LES CATHOLIQUES. — LES MARONITES ET LES DRUSES
Tandis que l'empire ottoman compte 17 à 18 mil-» lions de musulmans, et un nombre à peu près égal de chrétiens schismatiques, c'est à peine si l'on y trouve quelques centaines de milliers de catholiques. Beaucoup sont dispersés sur tous les points de l'empire ottoman, particulièrement dans les grandes villes : Cons-» tantinople, Smyrne, Beyrouth, etc.
(1) P. Piolet, Loc. ciL,\, p. 31.
Une seule population agglomérée, celle des Maronites, est entièrement composée d'individus pratiquant le catholicisme et reconnaissant l'autorité du pape* Le patriarche de cette population, M. Elias Houayek, est venu à Paris en 1905, après avoir rendu visite au pape Pie X et il fut officiellement Thôte du gouvernement français.
M. Houayek se montra reconnaissant des égards dont il fut l'objet, et il exprimait dans ses interviews avec les représentants de divers journaux des sentiments de très vive sympathie pour la France. Il eut soin de rappeler que les Maronites sont attachés à notre pays par des « liens qui remontent à cinq siècles », et il fit valoir les résistances opposées, en 1840 d'abord, à des dates plus récentes ensuite, par ses compatriotes, aux offres de protection qui leur furent faites par l'Angleterre.
En 1840, lorsquel'Angleterre tâcha d'établir son influence dans le Liban, elle procéda par l'envoi de pasteurs qui répandaient la Bible avec les marchandises de la Grande-Bretagne. Le clergé maronite vit naturellement en eux des concurrents qu'il fallait éliminer. Ils les représenta à ses fidèles comme des « hérétiques » qu'ils devaient détester au nom de la religion. Pour que Teffet de l'accusation fût plus grand, on ajoutait qu'en leur qualité d'hérétiques ils ne pouvaient être que « des marchands avides et sans foi».
Gomme les populations maronites sont très pauvres en môme temps que très croyantes, il n'en fallait pas davantage pour déconsidérerles Anglais. La France bénéficiait, sans contredit, de cette déconsidération et de la haine qui en était la conséquence naturelle, mais il importe de savoir en quoi consista dans le passé et en quoi consiste encore aujourd'hui ce bénéfice,
A la fin du dix-septième siècle, un écrivain du temps
disait des Maronites: «Ils sont répandus dans la Syrie, à Séide, Beyrouth, Tripoli, Damas, Alep et Chypre ; mais leur principale habitation est au mont Liban, autour duquel ils ont soixante gros villages très peuplés, desquels on peut tirer 20.000 hommes de combat (1). » Ces 20.000 hommes furent promis de tout temps au roi de France qui tenterait de chasser les musulmans de rOrient. Une occasion s'est présentée aux Maronites de les fournir, lorsque Bonaparte essaya de conquérir la Syrie. On sait qu'il obtint des populations du Liban beaucoup de salutations et de compliments, voire des vivres payés fort cher, mais pas le moindre concours militaire.
Par contre, les Maronites ont, depuis cinq siècles, été protégés très activement par la France contre le gouvernement turc. Leur souci constant, exclusif et fort légitime, fut toujours de rester indépendants de la Porte ottomane. Pour cela, ils s'adressaient naturellement à la puissance européenne qui représentait le catholicisme dans le Levant. Ils envoyaient en France fréquemment, aux dix-septième et dix-huitième siècles, des députalions, et ils en rapportaient des lettres de protection qui contribuaient à maintenir leur indépendance vis-à-vis de l'empire ottoman.
Pour mieux se défendre encore contre les Turcs, les Maronites avaient fait alliance avec les Druses, habitants du versant occidental du Liban et de l'Anti-Liban , qui avaient été autrefois chrétiens, puis avaient adopté une forme particulière d'islamisme. Les Druses ne sont ni baptisés ni circoncis, entrent aussi volontiers dan^ les mosquées que dans les églises, suivent quelques-unes
(1) Delacroix, La Turquie chrétienne sous là puissante protection de Louis le Grande protecteur unique du christianisme en Orient, Paris, 1795.
des pratiques de Tislamisme, mais mangent du porc et boivent du vin (1).
Grâce à ces croyances indécises et à une grande communauté de mœurs, les Druses vécurent pendant fort longtemps en excellente intelligence avec les Maronites et se défendirent en commun avec eux contre les Turcs.
Cependant, vers la fin du seizième siècle, le sultan Amourat III soumit les deux peuples et les réunit sous lautorité d'un Grand Émir choisi parmi les familles du pays, mais recevant son investiture delà Porte. Moyennant un tribut annuel et l'achat de la charge d'émir, les Maronites et les Druses jouissaient d'une indépendance politique complète et d'une liberté absolue pour leurs croyances et pratiques religieuses.
Jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle, Maronites et Druses vécurent, dans ces conditions, en parfaite intelligence. Les Druses allaient à l'église quand ils étaient chez les Maronites, et à la mosquée quand ils se trouvaient parmi les musulmans. Une grande tolérance religieuse facilitait les bons rapports entre ces deux petits peuples. Les Druses, en effet, ne sont guère plus de cent mille, et le chiffre des Maronites n'est pas supérieur à 250.000. Tous ces gens cultivaient leurs maigres champs, élevaient des chevaux et des bœufs et vivaient en paix grâce à leur isolement dans les montagnes.
La discorde commença de naître à partir du jour où, vers 1645, les missionnaires, d'abord peu nombreux à Alep, à Tripoli et à Damas, commencèrent à nouer des relations suivies avec les Maronites. Les Druses, alors s'unirent aux musulmans et aux schismatiques grecs pour défendre leur foi contre les missionnaires romains.
(1) Voyez MicHAUD et Pojoulat, Correspondance d'Orient, et T. Lavalléb, Loc. cit,
Des plaintes furent portées à Constantinople contre le prosélytisme des jésuites. La Porte dut prendre des mesures pour y mettre obstacle. En 1679, puis en 1723 et en 1743, des firmans interdirent aux musulmans de se faire chrétiens et aux missionnaires d'avoir aucune communication avec les Grecs, les Arméniens et les Syriens qu'ils cherchaient à convertir.
A partir de 1775, la suppression de la Compagnie de Jésus fut suivie d'un arrêt dans le prosélytisme catholique et d'un rétablissement de la paix entre les adeptes des diverses religions.
La discorde apparut de nouveau, vers la fin de 1830, lorsque la Syrie eut été conquise par Méhémet Ali et rattachée à son pachalik d'Egypte. On voit alors les jésuites revenir dans le pays, d'abord timidement et déguisés en Syriens, « la tête rasée, la barbe longue, un gros et pesant turban sur la tête, les pieds nus, autour du corps une large ceinture garnie de poignards et de pistolets » et avec l'attitude des indigènes, car « on les habitua à s'asseoir les jambes croisées, à boire indéfiniment des petites tasses de café sans sucre en fumant de longues pipes (1). » Ils se faisaient Syriens afin de passer inaperçus. Lorsque la protection de Méhémet Ali leur eut été assurée, ils achetèrent des terrains jusqu'aux portes de Beyrouth et reprirent leur œuvre de propagande. Alors, aussi, on voit le mécontentement renaître parmi les musulmans et les chrétiens orthodoxes et même parmi les prêtres maronites, qui trouvent la concurrence des missionnaires occidentaux néfaste à leurs intérêts.
D'un autre côté, tandis que les missions catholiques répandaient leur influence parmi les Maronites, les
(1) p. PlOLBT, Loc. cit., I, p. 311.
missions protestantes anglaises avaient fait pénétrer la leur parmi les Druses. Les Druses devenaient favorables à l'Angleterre protestante et hostiles aux Maronites restés catholiques et fidèles à leur attachement pour la France. Ajoutez à tout cela l'intérêt qu'avait la Porte à voir éclater des troubles qui lui permettraient de rétablir son autorité en Syrie et vous avez l'explication des désordres qui éclatèrent en 1860.
Encouragés par les autorités turques, les Druses se jettent sur les catholiques et les missions, massacrent tout « papiste » qui leur tombe sous la main et détruisent tout ce qui porte le signe du catholicisme romain. Ils avaient entretenu pendant des siècles les relations les plus amicales avec les Maronites; maintenant ils les égorgent. Tant que la religion des deux peuples avait été tolérante, ils vécurent en paix; dés que le prosélytisme ardent des missionnaires eut produit ses effets, les haines prirent naissance; elles se traduisaient finalement par d'horribles massacres.
La France fut sollicitée par les missions et leurs représentants d'intervenir. Après de longues hésitations quel'avenirdevait justifier, l'empire envoya 6.000 hommes à Beyrouth. Les troubles cessèrent, mais l'Europe s'émut; elle craignait que nous eussions le désir de nous établir en Syrie. Les puissances intervinrent à Constantinople pour obtenir le règlement du 9 juin 1861, qui devait être suivi du départ de nos troupes. La Porte en profita pour rétablir son autorité sur toute la Syrie et y favoriser nos rivaux européens. Comme le fait très justement observer M. Emile Bourgeois, « de toutes les manières, la croisade s'était faite aux dépens des Français (1). »
(1) Manuel hist. de polit, étrang.^ p. 592.
L6 clergé maronite fut seul à tirer profit de notre expédition de Sjrrie. Le règlement de 1861 imposait à la Turquie Tobligation de donner aux Maronites un gouverneur chrétien. Quoique sujet turc, ce fonctionnaire est entièrement soumis à Tinfluence du patriarche maronite. C'est, en réalité, celui-ci qui est le personnage influent du pays. Qu'en retire la France? Le patriarche qui a visité Paris en 1903 le laissait entendre dans les paroles que voici : « La situation morale que vous avez chez nous pourrait se traduire par de beaux bénéfices matériels. Si le commerce français voulait bien nous envoyer des représentants aussi compétents que ceux des maisons allemandes, la supéHorité qtn appartient à celles-ci aurait tôt fait de vous revenir. » En bon français, cela signifie que les Maronites nous aiment bien, mais qu'ils aiment mieux encore les marchandises allemandes.
Cela n'empêchait pas le patriarche Elias Houayek d'insinuer : « Il serait utile de développer l'aide pécuniaire )) donnée par la France « à nos hôpitaux et à nos écoles », c'est-à-diré aux missions catholiques. A nous les frais des missions, aux Allemands les bénéfices du commerce, bénéfices qui, du reste, doivent être bien minimes, car dans ce pays de 230.000 individus, il existe plus de deux cents couvents indigènes.