LA MÉDITERRANÉE
Nous entrerons dans la Méditerranée par le détroit céj‘bre que garde l'Angleterre du haut de sa forteresse redoutable. Commençons de ce point notre nouveau voyage ; car, même à Gibraltar, avec ses quelques milliers d’hommes entassés, nous trouvons un exemple de l’incessant contraste entre les enfants de l'Église et les enfants de l'erreur.
Un ministre protestant, qui avait quitté ses ouailles en Amérique, et qui leur adressait de chaque endroit des lettres pastorales, dans le but d'entretenir pendant son absence leur aversion pour l'Église romaine, a trouvé matière à ses missives dans Gibraltar. Après avoir visité l’église catholique et letemple protestant, il envoya à ses paroissiens éloignés une description de ce qu’il appelle « un contraste frappant. » « Dans l'église protestante, leur dit-il, je n'ai jamais vu à genoux un seul des soldats présents. Oh! que les catholiques ont l'avantage! Les centaines d'hommes qui étaient là paraissaient tout yeux et tout oreilles; mais ii (dans l'église protestante), tous bâiliaient, sommeillaient, et ne faisaient aucune attention‘. »
* Glimpses of the Old World, par le Rév. John À. Clarke, D. D., vecteur de l'église Saint-André, à Philadelphie, vol. 1, ch.u, p. 56, 68. — Un ministre anglican fait une peinture semblable d'une église des Vaudois, que les orateurs anglais représentent comm: étant les plus dévots chrétiens de l'Italie : & 1 ne semblait pas qu'il ÿ eût beuucouy:
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Ce récit d’un ministre américain est confirmé en ces termes par un écrivain anglais: « L'état de la religion, lors de mon séjour à Gibraltar, était décourageant.… Il n’y a littéralement là aucun attachement à l'Église‘. »
Nous pouvons remarquer qu'un voyageur russe, l’aimable comte Schouvaloff, paraît avoir dû la grâce de sa conversion en observant ce même « contraste, » qui n’a produit qu'une impression passagère sur le docteur Clark. « Ce qui me frappait et m'édifiait dans les églises catholiques, c'était le profond recueillement des fidèles agenouillés ; je comparais leur attitude modeste et humble à l'agitation très-souvent indécente, à l’ennui profond, aux regards distraits et aux conversations continuelles d'un grand nombre de nos coreligionnaires pendant l'office divin ; je trouvais quelque chose d'officiel dans leur manière de prier, et malgré moi j'étais obligé de convenir qu'il y avait plus de piété chez les catholiques que chez les grecs ?. »
Arrêtons-nous à une autre forteresse, que nous trouvons sur notre passage, en nous rendant aux iles de la Grèce. Malte a été depuis un demi-siècle le quartier général du protestantisme dans le Levant. Il y a près de quarante ans, M. Jowett recommandait ce séjour aux sociétés anglaises comme centre d'opérations, parce que, disait-il, « à Malte le climat est sain ; on y jouit pleinement de la protection de l'Angleterre, et d’un degré de confortable que l’on rencontre rarement dans les pays étrangers : ce qui en fait une résidence de premier choix pour une famille de missionnaires *. » Ces considérations décisives prévalurent. Pendant trente ans un déluge de brochures et de Bibles est allé, de Malte, inonder les deux rivages de la Méditerranée. Dans la seule année 1851, les Sociétés anglaises se vantent d’avoir envoyé de cette résidence favorite « quatre millions sept cent soixante mille pages, toutes en urec moderne‘. » La même anaée, les Américains seuls ont répandu « à peu près trois cent cinquante mille volumes, contenant vingt et un millions de pages®. » Depuis lors, les Anglais et les Américains en ont distribué bien plus.
de respect extérieur parmi les membres de l'Église, qui entraient et sortaient incessamment; et le nombre des assistants n’était nullement en rapport avec la grandeur de l'édifice. » (The ltalian Valleys of the Pennine Alps, par le Rév. S. W. King, M. À., ch. x, p. 226.
1 Te Canary Isles, par le Rév. Thomas Debary, M. A , ch, xvmr, p. 213. 295.
Schouvaloff, Ma conversion et ma vocation, ch. ir, p. 209.
3 Christian Researches in the Mediterranean, p. 316, 5° édition.
4 en of American Missions, par le Rév. Joseph Tracy, p. 215,
A Malte, « un collège protestant » a été établi, dans le but de donner l'instruction, avec la nourriture ct le logement, à ceux des Orientaux que l’on pourrait attirer : sorte de refuge ou d’hospice à l'usage des aventuriers les plus adroits de toute espèce.
C'est dans cette maison qu’Achilli trouva un asile; et l’on peut douter si jamais quatre murs, dans la chrétienté, ont renfermé en même temps une réunion aussi singulière de rusés comédiens, que le collège protestant de Malte. Achilli lui-même, comme nous le verrons, n’est pas un échantillon exagéré de ses hôtes. Le personnage qui porte le titre « d’évêque de Gibraltar a reconnu, nous assure-t-on, qu’il n’était pas content d'Achilli ; il espérait qu'après leurs bons rapports, et par suite de l'opinion favorable qu’Achilli avait de l’Église anglicane, il serait entré dans notre Église, plutôt que de jeter “les fondements d’une autre, »
Sans doute Achilli devenu, dit-on, swedenborgien, avait fait naître cet espoir, et trouvait son avantage en affectant de l'estime pour l'Église anglicane. Un homme si fécond en ressources devait avoir peu de difficultés à surpasser en finesse l’aimable dignitaire, dont un voyageur bien connu fait ainsi la peinture. « Le docteur Tomlinson agissait comme un danseur de corde épiscopalien, se lenant toujours en équilibre entre le puséyisme et l'évangélisme ; il réussit, de cette façon, à mettre le trouble parmi les quelques protestants de. l'ile. C'était éminemment un homme sans aucune décision de caractère?. » Achilli et ses compagnons semblent avoir découvert cette faiblesse.
Le collège de Malte avait un besoin urgent de recrues ; on consentit à les recevoir à n'importe quelle condition. Ce fait une fois connu en Orient, les revenus de ce collège furent dilapidés par d'adroits Asiatiques, qui adaptèrent chacun à leur position respective la pièce nouvelle, qu’on pourrait appeler : « Achilli et l’évêque de Gibraltar, » en la faisant passer par toutes les modifications possibles du burlesque, mais toujours à leur avantage. Quelques traits, rapportés par des écrivains protestants, méritent attention.
Le premier est le cas du docteur Naudi, décrit longuement par le docteur Clark. Se disant converti protestant, Naudi fut entretenu longtemps par la société Church missionary, à laquelle il envoyait des relations périodiques bien accueillies, qui annonçaient l'accroissement rapide du protestantisme en Orient ct l'encombrement de sa chapelle.
1 Docteur Achilli, and the Malta Protestant Coliege, p. 9 1851). ? Jéichardson, Traccls in the Great Desert of Sahara, vol, L ch, vu, p. 259.
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La « diffusion du protestantisme dans le Levant » devint le thème favori de brillants discours, jusqu'à ce que le docteur Joseph Wolff, toujours actif et scrutateur, résolut de visiter « le temple de Naudi, » pour être témoin de ses triomphes évangéliques. Alors se révéla un mécompte. « Il reconnut que le docteur Naudi n'avait jamais fait là de service divin, » quoiqu'il eût, pendant des années, composé des rapports sur ses fonctions évangéliques, et qu’il reçût d'Angleterre les fonds nécessaires pour accomplir son œuvre’.
Le second fait est rapporté par le docteur Wolff lui-même. « Antonio Fabri, chancelier du consul anglais, nous assura qu'il était convaincu de la vérité de la religion protestante. » Mais Antonio était un acteur très-inférieur au docteur Naudi, et trahit trop tôt son secret. « Nous découvrimes, rapporte le docteur Wolff, qu'il faisait cet aveu afin d’obtenir notre consentement à son mariage avec notre bonne anglaise? »
Stephanos Carapiet était un autre converti. de la même espèce : « Il arriva de Beyrouth, et me demanda de lui donner de l’argent pour aller à Malte, afin de se joindre aux missionnaires américains, par lesquels il disait avoir été converti. Il était poëte grec. » Le docteur Wolff eut apparemment la générosité d’accueillir sa demande, car il ajoute : « Après être resté quelques jours, il s'enivra souvent, de manière que nous dûmes le renvoyer . »
Le docteur Carne nous parle aussi de « deux frères, » qui vinrent du Liban, — la réputation des missionnaires protestants s'était répandue de tous côtés ; — « habiles et astucieux l’un et l’autre, ils consentirent à être baptisés et à devenir d'utiles agents, sur la promesse de quelques centaines de livres sterling, qui devaient leur être payées par un ami de l’œuvre, riche et zélé*. » ,
Il est curieux de voir que ces Orientaux intrigants n’essayent jamais de jouer le même rôle auprès des missionnaires catholiques ; ils ont sans doute découvert que ceux-ci n’achètent pas les conversions ; et que les Anglais, qui se croient les plus habiles à juger, et les Américains, qui prétendent être le peuple le plus pénétrant du globe, sont seuls leurs victimes. :
Voici le passage d’un rapport imprimé au collége de Malte ; il nous fera juger l'esprit qui le dirige. « Ici nous sommes à l'abri de
1 Docteur Clark, Glimpses, etc., ch. vin, p. 165.
Journal, p. 161.
* Letlers from the Eust, par Joseph Carne, esq., vol, II, p. 414; 5° édition.
l'influence flétrissante du puséyisme, du romanisme et de tous les autres ismes de Satan!. »
Trois ans plus tard, un ministre protestant nous aide à comprendre que les autorités de ce collége se contentent facilement. «Malte est au point de vue religieux une place forte de Rome, autant qu’au point de vue politique elle est une place forte de l’Angleterre. 1 y a soixante et onze écoles catholiques romaines, deux cent cinquante-neuf chapelles et oratoires, quinze monastères et cinq couvents, tandis que les protestants anglicans n'ont qu'une seule église et deux chapelles*. »