L*ŒUVRE DE PROSÉLYTISME DBS MISSIONS. 16Î
tiques. L'historien des missions, que je riens de citer, nous renseigne lui-même sur les résultats obtenus.
Pendant le seizième siècle, il signale pour les missions de Constantinople une alternance de périodes de liberté et de périodes de persécutions, qui rendirent fort précaire Tœuvre du prosélytisme catholique; il ajoute : «Pendant tout le dix-septième siècle, il fut possible aux missionnaires de réunir dans leur Église les Francs, les Grecs, les Arméniens, et leurs discours amenèrent un grand nombre de schismatiques à se réconcilier avec TÉglise romaine. Mais au dix-huitième siècle, ce ministère devint de plus en plus difficile ; les Grecs, alors à Tapogée de leur puissance auprès des Turcs, renonçaient à garder l'attitude sympathique dont par un calcul intéressé peut-être, ils avaient fait preuve à regard des missionnaires français. Les relations s'étaient, d'ailleurs, petit à petit, refroidies entre les sultans et Louis XIV ; le synode du Phanar crut politique de jeter à l'eau ses amis de l'ambassade de France, et, par contre-coup, les missionnaires furent traités avec une grande méfiance. Les Arméniens, se mettant à la remorque des Grecs, renchérirent sur leurs procédés; en 1717, une véritable persécution se déchaîna contre ceux des Arméniens que les jésuites avaient ramenés à l'union... En 1725, 1744, 1761, des actes de violence furent exercés contre des catholiques et beaucoup d'Arméniens furent envoyés au bagne pour avoir été trouvés priant avec les catholiques (1). » L'Église orthodoxe grecque imitait, en somme, l'exemple de l'islamisme.
Celui-ci s'était préservé contre leposélytisme catholique en faisant punir avec la dernière rigueur, par les
(1) P. Piolet, Loc. cil., 1, p. 56.
califes d'abord, par les sultans ensuite, les musulmans qui abandonnaient leur religion. L*Église grecque, considérant que ces mesures avaient été efficaces, et profitant de l'autorité dont elle jouissait auprès des sultans, les faisait appliquer à ceux de ses adeptes qui tentaient de se convertir au catholicisme. Les missionnaires catholiques ne Irouvèrent plus de conversions à opérer parmi les chrétiens orthodoxes.
Le jésuite Piolet nous apprend qu'ils se tournèrent vers les forçats. «Paralysés dans leurs efforts pour amener la réconciliation des Orientaux, les jésuites avaient, au contraire, pleine liberté pour se consacrer aux forçats, parmi lesquels se trouvaient parfois jusqu'à i.OOO chrétiens de tout rite, prisonniers de guerre ou marins enlevés sur les bâtiments de commerce (1). » Ainsi, l'énorme effort de prosélytisme fait par l'Église romaine s'échouait dans les bagnes. Mais, même là, l'Église orthodoxe veillait sur ses fidèles, car, d'après un des jésuites qui y exercèrent leur ministère, il y avait dans chaque bagne «une double chapelle, dont une portion est pour les esclaves de rite franc (catholique) et l'autre pour les esclaves de rite grec et moscovite. »
N'oublions pas que, pendant ce temps, les missionnaires catholiques et les moines grecs ou arméniens se querellaient sans cesse pour la possession des chapelles et des églises de Jérusalem, de Bethléem, etc., chacun s'efTorçant d'en avoir le plus possible sous sa juridiction, afin d'accroître son influence morale et de grossir les recettes de son budget. On sait que ces querelles existent encore de nos jours; mais il n'est pas inutile de rappeller qu'elles tournent de plus en plus au pro-
(1) P. Piolet, Loc. cit. y p. 57.
fit des Grecs. Appuyé par le sultan, qui a tout intérêt à favoriser ses sujets schismatiques plutôt que les Catholiques romains, le patriarche de Constantinople a fini par obtenir pour ses prêtres une prédominance marquée dans tous les lieux saints.
En même temps, le patriarche grec se préoccupe d'entraver le plus possible Tœuvre de prosélytisme des missionnaires catholiques. Le 26 août 1902, il adressait aux Grecs orthodoxes de Fempire ottoman une encyclique dans laquelle sont précisées ses accusations contre les missions romaines, et oh des instructions formelles sont données aux familles schismatiques pour les mettre à l'abri du prosélytisme catholique. « Le plus sacré de nos devoirs, à nous orthodoxes, dit le patriarche grec, est de garder constamment tout ce que nous avons reçu de nos pères et de vénérer tout ce qu'ils nous ont enseigné. Dans ce cas, nous pouvons sauver notre âme et faire progresser les intérêts de notre nation. »
Après cet appel à la conservation de la foi et des traditions de l'Église orthodoxe, le patriarche insiste sur les devoirs qui s'imposent au clergé et au peuple orthodoxes et à « ceux surtout qui sont chargés de la surveillance desécoles etdesparents». Ils doivent s'assurer que l'on donne aux enfants «une éducation et une instruction chrétiennes orthodoxes » et veiller à ce qu'on ne les expose pas à perdre leur nationalité et leur âme « en les confiant à des maîtres étrangers qui professent une autre religion et parlent une autre langue, comme nous l'avons constaté avec une grande affliction dans la capitale et les provinces ».
Le patriarche grec de Constantinople insiste sur cette pensée. « Nous avons acquis, après l'enquête à laquelle nous nous sommes livrés avec un zèle tout
paternel, la certitude que dans les écoles dirigées par des étrangers, tous les élèves ou la plupart d'entre eux sont des enfants appartenant aux familles grecques orthodoxes. Celles-ci confient leurs fils ou leurs filles à des professeurs catholiques ou protestants, sous ie prétexte de leur faire apprendre des langues étrangères et de leur donner une éducation européenne et pratique, sans prendre en considération que de cette manière leurs enfants s'éloignent de la religion et de la langue de leurs pères, qu'ils perdent complètement la chasteté et la simplicité des us et coutumes de leurs aïeux, qu'enfin ils marchent à la perte et à la débauche. Ces enfants, pratiquant un rite étranger, abjurerons leur religion et seront prêts à renier, à la première occasion, leur Église et leur patrie. »
On ne peut manquer d'être frappé du rapprochement qui est fait dans ces lignes entre la religion et la nationalité. Etre orthodoxe et être Grec sont, aux yeux da patriarche, deux conditions inséparables. Perdre l'orthodoxie serait, en quelque sorte, perdre le caractère grec, se placer hors la loi et la société grecques. C'est la môme pensée que l'on voit exprimée en Chine, au Japon, dans tous les pays organisés où nos missions exercent leur prosélytisme.
Le patriarche met en lumière la nécessité pour les orthodoxes de redoubler de vigilance « parce que beaucoup de congréganisles catholiques, hommes et femmes, expulsés de leur patrie, comme des gens nuisibles, ont commencé à se réfugier dans notre pays, avec l'espoir de trouver soutien et protection, et à s'y installer dans le but de construire, de fonder des écoles, des pensionnats et autres établissements confessionnels pour égarer les enfants des orthodoxes. Ils espèrent de la sorte avoir des élèves et former des pro-
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sélytes parmi la société orthodoxe des Tilles, des bourgades et des villages des diverses éparchies. Pour Tatteindre, ce but, ils vont faire usage des moyens qui leur sont chers : enseigner le français et les autres langues étrangères, faciliter l'entrée dans leurs institutions, secourir les élèves pauvres et promettre beaucoup, places et protection dans Tavenir. »
Le patriarche craint que ces moyens de persuasion n'exercent quelque influence sur les parents et n'entraînent un certain nombre d'enfants hors de l'Ëglise orthodoxe. Il supplie les parents, les curateurs et les notables de la communauté « de ne donner aucune attention aux propositions et promesses de ces précepteurs de prosélytisme qui nous viennent de loin», d'autant mieux que « les langues étrangères sont maintenant toutes professées à un degré suffisant dans plusieurs de nos écoles et on apporte chaque jour plus d'attention à leur enseignement ». Par conséquent, ceux qui n'envoient leurs enfants dans les écoles congréganistes que pour leur faire apprendre une langue étrangère peuvent s'en dispenser; ils « doivent les en éloigner et les sauvegarder ainsi de l'erreur ».
11 termine par une menace : « Vous devez tous, en tout cas, graver dans votre esprit et ne jamais oublier que de tous les biens terrestres, le plus précieux c'est la sauvegarde des trésors inestimables de votre sainte religion et de votre langue nationale. Ceux d'entre vous qui sont indifférents à ces biens précieux, qui les négligent et se laissent guider par des étrangers se font grand tort à eux-mêmes et à leurs familles et vont s'attirer ajuste titre le bl&me de notre pieuse et orthodoxe société. » Il somme, enfin, les parents de choisir entre les promesses qui leur sont faites par les missionnaires catholiques et la certitude qu'ils ont d'être aidés
llO LES M18SI0?CS DU LEVANT.
par leurs frères grecs, s'ils restent fidèles à l'orthodoxie.
Il raille, d'ailleurs, doucement, les insuccès du prosélytisme catholique. Après avoir parlé des efforts faits par les missions pour convertir les orthodoxes, il ajoute : « Si les résultats ne satisfont pas leur désir, c'est grâce à la piété filiale du peuple orthodoxe qui, pendant des siècles, est resté fidèle à sa religion, et a prouvé par là-mème qu'il ne se laisse pas ébranler dans ses convictions religieuses et dans ses traditions nationales. Le peuple orthodoxe voit avec un regard de méfiance tous ces établissements dirigés par des étrangers et il trouve toujours les moyens nécessaires pour éviter les pièges que les jésuites lui tendent. »
La vérité, en effet, est que les conversions au catholicisme sont extrêmement rares parmi les orthodoxes grecs ou arméniens du Levant. Pendant les dix-septième et dix-huitième siècles, r%lise orthodoxe grecque s'est défendue par la force contre les missions catholiques. Aujourd'hui, elle ne peut plus employer que la persuasion ou la menace; mais elle en use autant qu'elle le peut et se préserve encore efficacement contre le prosélytisme romain. Elle est, du reste, aidée dans cette œuvre par le rapport étroit qui existe entre la religion et la nationalité. Dans le Levant comme partout ailleurs, le catholicisme est considéré, non sans raison, comme une « religion d'étrangers », comme la manifestation des ambitions étrangères. Il n'en faut pas davantage pour éloigner de lui les.populations. Il y a donc de notre part folie véritable à vouloir nous servir du catholicisme et de ses missionnaires pour faire pénétrer notre influence morale dans le Levant.