LE HAUT CLERGÉ GREC SCHISMATIQUE
Les mêmes causes qui ont donné naissance aux tendances des Bulgares vers l'unité catholique, lisons-nous dans le bulletin
1 j'ulletin des Écoles d'Orient, juillet 1863, p. 526.
? Lands of the Bible, vol. H, p. 581.
% Biblical Researches, vol. I, sect, xvn, p. 456,
4 Observations in the East, vol. IE, ch. xxx, pe 287.
de l’œuvre d'Orient, déterminent en ce moment parmi les Grecs un mouvement qu’on ne peut bien comprendre si on ne connaît la situation morale du patriarchat grec schismatique, résidant à Constantinople au quartier appelé le Phanar. Cette situation peut se résumer en deux mots : Vente de toute charge ecclésiastique ; perception des impôts sur les chrétiens par leurs prêtres.
« À Constantinople, comme l'a fort bien remarqué un inspecteur d’Académie française, M. l'abbé Pierre, durant une mission qu’il remplissait en Orient, le pontife se choisit lui-même, et il a, pour preuve de sa vocation et de sa capacité à remplir d’augustes fonctions, l'argent qu'il peut offrir comme prix de sa charge. » Le patriarche du Phanar paie des millions pour obtenir sa dignité.
Cette vente du pontificat en amène d’autres ; tout se vend, jusqu’au dernier degré de la hiérarchie. « Le malheureux prêtre est contraint à ce scandale, pour se rédimer du prix qu'on exige de lui au moment où il achète sa charge ; ce prix est un fardeau d'autant plus lourd, que les intermédiaires en ont retiré de plus beaux bénéfices et qu’il a fallu, pour remporter cette victoire, lutter contre des rivaux acharnés. »
« Voici, continue M. l'abbé Pierre, comment il m’arriva de connaître ces scandaleux usages, et de juger par moi-même de l'impression qu'une telle mesure de finances doit nécessairement produire sur les populations. »
«Un matin, pendant le déjeuner, Son Excellence M. Thouvenel me dit d’un ton moitié sérieux : — Il y a grande désolation aujourd’hui dans la ville de Thérapia ; une partie de la population vient de prendre la fuite et de se cacher dans le bois de Belgrade. N'ayant rien entendu dire qui pût motiver un tel effrei, j’en demandai la cause, et il me fut répondu : L'évêque sort! — Jamais il ne n’était entré dans l’idée qu’une tournée pastorale püût être autre chose qu’une série de bénédictions: je soupçonnai donc quelque mystification, et je demandais en riant le mot de cette plaisanterie, lorsque M. Thouvenel, continuant à s’amuser de mon ignorance, me répéta du même ton ce mot terrible qui a le pouvoir de mettre en fuite un peuple tout entier : L'évêque sort!
Or, voici le fait que je ne pouvais deviner et qu’il fallut bien me dire. En dépit de la discrétion obligée qu'avait dû y apporter le prélat, la ville de Thérapia venait d'a; prendre qu’elle allait avoir la visite de son évêque. Il ne s'agissait point pour elle d'entendre la voix de son pasteur, d’en recevoir un sacrement ou une aumône, mais de payer la redevance annuelle. Cette redevance prend d'année en années des proportions effrayantes pour les contribuables.
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Lorsque la Sublime Porte demande au patriarche de lever, par exemple, une contribution d'un million de piastres, immédiatement le président du Saint-Synode s'arrange de façon à en percevoir trois fois autant, et garde pour lui la plus belle partie de ce
bénéfice.
Lors donc que, appuyé par la force armée, l'évêque apparaît au sein d'une population effrayée pour lever en toute rigueur un tel impôt, les contribuables qui ne peuvent simuler la misère ou les infirmités prennent la fuite, et se cachent dans les montagnes pour échapper à ces exactions. Cette expression consacrée : L'évêque sort! ne justifie que trop la terreur et la désolation de ces pauvres gens, qui n’ignorent pas qu'on prélève sur eux un impôt exagéré, et qui sera en grande partie inutile au gouvernement !, »
Les moines d'Orient ne manquent pas de répéter : « Mieux vaut obéir au turban qu’à la tiare. » Quelques âmes droites ne paraissent plus, cependant, du même avis.
En Russie, comme nous le verrons, les usages du haut clergé Orthodoxe ne sont guère différents. Là aussi, tout se vend et s’achète. Les tournées accomplies dans leurs diocèses par les évêques, accompagnés de leur suite, se transforment souvent pour le clergé inférieur en véritables razzias.
Dans un ouvrage très-important de M. Saint-Marc Girardin : La Syrie en 1861, publié en 1862, nous trouvons, au sujet des po-
pulations chrétiennes sous
le
joug ottoman, les observations
suivantes, qui en font connaître les tendances et l’état actuel : « Ces populations veulent avoir un clergé honnête et pur, qu’elles puissent aimer et respecter, parce qu’elles veulent avoir un avenir national, parce qu'elles sentent en même temps qu’il n’y a d'avenir que pour les sociétés qui ont une Église dont elles puis-
sent s’honorer.
«Or, le clergé grec non uni est absolument incapable de remplir, vis-à-vis de ces populations, le rôle tutélaire qui lui appartiendrait. Ecoutez plutôt ces révélations : Ne vous y trompez pas, m’écrit-on de la Turquie, le haut clergé grec est anti-grec. Vous avez souvent loué l'Église grecque, et vous l’avez glorifiée d'avoir conservé la nationalité grecque; tout cela a pu être, mais tout cela n'est plus. Le haut clergé grec est dévoué à la Turquie ou pour mieux dire au régime turc, parce que ce régime favorise ses exactions. Le haut clergé grec pourra être entrainé par un mouvement chrétien; Jamais, tant qu'il sera libre, il ne s’en fera le chef ni l’auxiliaire.
1 Constantinople, Jérusalem et Rome, par M. l’abhé Pierre.
Les évêques grecs entendent trop bien leurs intérêts et sont trop insensibles à tout ce qui n’est pas de leur intérêt pour désirer un nouvel état de choses. Depuis que le gouvernement grec salarie son clergé, depuis que les populations de la Grèce libre ne lui payent plus ces impôts qui écrasent encore les raïas, les évêques de l’empire ottoman ont séparé leur cause de celle de l’hellénisme, et se sont rangés désormais du côté du régime qui met entre leurs mains, avec un pouvoir administratif sans contrôle, le moyen d’en abuser sans limite. Je n'hésite pas à considérer le clergé grec, dans son organisation actuelle, comme un des plus sérieux obstacles que puisse rencontrer la régénération politique et morale des populations chrétiennes de l'empire ottoman. Le mal est arrivé à un tel point qu’il serait superflu d'y chercher un remède. Une violente commotion, un bouleversement complet de ce qui existe aujourd'hui peuvent seuls le déraciner!. »
Considérant les évèchés comme des fiefs, le patriarche et le Synode ont soin d’élire pour évêques ceux qui leur donnent le plus d'argent. Ceux-ci, ayant payé cher leur dignité, se remboursent sur leurs prêtres, et les prêtres sur leurs paroissiens. Pour de l'argent, ils donnent le sacerdoce aux indignes; pour de l'argent, ils annulent les mariages légitimes, et confirment les illégitimes; pour de l’argent, ils condamnent et punissent les prêtres imnocents et absolvent les coupables. Acheteurs et vendeurs des choses sacrées, ils n’ont aucun soin de leurs brebis spirituelles et les tondent jusqu'à la peau. Ils sont ignorants et grossiers, ils s'adonnent aux plus scandaleux déréglements?.
En présence d’une situation pareille, on ne s’étonnera pas d'entendre M. Saint-Mare Girardin arriver à cette conclusion : « Si le clergé byzantin n’est point remplacé par le clergé hellénique à travers quelque grande révolution politique, il peut l’être du vivant même de l'empire ottoman, par le clergé grec uni°. »