‹ Les missions chrétiennes [microforme]Chapitre 38 sur 226 · LE SÉMINAIRE · texte numérisé non relu

LE SÉMINAIRE

Dans les maisons qu'on appelle en Russie grands séminaires, les élèves ne demeurent pas, et doivent, comme pour les écoles précédentes, avec de plus graves conséquences, prendre pension en ville. Le principal personnage du séminaire est toujours un moine. Voici comment notre pope juge l'enseignement qu'on y donne.

« Si les hommes qui ont reçu une éducation véritable s’intormaient de ce que l’on enseigne et comment on l'enseigne, je ne sais vraiment pas quel serait leur sentiment. Riraient-ils à la vue de cette pitoyable caricature d'éducation, ou bien seraient-ils saisis d’affliction à la vue de cette malheureuse jeunesse condamnée, Dieu le sait, à une ignorance sans issue”? Serait-ce un sentiment d'indignation en voyant se perdre tout à fait inutilement le temps, les forces et les travaux des élèves? Serait-ce un sentiment de dégoût pour les moines, qui, après s'être emparés de tout, n'ont pour but, dans toutes leurs actions, que de ramasser de l'argent et de satisfaire leurs passions, depuis la vaine gloire jusqu'à...»

Ce mot laissé en blane, observe M. Délière, a une signification bien sinistre, qui n'échappera à personne.

«€ Depuis larchijérèj (Pévèque) jusqu'au dernier directeur, tous n'ont qu'un seul souci : celui de faire trembler devant eux les élèves. » Leur conduite en dehors des classes se suppose facilement, épargnons ce tableau reproduit. Rendons plutôt hommage au zèle que déploie l'épiscopat catholique pour l'œuvre des maisons préparatoires au sacerdoce ; elles sont le plus cher objet de leur sollicitude. De pieuses et savantes congrégations se dévouent pour les diriger.

En Russie, les efforts de l'Église orthodoxe pour élever des popes aboutissent à en faire de bien tristes sujets. « Quelquefois, dans

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Suivons le candidat à la recherche d'une place. « L'élève, même le meilleur, ne doit pas songer à une bonne cure dans le diocèse, De telles places sont données ordinairement aux nièces des évêques, et s'ils n’en ont pas, elles sont distribuées à la camarilla (l'auteur se sert du mot canaille, cwolotche,) qui environne l’évéque. Nous venons, continue-t-il, de nous exprimer d'une manière dure, mais comment nommer autrement les laquais, les domestiques, les secrétaires et les chantres des évèques ? Le laquais est toujours un élève chassé de quelque petit ou grand séminaire pour sa mauvaise conduite. Après ecla, il est parvenu à entrer dans la maison de l'évêque, et d'une manière ou d’une autre, il a {ini par devenir laquais. S'il montre quelque aptitude pour le service, il parvient au grade de valet de chambre, dans lequel il a le crédit le plus considérable. Le secrétaire, c’est un écrivain insolent, sans conscience et sans pitié, en comparaison duquel les écrivains des tribunaux civils sont des agneaux. Les chantres, ce sont des nids d'ivrognerie, de dépravation et d'arrogance ; ce sont les éternels voleurs des églises, des monastères et de tout le clergé ; ils sont dépourvus de conscience d’une manière incroyable, et ils ue sont jamais contents de rien. Dans les tournées épiscopales, ils visitent tous les villages et s’emportent contre les popes et les starostes , ils exigent insolemment de l’eau-de-vie et de l'argent, se permettent des propos obscènes en dehors de l'ivresse, mais dans cet état ils en disent bien davantage. Ils font tout cela sans la moindre crainte d'une punition, car ils sont à couvert sous la chape du vladik (l'évêque) !. IT faut joindre à ces gens-là les proto- -diacres et les sous-diacres, qui se distinguent des chantres à peine pa lhabit, et dans tout le reste ils ne font qu'un avec eux. Les meillcures cures leur sont données. Mais voici qu’une excellente place se présente ; l'un de ces braves gens se l'assure, puis il la transmet à un frère, à une sœur, à une nièce, ou tout simplement il la vend. Il recommence trois ou quatre fois. »

1 [ne faudrait pas comparer la position de ces hommes avec celle des sacristains el des chantres des églises catholiques. Ne faisant pas partie du clergé, ils sont soumis à la surveillance du prêtre et tenus à une certaine distance de l'autel, Mais, en Russie, le diacre, le sous-diacre, les chantres, tous les pry chetniks ou sacristains, « la honte et lopprobre de l'humanité, » sont membres du clergé, aussi solides à leur poste que le pope, dont les paintes ont autant de chances d'être écoutées que celles de ces misérables contre lui, Délitre, p. 67,

L'auteur de ces lignes, est peut-être un pope brouïllé avec son évêque? Il aura cherché à satisfaire sa rancune en calomniant ? Non pas, c'est un homme très-bien intentionné. Différents ouvrages parlent comme lui; l’interprète dévoué des intérêts moscovites et panslavistes, le Jour, s’exprimait tout récemment dans les mêmes termes.

« Quant aux places médiocres, un jeune prétendant peut en obtenir une, à condition de payer. Pour un emploi, on présente jusqu'à dix aspirants et même davantage. L’élu n'est pas celui qui possède les meilleures attestations, mais celui qui donne le plus d'argent. » Ici se trouvent des détails qu’il est répugnant de transcrire, il faut aussi payer les membres du consistoire qui informent, etc.'. Mais comment le fils d'un pope pauvre peut-il arriver à se procurer de l'argent?

Le séminariste qui a une cure en vue commence par chercher une femme, pour deux raisons : d’abord, il ne serait point ordonné prêtre s’il n’était pas marié; ensuite, il s’agit de trouver une femme qui apporte de l’argent pour acheter l’ordination et la cure. Il en résulte des mariages très-mal assortis, et, de plus, une profonde misère : la dot de la femme se trouve dévorée par ces exarlions simoniaques. Heureux si l’on n’a pas eu besoin d’emprunter.

Un pope se trouve-t-il dans l'impossibilité de continuer son ministère, soit pour cause de vieillesse, d’infirmité, ou pour quelque faute commise ; s’il a une fille à marier, le jeune homme, en lépousant, s’en va demeurer avec son beau-père, et exerce le ministère à sa nlace, sans être obligé d'acheter la cure. Souvent par suite des cisputes entre ie beau-père et le gendre, entre le pope et sa femrie, il survient des procès, des reproches ; en un mot, tout ce qui constitue un mauvais ménage. « Il en résulte que le prêtre prend tout en haine, jusqu'aux murailles de la maison qu'il habite... 11 se met à boire, d’abord simplement pour étouffer ses chagrins, ensuite la boisson devient une nécessité, une passion. S'agit-il de remplir quelque fonction du ministère, avant tout, 1l faut boire... Il arrive même souvent qu'il se livre à d’autres vices.

« Pour tous ces motifs, dit l’auteur, le veuvage est fréquent parmi les prêtres des campagnes; il y en a quatre ou cinq de veufs sur dix, La mort de sa femme est pour le pope l'annonce d'une chute complète. Alors il cherche dans la bouteille non plus des conso-

1 Délière, p 92.

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lations, mais un entier oubli de lui-même, il devient ivrogne tout à fait. » Lorsque la misère arrive, le nouveau pope, dans l’âme duquel on n’a fait naître ni honneur, ni vérité, pas même la plus simple sagesse du monde, pille ses paroissiens le plus qu'il peut ; les paroissiens se fâchent, ils prennent en haine le prêtre et la religion, etc., elc.

« Dans les meilleures conditions, si la paroisse possède quelques morceaux de terre, le prêtre cultivateur est tout simplement un paysan qui sait lire ; il a la manière de penser, de vivre, les désirs et les actes des paysans. » On connaît ce que le comte d’Horrer, ancien conseiller d'État de Russie, a raconté sur les rapports du pope avec son seigneur, on le trouve reproduit dans le tableau de M. Délière'. Les détails donnés par notre auteur font aussi connaître le seigneur, en voici le résumé : ce sont des hommes qui possèdent toutes les formes extérieures de gens civilisés, mais ce vernis sert à cacher un orgueil gigantesque, une cruauté sans frein envers les serfs affranchis ou non, et une immoralité révoltante.

Nous croyons avoir assez multiplié les citations pour donner une idée des importantes révélations consignées dans l'ouvrage russe. Le lecteur, qui aura le courage de pénétrer plus avant ces mystères d'iniquités, pourra suivre le pope dans ses rapports avec les seigneurs, avec les membres inférieurs et supérieurs du clergé, avec le consistoire, l’évêque, le saint synode, il ne verra que bassesse, simonie. [l est bon d’entr'ouvrir l'abime creusé par une Ë glise infidèle.

Pour donner à sa pensée plus de précision, notre auteur la traduit en chiffres : « Sur cent prêtres, il y en a bien environ soixante-dix auxquels, ce que nous avons écrit, s'applique complétement ; vingt sont un peu moins mt auvais, cinq réellement meilleurs que ces derniers, et cinq dont la perversité dépasse tout ce que nous avons pu dire. »

Il termine son ouvrage par une paraphrase de la célèbre vision du prophète Ézéchiel, et finit par demander au trône une parole de résurrection pour ces ossements desséchés ; sans songer que la séparation d'avec le centre vivant de l'Unité est la seule cause de l'état de mort où se trouve le clergé russe.

Recueillons encore quelques témoignages pour garantir l'exactitude des indications précédentes.

! Tableau d'une Église nationale. p. 60.

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