TURQUIE D'EUROPE
Les Anglais ne paraissent pas avoir organisé un système de missions dans la Turquie d'Europe. Dans le Levant, l’Église angli-
1 Les l'emmes en Orient, par Me la comtesse Dora d'Istria, p. 71, 84 (1860!
cane a été représentée presque exclusivement, comme dans l’Inde et ailleurs, par des membres de communions différentes. M. Perkins, missionnaire américain, observe que l’emploi de « tant de personnes de sectes diverses révèle dans l'église anglicane un manque désolant d'esprit missionnaire, puisqu'on ne peut trouver dans son sein un nombre suflisant d’hommes dévoués à la cause, pour aller en personne utiliser ses aumônes'. « De nos jours, assure un historien protestant avec un froid mépris, elle a plus de ressources que d'hommes”. »
Toutefois, l’Église d'Angleterre peut se consoler, vu l'impression ordinairement produite sur les esprits orientaux par les quelques représentants qu’elle leur envoie. Lorsque M. Jowett, membre de son clergé, fut questionné par un évêque grec schismatique sur la doctrine de son Église touchant la « double procession » du Saint- Esprit, sa réponse dut étonner même un pareil interrogateur : « C’est un point, répondit-il, qui, actuellement, n'a me été beaucoup débattu, étant considéré comme assez indifférent®. »
Depuis la visite de M. Jowett plusieurs années se sont oué
et les prélats grecs ont eu le temps de l'oublier lui et son Église.
L'oubli a été si | complet que, dernièrement, lorsque M. Curzon présenta une lettre d'introduction adressée par l'archevêque de Cantorbéry de par la reine, à l’archevèque de Constantinople de par le sultan, la curieuse conversation suivante s'établit :
«— Qu'est-ce done, dit le patriarche de Constantinople, chef suprême et primat de l’Église grecque en Asie, qu'est-ce que l'archevèque de Cantorbéry?
— Quoi? répliquai-je, un peu étonné de cette question.
— Qu'est, dit-il, cet archevêque?
— Mais, c’est l'archevêque de Cantorbéry.
— Archevèque de quoi ? repartit le patriarche.
— De Cantorbéry, lui dis-je.
— Oh! fit le patriarche. Ah! oui! et qui est-il*? »
La société Church missionnary, dans son soixante-troisième rapport, en 1862°, emprunte cette citation à son principal agent en Turquie,
« Le docteur Pfander décrit ainsi sobrement la mission, à la
4 Residence in Persia among the Nestcrian Christians, par le Rév. Justin Perkins, chu, p. 92.
? Tracy, History of American Missions, p. 594.
5 (Christian Researches, ete., p. 17.
4 Monasteries of the Levant, ch. xxn, p. 556.
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{in de l'année 1861 : « Quoiqu'il n'y ait aucun mouvement re-
marquable parmi les mahométans, ils continuent cependant à
visiter les missionnaires... Notre œuvre est encore peu de chose;
néanmoins, je vois avec reconnaissance que nous avons fait cette
année quelques progrès, et, surtout, que la traduction et l’impres-
sion du Mistah et du Mixan ont été terminées, avec l'aide de Dieu. », Il est permis de penser que le seul aide, dans cette affaire, est
l'argent de la Société.
Les missionnaires américains sont plus connus dans ces régions. Leurs opérations en Turquie ont commencé en 1826; et en 1844, ils y avaient déjà trente et un missionnaires. Non pas qu'ils aient « essayé de convertir d’autres que des chrétiens, » comme le remarque M. Walpole; «ils ont peur, » selon lui, de provoquer les Turcs’. Mais ils sont très-actifs, nous le verrons, auprès des Arméniens. En attendant, la vie que mènent, en Turquie, les trente et un missionnaires semble tranquille et joyeuse. « Les souffrances personnelles sont très-rares, avoue naïivement la femme de l’un d'eux; cette vie de l'Orient est très-confortable et pleine d'agrément. » Cette appréciation bien sentie ne lui était pas évidemment particulière. Le révérend Justin Perkins nous parle en ces termes d’un mariage de missionnaire à Constantinople : « M. Schauffler a épousé mademoiselle Reynolds, le 25 février. Je n'ai pu m'empêcher de sentir qu’il y avait, dans la scène sous nos yeux, une sublimité morale“. » Peut-être; mais un autre témoin, sir Adolphe Slade, qui connaît ces pays mieux que M. Perkins, et qui est évidemment moins impressionné que lui par la sublimité morale d’un mariage de missionnaire, nous donne avec candeur le portrait suivant des ministres protestants en Turquie et dans le Levant : |
« Pourquoi les missionnaires fréquentent-ils les bords de l’empire turc? Pour convertir ceux qui sont déjà chrétiens. On ne saurait assez signaler l'inutilité de ces messieurs. L'un vient à Malte, et s’y établit avec sa femme. Un autre vient à Tino, et pendant qu'il étudie le grec, afin de pouvoir travailler sur le continent, il devient amoureux et épouse une charmante Tiniote : son ardeur spirituelle prend un autre cours. Un troisième contracte une maladie, et en meurt sur les bords du golfe Persique. Un autre se fixe à Smyrne, trouvant cette cité demi-franque plus agréable que
! Baird, Religion in the U.S. of America, livre NII, ch, mr, p. 691. 2 The Ansayrii, etc., ch. xv1, p. 366.
3 Memoir of Mrs. Van Lennep, ch. x1, p. 267 (1851).
4 Residence, etc., ch. in, p. 76.
Ie
l’intérieur de la Turquie, où il était envoyé. Un autre, se souciant peu des âmes, continue tranquillement ses études à Alexandrie, pour se rendre apte à occuper une position dans un des colléges de Londres. Tous vivent du salaire payé par les sociétés missic«naires, et ne travaillent qu’à faire réussir leurs intérêts particuiier:.
. Loin de moi de prétendre que la faiblesse humaine ne mérite pas d'indulgence ; mais ceux qui s’embarquent pour une cause sainte devraient l’abandonner, quand la chair l'emporte sur lesprit. La religion devrait être le dernier asile où l'hypocrisie püt trouver un refuge !. »
L'amiral Slade ajoute : « On aura de la peine à croire que les missionnaires qui arrivent dans le Levant pour précher, pour convertir, ne connaissent absolument que leur langue. » Cependant, nous en entendrons un affirmer, sans se préoccuper du témoignage plus véridique d’une nuée d'écrivains protestants, que ses amis et lui avaient fait plus pour l'éducation en Svrie, pendant vingt ans, que «tous les missionnaires catnoliques » en deux siècles, quoique les premiers n’eussent ni écoliers ni disciples, et fussent pour la plupart complétement incapables de les instruire s'ils en avaient eu. |
Quelques mots sur le résultat final des missions protestantes en Turquie suffiront. Les épiscopaliens américains envoyèrent le docteur Southgate, un de leurs évêques, pour recommander aux habitants leur mode de religion. Il avait, paraît-il, quelques idées vagues des principes ecclésiastiques ; et ses compatriotes, membres d’autres sectes, lui reprochent même d'avoir encouragé les évêques schisinatiques d'Orient à s'opposer an prosélytisme des missionnaires protestants, qu'il accusait d'introduire parmi les Arméniens « les principes révolutionnaires du radicalisme européen. » Get évêque protestant eut aussi le courage et la probité d’avouer, après une longue expérience, que «les convertis protestants sont des infidèles et des radicaux, qui ne méritent aucune sympathie du public chrétien ?. »
Le docteur Southgate recommande aussi l'emploi de missionnaires « non enchaînés par les liens de la famille, » quoiqu'il ne dise pas où l’on puisse les trouver ; et après avoi dépl ot à activité de « nos frères des autres communions, » il prédit ceci, comme devant être le seul fruit de leurs travaux: « Un schisme horrible s'élèvera pour diviser et disperser les membres du corps du
1x un, n, b17.
2 Christian. y in Turliey, par le Rév. H. G. O. Dwight, ch. x, p. 244 (1854
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Christ'. » Cependant ce monsieur, qui éprouvait tant de dégoût pour « l'horrible schisme » dans les autres, intrigua pour obtenir un firman contre les catholiques. Il n’avait de force, que pour les combattre, en faveur des hérétiques jacobites chez lesquels il avait découvert avec plaisir « de nombreux points d’affinité?, »
Nous apprenons sans surprise que le docteur Southgate a échoué. Pendant longiemps, d’après son aveu, sa mission à Constantinople recut d’une seule congrégation de Philadelphie mille dollars par an. Mais l’argent n’a pu la sauver. « La mission, » nous dit-on en 1852, « a élé abandonnée, au moins quant à présent, après de tros-fartos dépenses. L’évêque Southgate est retourné aux États- Unis, ei a résigné la charge d’évêque missionnaire en Turquie®. » Deux ans plus tard, un autre écrivain protestant s'exprime ainsi : « L'évêque a dû reconnaître l’insuccès complet de sa mission, et fut rappelé par son Église *. » C’est l'histoire ordinaire de bien d’autres pays ; les mêmes incidents se retrouvent dans le même ordre. d’abord « schisme horrible ; » puis « très-fortes dépenses, » cet enfin « insuccès complet, »
Il n’est pas nécessaire de parler des opérations des autres sectes américaines à Constantinople. Nous les suivrons bientôt en Syrie et en Arménie. M. Dwight, dans un ouvrage qui révèle les desseins réels de ses coreligionnaires dans le Levant, déclare, en 1850, que « dans la capitale le nombre des Arméniens qui se faisaient protestants augmentait avec rapidité. » Le fait est que leur nombre est très-insignifiant, et beaucoup d’écrivains protestants nous diront avec le docteur Southgate, ce qu’un Arménien devient en réalité quand il prétend professer la religion protestante. Ils nous aideront aussi à comprendre ce qu’eux-mêmes regardent comme une œuvre de « corruption et de démoralisation » à laquelle travaillent les missionnaires américains, quoique, par bonheur jusqu’à présent, dans une sphère très-restreinte.
Îls ont réussi, il est vrai, au moyen de dépenses énormes, trente mille livres sterling par an, à ramasser quelques juifs et quelques Amméniens qui admirent plus leurs dollars que leurs doctrines, et qui abandonnent leur propre religion sans en adopter une nouvelle ; ils forment ce qu’on appelle « l'Église
? Narrative of a Tour in Turkey and Persia, par le Rév. Horatio Southgate, vol. ch. xxur, p. 305.
M. Southgate ænd the Missionaries at Constantinople, p. 21 (Boston, 1844)
5 Colonial Cham Chronicle, p. 396 (1852).
4 Journal ofæ Mputation to the East, vol. II, p. 806. wvived in the Est, p. 32 (1850).
5 Chritianit
protestante, » ou comme les nomme M. Dwight, « le peuple de Dieu » à Constantinople. Tels sont les « raisins sauvages » dont ils font un vin aigre qui leur agace les dents. « L'Église protestante de Turquie, assure M. Cuthbert Young, est reconnue par le gouvernement, « grâce à l'énergie propre à cette branche de la famille anglosaxonne, » avec un officier de la Porte, un Turc, en qualité de chef temporel. Cette dernière circonstance ne peut être regardée comme de hon augure, pour les intérêts d’un christianisme vivant !. »
Quelques années plus tard, la prédiction de M. Young s’accomplit;, et la Porte, aussi capable de soutenir « un christianisme vivant » que les Hébreux et les Arméniens protestants auxquels elle donnait un chef temporel, se montra un Pharaon musulman, dont le « peuple de Dieu, » de M. Dwight, cherche déjà à secouer le joug intolérable. Le musulman qui a consenti à devenir le calife des protestants tures, s’est év'aemment fait une idée sérieuse de son emploi. « Tous les protestants du pays, nous atteste un missionnaire en 1860, doivent être inscrits sur son livre. » Et l'inscription n’est pas une simple formalité. Dès ce moment, mariage, enterrement, cérémonie quelconque joyeuse ou triste, tout doit passer par ses mains. « Pour l'entretien de cet officier » dont la nomination avait été accueillie par les ministres avec tant de satisfaction, « les protestants dans tout le pays sont forcés de payer. » Mais comme cette taxe spéciale ne les exempte pas des fardeaux imposés à toute la population, « les protestants sont très-endettés, avoue le même missionnaire, à il s’agit entre eux de savoir s'ils ne devraient pas dissoudre leur établissement civil. Cette démarche ouvrirait, sans aucun doute, la porte à une persécuiion générale des protestants dans tout l'empire, sans qu'on püt en prévoir le résultat *. Vu les motifs qui portent des Juifs et des Arméniens à professer le protestantisme, cette persécution ferait disparaitre tous ces disciples inconstants, qui ont tant coûté aux sociétés anglaises ou américaines, mais qui sont « des infidèles et des radicaux, ne méritant pas la sympathie du public chrétien, » assure le docteur Southgate.
Ces prévisions se sont réalisées. Nous savons, en juillet 1864, que la sublime l'orte a dù employer des mesures sévères à leur égard.
{The Levant and the Nile, chi, p.76.
2 Three Years in Turkey, the douraal of a Medical Missionar; to the Jews. par Joha Mason, L. R, CG. SE, app, p. 970 (1860),
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MISSIGNS CATHOLIQUES
Nous ne prétendons pas, dans nos étroites limites, reproduire tous les prodiges de patience et de charité dont ces pays furent les témoins. Il faudra nous contenter de quelques indications, mais suffisantes pour faire ressortir le contraste signalé partout. Bien qu'indigne de rappeler leurs noms, nous allons parler d'apôtres, que même un ministre protestant, dans son honorable enthousiasme, appelle « les missionnaires les plus instruits et les plus dévoués que le monde ait vus depuis les temps primitifs’. » Trop longtemps nous avons prêté l’orcille aux vils accents de la terre; il est temps d'écouter les messagers du ciel.
Dès l’année 1610, les enfants de saint Ignace commençaient à convertir des juifs et des schismatiques à Constantinople. L’influence d'hommes en qui la religion déployait sa forme la plus attrayante, en qui le moi n’éxistait plus, était si irrésistible, qu’au rapport de Von Hammer, le grand vizir dit à M. de Solignac, ambassadeur de France, « qu’il aimerait mieux voir à Péra dix ecclésiastiques ordinaires plutôt qu’un seul Jésuite?, » Un siècle après, le patriarche arménien schismatique, s'adressant à un catholique qui avait abandonné le schisme et qui allait être martyrisé, s’exprimait en ces termes : « Que votre sang retombe sur les Jésuites qui vous ont converti, vous et tant de membres de notre Église. »
Dans la seule année 1719, le Père Jacques Cachod, à qui l’on donna le surnom glorieux de « Père des esclaves, » réconcilia avec l'Eglise trois cents schismatiques *. Cinq ans plus tôt, un tiers de la population mourut de la peste ; ce fut alors que, forcé par la sainte obéissance de raconter des actions qu’il aurait voulu taire, le Père Cachod écrivit la lettre suivante à son supérieur, le Père Tarillon :
« Je viens de quitter le bagne, où j'ai donné les derniers sacrements et fermé les yeux à quatre-vingt-six personnes... Le plus grand danger auquel j’aie jamais été exposé de ma vie, fut à fond de cale d'un navire de guerre de quatre-vingt-deux canons. Les
{ Williams, {he Holy City, vol. H, ch. vi, p. 570. ‘ Éimed de l'Empire ottoman, par 3, von Hammer, tome VI, livre I, p. 106; d. Hellert,
3 Ibid. tome XV, livre LXUL, p. 186.
4 Lettres édifiantes, tome L. p. 14
nee
esclaves avaient obtenu de leurs gardes mon admission le soir dans cet endroit, afin de passer toute la nuit à entendre leurs confessions, et dire la messe pour eux de très-grand matin. Nous fûmes enfermés sous les verrous, selon la coutume. Des cinquantedeux esclaves que je confessai et communiai, douze étaient déjà atteints de la peste, trois moururent avant mon départ. Je vous laisse à penser quelle atmosphère dans cet espace étroit qui n'avait pas la plus petite ouverture. Dieu, qui dans sa bonté, m’a préservé de ce danger, me sauvera encore de beaucoup d'autres. » Douze ans plus tard, il périt victime de la peste qu’il croyait encore pouvoir braver. La seule réflexion que ce récit fit naître aux autres Pères, fut celle-ci: « Si nous étions plus nombreux, ne pourrions-nous pas faire plus de bien!! »
Mais si ces généreux apôtres déployaient un zèle exempt de crainte, ils savaient le régler par la prudence. « Pendant les temps de peste, dit l’un d'eux, comme il faut être prêt pour secourir ceux qui en sont atteints, notre coutume est qu'un seul Père entre dans le bagne, et qu’il y reste pendant toute la durée du fléau. Celui qui obtient cette permission du supérieur, se prépare à remplir ce devoir par une retraite de quelques jours, et dit adieu à ses frères, comme s'il allait mourir. Souvent son sacrifice est consommé; d'autrefois, il survit au danger. Le dernier Jésuite mort dans cet exercice de charité fut le Père Vandermans... Depuis sa mort, la seule victime a été le Père Pierre Besnier, si connu pour son génie et ses rares qualités. »
Le cimetière public de Constantinople, contenant les corps des Jésuites morts entre 1585 et 1756, est leur seul monument. Smyrne, Alep, Trébizorde, et beaucoup d’autres villes de l'Orient, ont été le tombeau de pareils missionnaires. À Smyrne, où dix mille personnes périrent de la peste en une seule année, un évêque Jésuite fut martyr de la charité à l'âge de quatre-vingts ans. A Alep, le l'ère Besson qui joignait à ses immenses travaux une mortification perpétuelle, ne s’accordait la nuit qu’un repos très-court, et se levait longtemps avant l'aurore pour passer plusieurs heures en prière. Après avoir procuré la grâce d’une sainte mort à beaucoup de personnes, 1l reçut la couronne qu'il recherchait. Il fut imité dans sa vie et dans sa mort par le Père Deschamps; et, presque au méme moment, le Père de Clermont, appartenant à la famille de ce nom illustre, allait grossir la compagnie des martyrs. Ce fut alors, et par les travaux de teis hommes, que les patriarches schis-
1 Jbid., p. 25.
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