TÉMOIGNAGES DE DIFFÉRENTS AUTEURS
Tourgeneff a décrit « la condition abjecte des popes et le dédain altier sé lequel ils sont traités par les classes au-dessus des paysans'. » D'après de Hell, « lorsqu'il convient aux seigneurs d’infliger au pope une correction mêlée de coups, ceux-ci baissent humblement la tête pour recevoir le châtiment. » « Si un riche propriétaire demande à un évèque de faire prêtre un sacristain (nous savons ce que sont ces hommes en Russie), le sacristain sera prêtre, lors même qu’il ne saurait rs écrire. » De mème, dans l'Église soumise au patriarche de Constantinople, « il peut arriver à n'importe qui de renvoyer un domestique pour cause de mauvaise conduite, et de le retrouver prêtre le lendemain ; des gens que vous avez connus revendeurs, journaliers, ou bateliers, vous les voyez, peu de jours après, monter à l’autel ou dans la chaire”. »
« Les prêtres de l'Église grecque ont une triste réputation, observe un savant voyageur protestant, en 1862, au sujet des provinces autrichiennes ou règne le schisme. On les accuse de s'approprier des objets qui ne leur appartiennent pas, quand ils sont admis dans les maisons des classes supérieures. On leur reproche aussi d'exercer parfois d'une manière imniorale leur influence sur le sexe faible. Peu d'entre eux ont plus d'instruction qu'il n’en faut pour lire avec difliculté les offices nécessaires *. » « Dans les iles ioniennes, dit le même ministre protestant, souvent les prêtres s'élèvent à peine au-dessus des plus basses classes. L'un d’entre eux me faisait traverser le lac de Calichiopulo ; il était tellement sale et exhalait une telle puanteur, qu’il fallait à tout prix me tenir à distance. Le malheureux essayait de gagner quelques sous dans l'absence de son ami le batelier". » Ces indications peuvent s'appliquer aux popes russes que les voyageurs trouvent, pour le moins, aussi dégradés que les prêtres grecs. Ils n’ont pas changé depuis le temps de Pierre le Grand, Un secrétaire d'am-
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La Russie et les Russes, par M. À, Tourgenelf, tome HT, p. 105. Mémoires d'un Prêtre russe, par M. Ivan Golovine, ch, x, p. 202. Düllinger, citant un écrivain grec, p. 129.
A Trip in Hungary and Transylvania, par X. D. Ansted, ch, p. 21. The Lonian Islands in 1863, ch. 1, p. 21.
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leurs habitudes : « Les popes ne se conduisent guère mieux que la populace. On les voit souvent ivres et chancelants dans les principales rues de la ville. La croix, image précieuse de notre Rédempteur, que ces vils scélérats portent toujours, doit souvent rouler avec eux dans les ruisseaux, où ils tombent après leurs copieuses libations d’eau-de-vie’, »
« Avec de pareils maîtres, observe M. de Bonald, faut-il s’étonner si les Russes ont une religion entièrement composée de mots, de cérémonies, de légendes et d'abstinences, qui est au vrai christianisre e2 que le judaïsme des rabbins, suivi par les Juifs modernes, est au culte mosaïque *? » « Faut-il s'étonner qu'avec de tels hommes pour ministres cette Église soit stationnaire, desséchée par le formalisme, privée de toute liberté 5? »
Nous sommes obligés de nous restreindre dans la citation de semblables aveux. Ils abondent dans les écrits d'hommes de tous les pays et de toutes les croyances. L'Église russe ne comprend même plus ce qu'est la conversion du cœur; elle se trouve, sous ce rapport, au-dessous des sectes protestantes, malgré les avanme 1 -onteslables qu'elle aurait pu retirer des sacrements. Mais 1 «Jation morale de son clergé et l'absence de toute vie divine exposent ces augastes moyens de sanctification à des profanations si multipliées, qu'il en résulte un état sans précédent dans l'histoire, à l'exception de l’Église grecque, qui a atteint le dernier degré d'abaissement et de nullité spirituelle.
Les laïques des hautes classes exercent une influence que les prélats déchus n’osent pas contester ; 1ls sont complétement indifférents à une religion dont ils regardent les ministres comme un ordre inférieur de police ; « noblesse légère, superficielle, égoïste, corruptrice et corrompue*, » « Les Russes montrent une forte tendance à ajouter l'incrédulité à l'immoralité*, » atteste un homme qui a demeuré longtemps parmi eux. « La religion est une partie de la consigne militaire*, » seul motif des observances extérieures , car sous le gouvernement du cezar, il suffit de se montrer incrédule pour être passible d’un châtiment. Cependant, «en Russie, le nombre des incrédules augmente tous les jours. » « L'entrainement est universel vers l'irréligion et la satisfaction
1 Diary of an Austrian Secretary of Legation, vol. H, p. 161 (1803), édit. anglaise. ? Législation primitive, par M. de Bonald, 4. LV, p. 176. 3 Jlistoire intime de la Russie par SH: Schuitzler, notes, p. 471.
0 à La Russie, son peuple et son armée, par Léon Deluzy, p. 4ù (1860).
\ Disxertations on the Orthodor Church, par W. Palmer, p. 295.
& Comtesse d'Istrin,
effrénée des passions brutales'. » Cette licence introduite en Russie dans le siècle dernier a laissé des souvenirs dans toutes les capitales de l'Europe. L'Église russe a tué la religion en rendant impossible le respect à son égard. Tandis que la corruption se répand dans tous les rangs cornme la gangrène, et que la licence se couvre d’un mince vernis de décorum ; — tandis que « dans les établis. sements d'éducation, au dire de témoins graves, l'ignorance et l'irmmoralité prévalent, » au point que, pour nous servir des termes de l'un d’eux, « le respect pour mes lecteurs me défend d'entrer dans aucun détail?, » ear le récit vrai de l'état social en Russie serait un tableau difficile à supporter; les crimes les plus graves sont commis au nom de la religion, et les mots de « Russie sainte, orthodoxe, » sont invoqués avec une franche hypocrisie par des hommes qui ont cessé de croire à la sainteté. A plus juste titre que la pire classe des sophistes français, ils pourraient se vanter d’être « les fils de Voltaire. »
Malgré les faits qui viennent d’être signalés, et à cause de leurs excès, la Russie finira peut-être par comprendre que son schisme est une entrave politique aux tendances les plus chères de son ambition. Peut-être voudra-t-elle se réconcilier avec le Saint-Siège. Plusieurs écrivains, membres de son Église nationale, reconnaissent, avec le peu de liberté dont les Russes disposent, que les espérances sont tournées vers Rome. Ils savent que la Russie, autrefois catholique, fut arrachée à l'unité par l'influence des princes. Lorsqu'on sollicitait Pierre le Grand de rétablir le patriareat russe, il répondit avec une sorte de candeur sauvage : « Je ne reconnais d'autre patriarche légitime que l'évêque de Rome. Puisque vous ne voulez pas lui obéir, vous obéirez à moi seul : Voici votre patriarche®, »
L'espoir dont nous parlons serait en partie fondé sur le développement d'un sentiment nouveau dans les esprits élevés ; ce sentiment, créé par des rapports plus fréquents avec le monde latin, est exprimé souvent en un langage semblable à celui-ci : « L'Église russe n'est pas et n'a jamais été schismatique, de son plein ré, comme l'Église d'Orient, Catholique depuis son entrée dans la
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! Histoire de la civilisation en Russie, par Nicolas de Gerebtzoff, tome IT, ch, xn, p: 019,
* Recollections of Russia during thirty-th'ee Years Residence, par un noble allemand, eh. x, p. 912, Edit, Wrox all, % Theiner, p. 46,
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l'effet de l'ignorance. » Et alors ce défenseur de la Russie, après avoir observé que les Grecs, pour lesquels il se défend d’avoir la moindre sympathie, « ont été quatorze fois réconciliés avec les Latins depuis le temps de Photius, » et toujours à des conditions posées par ceux-ci, continue en ces termes : « Il est un chagrin sensible pour les amis de la vérité : le clergé russe ignore, ou paraît ignorer, que les livres liturgiques de son Église contiennent la pure doctrine catholique, on peut même dire ultramontaine, sur la primauté du pape et l’autorité du siége de saint Pierre. Cette doctrine, reçue de ses premiers apôtres, est même conservée dans les livres liturgiques réformés par Nikon, et existrat encore dans chaque Église paroissiale de Russie, quoique le clergé soit trop insouciant pour réfléchir sur ce fait. » De plus, la doctrine de l'Immaculée Conception, regardée par les Anglicans comme propre à l’obédience roinaine, a toujours été professée par l'Église russe, et raaintenant encore dans ses offices publics. Le jour de la Nativité de Notre-Dame, l'Église russe chante ce cantique : « Nous proclamons et nous ‘célébrons votre Nativité, et nous honorons votre Conception immaculée. » Enfin, déplorant comme une calamité ce que les Anglicans regardent comme un privilège, répudiant, comme dignes de «PE glise grecque » déchue, les prétextes que les Anglais font valoir en “faveur de la leur, et voyant des raisons de s'accuser dans leurs motifs de se complaire, cet écrivain en appelle sérieusement ad misericordiam. Il suggère cette pensée : puisque la Russie confesse la vérité catholique dans ses livres liturgiques, elle devrait ètre absoute du schisme, avec l'excuse « d'ignorance invincible. »
Sans plus tarder, arrivons au sujet des missions, et examinons, à l'aide de témoins protestants et l'usSes, la condition actuelle des différentes provinces de cet empire où règne le paganisme et autres croyances en dehors de la religion officielle.