CHAPITRE VIII
L'œuvre des missions du Levant
contre l'islamisme
et le christianisme orthodoxe.
§ 1. — l'église romaine contre l'islamisme
A partir du onzième siècle, c'est-à-dire dès le moment où l'Église eut acquis par une longue expérience la certitude qu'il lui serait impossible de courber les nationalités naissantes de l'Occident sous son hégémonie, elle s'efforça de les utiliser à sa propre extension dans le monde. « Alors, dit un écrivain catholique bien connu dans le monde politique où il figura naguère, ils (les papes) conçoivent leur plus vaste dessein. L'Islam était toujours maître de l'Espagne, et, s'il ne tentait plus de passer les Pyrénées, c'est par le Bosphore qu'il menaçait de rentrer en Europe. Les papes considérèrent qu'arrêter l'islamisme, rfei;emV conquérant contre lui, lui reprendre les Eglises d'Afrique et d'Asie Mineure, détruites par la violence, accroître par le retour de ces familles rachetées la communauté des races chrétiennes était l'intéfôt et )e Revoir du catholicisn^e. I^a politique non
moins que la foi leur conseillait Tentreprise. Ils avaient par leurs institutions civilisatrices imposé de permanents sacrifices à Taristocralie militaire qui trouvait plus lourde Tépée au fourreau et, un jour ou l'autre, lasse d'une paix sans gloire ni gain, succomberait à la tentation de la guerre. En ouvrant à ces ambitions rétendue immense des pays occupés par l'Islam, les papes affermissaient la paix de l'Europe, ils offraient aux princes et aux grands aventuriers la chance de se créer des royaumes en délivrant des peuples. Ceux-ci ne contesteraient pas les droits de leurs sauveurs à leur obéissance, les musulmans subiraient la loi du fer comme ils l'avaient imposée. Peu à peu ils comprendraient que la civilisation de leurs vainqueurs était la bonne, et l'Islam, comme un fleuve tari, retournerait se perdre dans les déserts où il était né (1). »
La question est bien posée : les papes vont jeter toutes les puissances européennes contre l'Islam, en promettant aux princes et aux grands aventuriers des royaumes et des apanages conquis sur les musulmans et dont les populations arrachées à l'islamisme feront les frais. On les prendra par la force, on les convertira au catholicisme et Ton établira parmi elles des colonies d'Occidentaux dominateurs. C'était la plus effroyable des guerres déchaînée dans le monde. On sait combien, en effet, les croisades provoquèrent de violences pendant deux siècles, de quelle impuissance elles firent preuve.
Les populations que l'on voulait conquérir entendaient rester indépendantes de l'Occident; les musulmans que Ton voulait convertir tenaient à conserver leur religion. Quant aux puissances occidentales, elles
(1) Ëtiennb Lamy, V Apostolat, dans les Missions cathol. franc, au XIX* siècle, I, p. zxxviu*
l'œuvre de prosélytisme des missions. 161
ne Tirent dans les croisades qu'un prétexte pour s'armer et se battre les unes contre les autres. La guerre était partout déchaînée. Elle dura pendant plus de deux siècles, sans autre résultat que la conquête défi^ nitive de l'empire d'Orient par les Turcs musulmans. Non seulement les croisades n'avaient pas réussi à chasser l'islamisme de l'Afrique et de l'Asie occidentale, mais encore elles avaient été incapables de l'empêcher de s'installer en Europe. On peut môme dire qu'elles avaient été la véritable cause déterminante de rentrée des Turcs à Constantinople. Sans cesse tracassés etviolentés par les croisés, les Grecs d'Orient avaient appelé à leur secours les Turcs contre les ambitions de la papauté. M. Etienne Lamy lui-môme est obligé de constater l'échec de ce qu'il appelle « l'apostolat par la force » {!).
Les missions, auxquelles il donne, par antithèse, le nom d' « apostolat de la persuasion » eurent-elles plus de succès? L'Église parvint-elle à convertir au christianisme les musulmans auxquels elle n'avait pas pu faire subir « la loi du fer » ?
Les efforts qu'elle fit pour y parvenir furent véritablement extraordinaires et témoignent de l'ardeur religieuse qui existait alors en Occident. Dès le début du treizième siècle, saint François crée, en vue des missions étrangères, l'ordre des franciscains, tandis que saint Dominique institue celui des dominicains. Les deux ordres s'installent dans le Levant et se constituent les gardiens des Lieux Saints d'où ils tentent de chasser les autres ordres religieux et surtout lea Grecs, sanâ y pouvoir parvenir. Je ne reviendrai pas sur ces luttes, dont j'ai décrit les principales phases*
(1) Étiennh Lamy, VAposiolat, dans les Missions cathol, '^ranc au XIX^ siècle f I, p. xxxix.
Lanbssan. - diùsions. ^..^ ,^^, .^ Gobglc
En même temps, TÉglise tente de prendre l'islamisme par derrière, si je puis dire, en attirant vers TEarope les Tatars, au risque de provoquer de nouvelles guerres et de nouvelles invasions. Déjà, du temps de saint Louis, la papauté avait provoqué une entente de la France et des Tatars en vue de la destruction de rislamisme. Un petit-fils de Genghis-Khan, du nom de Houlagon, s*était jeté sur l'Asie Mineure et avait chassé les khalifes de Bagdad; mais l'entreprise n'avait pas eu de suites.
La papauté ayant, sur ce point encore, vu échouer son œuvre de force, la reprit, au treizième siècle, avec les missions. Celles-ci se mirent en tête de convertir le TalarKoublaï, devenu chef de toute l'Asie centrale et maître de la Chine. On lui expédia de Rome des frères mineurs et prêcheurs. Il les reçut fort bien, leur donna l'autorisation de prêcher et même de bâtir une église à Pékin, mais ni lui-môme ni ses sujets ne se convertirent. Seuls, quelques milliers de misérable» adoptèrent le christianisme en échange des charités qu'ils en recevaient. Plus tard même, on trouva les missions trop envahissantes et les persécutions commencèrent contre les propagateurs de cette religion étrangère, dont les Chinois considéraient, non sans raison, le prosélytisme comme la première manifestation des ambitions de l'Occident. J'ai dit déjà comment ont échoué piteusement tous les efforts faits par les missionnaires chrétiens, depuis le treizième siècle, pour convertir les populations de la Chine', du Japon, de rindo-Chine, etc.
Leurs succès ont-ils été plus grands dans les pays du Levant oîi leurs missions ont été plus nombreuses encore et plus ardentes qu'en Extrême-Orient?
Pour ce qui concerne l'islamisme, je demanderai la
réponse aux missionnaires eux-mêmes. « Quand on connaît Tétat d'esprit du musulman, écrit le jésuite- Piolet (1), on constate avec douleur que toute tenta tive d'évangélisation est condamnée à demeurer infructueuse, et, dans la pratique, il n'est pas un missionnaire qui n'aitété amené à penser ainsi, quelle que soit l'ardeur avec laquelle il a pu se mettre à l'œuvre ». Il n'est pas possible d'avouer plus nettement que « l'apostolat par la persuasion » n'a pas davantage réussi contre l'islamisme que « l'apostolat parla force ».
L'un et l'autre se sont heurtés non seulement à la foi religieuse, mais encore — je ne le dirai jamais assez — à l'organisation sociale et familiale de la société musulmane. Il y a un peu de tout, au point de vue ethnologique et moral, dans cette société, mais tous les éléments disparates qui la composent ont réglé leur vie individueUe, familiale et sociale sur les préceptes du Koran et nul ne peut se convertir au christianisme sans perdre sa place dans la famille et dans le corps social dont il fait partie.
Ni les Syriens musulmans, qui sont, en général, paisibles, peu fanatiques et vivent sans querelles au contact des chrétiens orthodoxes, ni les Bédouins, dont la vie se passe en excursions de piraterie dans les déserts,ni les Fellahs égyptiens, courbés sur le sol, ni les Turcs, amollis par la vie du harem ou soucieux de s'initier aux progrès de la civilisation, aucun de ces éléments de l'islamisme ne s'est laissé, ne se laisse entamer par le prosélytisme des missions. On sait qu'il en est de môme en Algérie et en Tunisie.
En somme, l'Ëglise a entièrement échoué dans son œuvre contre l'islamisme. Nous n'aurions pas à nous
(1) P, Piolet, Loc, cit.^ I, p. 18.
164 LES Missions DU LEVANT.
en plaindre si la guerre incessante faite aux musulmans parla papauté, depuis dix siècles, ne nous avait pas attiré les défiances et la haine de tous les disciples de Mahomet, au point de compromettre les intérêts de la France dans Tempire ottoman et de nous y faire considérer comme des ennemis.
Que dirions-nous des Turcs s'ils avaient la prétention d'envoyer chez nous des missionnaires qui attaqueraient notre religion et toutes les institutions familiales ou sociales qui en découlent : la monogamie, la pérennité du mariage, notre régime successoral, tout ce qui, en un mot; caractérise notre société ?
Il est singulier que parmi les partisans des missions, il ne se trouve pas un seul homme ayant assez de bon sens pour se dire que nous ne devons pas aller faire chez les autres peuples ce que nous ne voudrions pas qu'ils vinssent faire en France.
§ â. — l'église romaine