LEVANT
La question du remplacement des missions catholiques se présente d*une manière différente dans le Levant qu'en Extrême-Orient. Ni au Japon, ni en Chine, ni même en Indo-Chine les missions ne sont revêtues d'un caractère officiel. Au Japon et en Chine, elles sont entièrement indépendantes et ne reçoivent de TÉtat français aucune subvention. Nous n'avons donc pas à prendre de mesure spéciale en dehors de la renonciation à leur protectorat. Après que celui-ci aura été dénoncé par la France, les missions seront, au point de vue pécuniaire, dans la môme situation qu'aujourd'hui.
Dans rindo-Chine française, leurs membres jouissent également d'une indépendance absolue, et la France ne paie ni les évoques, ni les missionnaires. Seules, les écoles créées parles missions reçoivent des subventions généralement assez modestes, dans des conditions déterminées par les pouvoirs locaux. On se rappelle qu'il y a quelques années la mission de la Cochinchine refusa la subvention qui lui était attribuée annuellement, parce que le conseil général de la colonie y mettait comme condition l'enseignement delà langue française dans toutes ses écoles.
Dans le Levant, la situation des missions n'est pas sans analogie avec celle qui leur est faite en Indo-Chine. Elles jouissent vis-à-vis de l'État français d'une indépendance absolue, quoique celui-ci les couvre de son protectorat, et elles reçoivent, pour leurs écoles, des subventions qui s'élèvent, depuis un grand nombre d'années, à 800 000 francs par an environ. La France est censée faire inspecter leurs écoles; mais en fait, celles-ci ne connaissent pas d'autre autorité que celle de leurs chefs hiérarchiques. (1) Je rappelle que les élèves de certaines de ces écoles jouissent de privilèges accordés par le gouvernement français. Dans ces conditions, il n'est point douteux que les écoles des missions d'Orient auraient pu rendre ànotre pays des services considérables, si leur prosélytisme religieux n'en écartait pas la plupart des enfants des familles musulmanes ou orthodoxes.
Connaissant leur vice, il est facile d'indiquer le moyen de le corriger. Puisque les 800 000 francs de subvention alloués aux missions du Levant par la France le sont à peu près en pure perte, en raison du caractère essentiellement catholique el romain de ces missions, le plus simple bon sens prescrit de transporter la subvention à des œuvres d'enseignement ou d'assistance purement laïques.
Parmi ces œuvres, il en est une qui fonctionne déjà dans de bonnes conditions, c'est celle que l'on a improprement dénommée la Mission laïque. Je dis impro-
(1) Monsieur Marcel Chariot dans le rapport cité plus haut raconte le fait suivant : « Dans le collège des jésuites de Beyrouth, subventionné par le ministre des affaires étrangères, il ne m'a pas été permis de dépasser le parloir. Gomme j'insistais auprès du supérieur pour visiter les classes, il me déclara que les règles de son ordre ne lui permettaient pas de recevoir l'agent français. »
Lanessan. — Missions. 15
prement et fâcheusement, parce que le terme de M mission » est si peu en faveur dans le Levant qu'il eût été convenable de ne le point appliquer à une œuvre essentiellement distincte de celle des missions
catholiques.
L'œuvre d'enseignement laïque à laquelle je fais allusion a fait ses preuves déjà depuis plusieurs années, mais elle est encore peu prospère parce que les ressources lui font défaut. Jusqu'en 1906, elle n'a vécu que des cotisations ou des dons de ses membres. Sur le budget de 1906, il lui a été attribué 60000 francs. C'est peu, en raison des besoins considérables auxquels elle doit faire face. Aussi exprimerai-je, sans nulle hésitation, l'avis qu'on lui alloue, dans le prochain budget, les crédits affectés jusqu'à ce jour aux missions catholiques.
Les motifs de cette proposition sont fort simples. D'abord, je pense que le gouvernement français, après avoir renoncé au protectorat des missions, devra éviter de prendre la direction officielle des œuvres destinées à remplacer celles des congréganistes. Il écartera ainsi les défiances que son action directe ne manquerait pas de provoquer soit dans l'esprit du gouvernement turc, soit dans celui des populations du Levant.
Ensuite, les hommes qui sont à la tête de la Mission laïque méritent de la manière la plus absolue la confiance du gouvernement. Il n'y a pas à craindre que, sous leur direction, l'œuvre soit détournée du but que ses fondateurs lui ont assigné.
En troisième lieu, l'œuvre a été conduite, jusqu'à ce jour, avec beaucoup de sagesse et de prudence. L'école Jules-Ferry, qui en constitue la base, n'a que des externes et envoie ses élèves dans les diverses écoles de Paris, ce qui la dispense de faire les frais de profes*
seurs spéciaux. L'enseignement de ses élèves est aussi parfait que possible avec des dépenses très réduites. D'un autre côté, cette façon de procéder lui permet d'avoir autant d'élèves qu'il lui est possible d'en placer. Elle ne reçoit que des jeunes gens déjà pourvus du brevet primaire supérieur et du certificat d'aptitude pédagogique. Elle leur fait enseigner, auprès de diverses chaires, l'hygiène coloniale, l'agriculture coloniale, des notions sur les premiers ^soins à donner aux malades, etc. en un mot, tout ce qui est capable d'attirer à ses maîtres des deux sexes les sympathies des indigènes.
Dans le Levant, elle a déjà créé quelques écoles; mais le manque de ressources rend ces dernières d'autant plus précaires qu'elles sont entourées d'établissements fondés à grands frais soit par les catholiques romains, soit par les protestants anglais, allemands ou américains, soit par les Juifs, les Grecs orthodoxes ou les Turcs.
Je crois qu'elle devra renoncera la création des petites écoles et réserver toutes ses ressources pour la fondation de quelques grands établissements d'enseignement primaire supérieur, secondaire ou professionnel. Il semble qu'elle veuille entrer dans cette voie, car la subvention de 60000 francs qui lui a été allouée sur le budget de 1906 est destinée à la fondation d'un collège français d'instruction secondaire à Salonique.
D'une façon générale, je pense qu'il faut s'attacher, dans le Levant, non point aux petites écoles populaires, mais aux établissements destinés aux fils de la classe dirigeante. Il sera facile d'attirer ces derniers dans de grandes écoles professionnelles d'arts et métiers, de commerce, de médecine, etc., d'où ils sortiraient pourvus d'un moyen de gagner leur vie en restant
dans la classe sociale à laquelle ils appartiennent.
Dans ces écoles, avec des maîtres intelligents, habiles, ayant achevé leurs études à Paris ou dans quelques grandes villes industrielles on commerciales de France, on inculquerait sans peine aux jeunes gens, avec la connaissance de notre langue, le goût de notre civilisation et celui des produits de luxe qui la caractérisent essentiellement. Nous n'aurons pas rillusion de faire des Français, mais il ne nous sera pas difficile de gagner à la France des amis dont Tutilité ne saurait être douteuse, puisqu'ils seront recrutés parmi les familles les plus influentes. Ce n'est pas le nombre des élèves que nous devons rechercher, mais leur qualité sociale et intellectuelle ; et nous les obtiendrons sans peine, si nous n'envoyons dans le Levant que des maîtres de premier ordre, si nous n'y fondons que des établissements pourvus de Toutillage d'instruction le plus moderne.
Puisque l'École Jules-Ferry s'est organisée de façon à nous fournir les maîtres, j'estime que le devoir du gouvernement est de lui attribuer les 800 000 francs dont les missions catholiques ne font qu'un emploi si peu profitable à nos intérêts.
D'autres œuvres peuvent être utilement fondées dans le Levant. Les territoires de l'Asie occidentale se distinguent de ceux de l'Extrême-Orient par la faible densité de leur population et l'énorme quantité de terres inoccupées qui sont susceptibles d'être mises en culture. Nous pouvons donc y jouer non seulement le rôle d'initiateurs qui, seul, nous revient en Chine, mais encore celui de colonisateurs.
Les Allemands ont déjà créé des colonies agricoles importantes dans la Palestine, notamment près de Gaïiîa et sur les bords du Jourdain. Ils paraissent disposés à
en créer d'autres le long de la voie ferrée projetée entre la Syrie et Bagdad. Par ces établissements, ils prennent pied dans la région et jouiront avant peu d'une influence prépondérante.
Rien n'empêche les Français d'imiter cet exemple. Déjà, ils ont créé quelques établissements industriels en Syrie. Sur 133 filatures de soie que compte le Liban une douzaine sont françaises et signalées comme donnant de bons résultats. Il serait utile d'en accroître le nombre, car la soie du Liban est de bonne qualité. La Syrie se prête encore à l'élevage de chevaux dont la race est fort belle et très recherchée en Orient. Des cultures analogues à celles du Midi de la France peuvent être faites dans les plaines de la Bekâa et sur les flancs des montagnes du Liban, etc. En un mot, il y a œuvre de colonisation à faire dans tout le Levant, parce que les populations sont rares et clairsemées, tandis que le climat est favorable et la terre fertile.
Le jour où le chemin de fer de Bagdad aura ouvert à la civilisation européenne les belles et riches vallées de l'Euphrate et du Tigre, il y aura pour l'Europe, et pour la France en particulier, un admirable champ d'exploitation agricole, commerciale et industrielle, dans les régions mêmes où s'épanouirent les premières civilisations humaines.
Pour ces grandes œuvres, ce ne sont pas des missionnaires qu'il faut, mais des ingénieurs, des commerçants, des industriels et des professeurs.
En résumé, puisque les missions catholiques nous ont rapporté, dans tous les temps, plus de tracas que de profits à cause de leur prosélytisme religieux, notre intérêt est de dénoncer le protectorat que nous avons eu le tort d'assumer. Ensuite, nous reporterons sur les œuvres laïques les subventions accordées jusqu'à
ce jour à celles des missionnaires et nous encouragerons par tous les moyens en notre pouvoir les entreprises commerciales et industrielles de nos compatriotes, avec la conviction que les Français seront d'autant plus respectés qu'ils respecteront eux-mêmes davantage la religion, les mœurs et les institutions des peuples parmi lesquels ils chercheront à répandre la civilisation et le génie de la France.