur de Tazena (Acta SS. oct. t. XII, p. 299 et suiv.)
(3) Assemani, Bihl. Or., t. I, p. 359.
(5) Telle est aussi l'impression de Nôldeke (Tabari, p. 175) qui se réfère à des monnaies païennes où l'on voit d'un côté le roi d'Axoum