EXTRÊME-ORIENT
L'expérience de plusieurs siècles ayant établi d'une manière absolument probante que le prosélytisme religieux de nos missions est nuisible à nos intérêts, aussi bien en Extrême-Orient que dans le Levant, la première règle de conduite qui s'impose à nous, dans ces pays, est l'abandon de tout moyen d'influence reposant sur la religion.
Nous respecterons les croyances et le statut social auquel elles servent de base, aussi bien parmi les musulmans ou les schismatiques du Levant que parmi les bouddhistes, les brahmanistes, les partisans du culte des ancêtres, etc., de TExtrême-Orient. Dans nos colonies, nous veillerons à ce que renseignement officiel soit neutre. Dans les pays à gouvernement autonome nous aurons soin de ne donner aucun concours direct ou indirect au prosélytisme religieux des missions. Partout, nous agirons de manière à inspirer aux indigènes la pensée que le gouvernement de la République a pour principal souci de n'encourager aucune
œuvre pouvant être soupçonnée, à un titre quelconque, de porter la moindre atteinte à la religion des peuples que nous colonisons ou avec lesquels nous entretenons des relations. Loin de porter préjudice à l'influence de notre pays, cette conduite ne pourra que nous attirer la faveur des peuples et de leurs gouvernements.
Grâce à cette faveur, il nous sera facile de travailler utilement au profit de nos commerçants, de nos industriels, de nos agriculteurs et de la civilisation.
En Chine, trois ou quatre cent millions d'individus sont encore presque entièrement dépourvus d'industries mécaniques. Gomme leur intelligence est vive, leur esprit ouvert, leur corps habitué au travail et leurs mains très habiles, rien ne sera plus facile que de les initier à nos diverses industries. Il est même permis de craindre qu'ils ne s'y adaptent avec assez de rapidité pour que nous ayons à souffrir de leur concurrence. S'il est un « péril jaune » que nous puissions redouter, c'est, sans contredit, celui qui résultera du développement inévitable et prochain des industries chinoises. Cependant, mieux vaudrait encore, dans l'intérêt général de l'humanité, voir la Chine se lancer dans la voie du progrès industriel que dans celle du militarisme, d'où elle s'était soigneusement écartée jusqu'à ces dernières années, mais où elle paraît vouloir entrer.
En attendant que la Chine ait créé l'énorme outillage dont l'Europe dispose, il s'écoulera encore bien des années, pendant lesquelles nos industriels, nos ingénieurs et nos commerçants trouveront travail et profit dans TEmpire du Milieu, s'ils savent se faire accepter par les populations, ^'ai soin de noler cette condition, parce que je la considère comme ayant une importance considérable.,
Ceux de nos compatriotes qui désirent faire œuvre industrielle ou commerciale en Extrême-Orient devront renoncer d'une manière absolue aux habitudes fâcheuses qu'ont eues la plupart de leurs prédécesseurs. Il ne suffit plus, dans les pays habités par la race jaune, d'être Européen pour obtenir le respect et inspirer la crainte. Une transformation profonde a été déterminée dans l'esprit de toutes les populations de cette race par les victoires que les Japonais ont remportées sur les Russes. En Chine et en Indo-Chine, comme au Japon, la crainte de l'Européen n'existe plus guère, parce que l'on ne *croit plus à la supériorité de son intelligence et de sa force. ^On reconnaît la situation prépondérante qui lui est faite dans le monde par sa haute culture intellectuelle et l'avance qu'il a prise dans les sciences, les arts, l'industrie, l'organisation militaire, etc. ; mais on est convaincu qu'avec du travail et du temps on pourra l'égaler, et de toutes parts, on s'est mis à la besogne.
Le commerçant, l'industriel, ^ingénieur européens ne seront désormais respectés que s'ils font la preuve de leur respectabilité en respectant eux-mêmes les indigènes. Les savants ne seront écoutés que s'ils, téinoignent d'une réelle science. Cela pourra gêner les. intrigants, mais cela servira les Européens ayant une ' réelle valeur.
Celle-ci, du reste, devra être d'autant plus grande que les pays d'Extrême-Orient ouvrent leurs portes à toutes les -nations indifféremment et qu'il s'y produit déjà entre elles une concurrence très âpre, en attendant qu'elles soient toutes concurrencées, à leur tour, par les^j)onais et les Chinois.
Dès aujourd'hui, les Français qui désirent créer des entreprises commerciales ou industrielles en Chine ou
y faire des travaux publics doivent se convaincre qu'ils n'y auront aucune réussite s'ils ne s'entourent pas d'auxiliaires chinois. Dans notre colonie indo-chinoise, ils devront aussi s'assurer le concours des Chinois ou des , Annaniîtes. Aussi conseillerai-je volontiers aux directeurs des entreprises commerciales ou industrielles françaises de l'Indo-Chine et de la Chine de contraindre tous leurs employés à apprendre la langue du pays. Gela leur facilitera singulièrement les rapports avec les indigènes. Ils devront surtout s'attacher à connaître les caractères chinois, car, sans eux, il est impossible d'entretenir aucune relation écrite avec les trois ou quatre cent millions d'individus de race jaune qui peuplent TExtrôme-Orient.
Ce seul fait suffirait pour mettre en relief la nécessité de substituer aux écoles des missions, soit en Indo- Chine, soit en Chine, des établissements d'instruction aussi bien adaptés que possible, d'une part aux besoins des Européens, et, d'autre part, à ceux des Annamites ou des Chinois. Il y a là une œuvre immense à réaliser, à laquelle les missions ne pouvaient même pas songer, puisque leur principale sinon unique préoccupation est d'opérer des conversions au christianisme.
En Chine et en Indo-Chine, il faut, pour les Européens, des écoles où ils puissent apprendre aussi rapidement et aussi commodément que possible les caractères chinois et la langue parlée du pays dans lequel ils sont appelés à faire leur carrière. Or des écoles de ce genre n'existent encore nulle part, sauf à Hanoï, où j'en instituai une vers 1893.
Pour les indigènes. Chinois ou Annamites, il faut surtout des écoles pratiques, professionnelles^înôme, où les enfants apprendraient à manier les outils de nos principales industries et où, dans des livres écrits en
caractères chinois, pour leur usage spécial, ils acquerraient des notions succinctes mais précises de nos sciences physiques, chimiques, mécaniques et mathématiques. En Chine, aussi bien qu'en Indo-Chine, de pareilles écoles auraient un très grand succès, à la condition qu'on éliminât de leurs programmes tout ce qui n'a pas d'intérêt pour les indigènes, c'est-à-dire l'histoire, la littérature, etc., et toute la partie de notre enseignement qui est purement théorique. La langue française elle-même n'y devrait être d'abord qu'un accessoire dont la nécessité serait plus tard Reconnue par les jeunes gens qui désireraient s'élever iu-dessus des études élémentaires et professionnelles. On peut être certain que, soit en Chine, soit en Indo- Chine, des écoles de ce ^enre auraient un succès considérable, à la condition, je ne cesse de le répéter, d'en exclure toute préoccupation religieuse.;
Au-dessus de ces écoles élémentaires, il serait utile de créer des écoles supérieures dans lesquelles l'enseignement des sciences serait poussé assez haut pour qu'il en pût sortir, sinon des ingénieurs comparables à ceux que forment les grandes écoles européennes, du moins des jeunes gens assez instruits pour servir utilement d'auxiliaires aux ingénieurs européens. L'avenir fera le reste, plus rapidement peut-être que l'Europe ne le désirerait.
Il est une autre branche d'enseignement dont le succès est assuré, aussi bien en Chine que dans notre Indo- Chine, je veux parler de la médecine. Déjà une tentative importante a été faite dans le Sé-Tchouen. En 1903, un médecin de l'armée coloniale, M. Legendre, fut envoyé àTchen-Tou parle gouverneur général de l'Indo- Chine pour y créer une école de médecine et un hôpital. L'école fut ouverte d'abord dans un bâtiment apparte-
nant à la mission catholique, mais elle fut bientôt transférée dans des locaux du gouvernement chinois. Le viceroi du Sé-Tchouen, qui Tavait prise sous sa protection, voulait, non sans raison, qu'elle fût tout à Tait indépendante de la mission. 11 lui donnait, du reste, son concours moral et financier et lui fournit des élèves que Ton eut soin de recruter exclusivement parmi les lettrés. Au commencement de 1904, l'école comprenait déjà une cinquantaine d'élèves dont l'instruction doit durer quatre années.
Par suite d'un contrat passé en 1904, entre le docteur Legendre, directeur de l'école, et le vice-roi du Sé- Tchouen, le personnel enseignant doit organiser le service médical de l'armée vice-royale et des administrations chinoises, d'une école chinoise d'arts et métiers, qui compte déjà cinq cents élèves, et d'un hôpital municipal.
Les subventions accordées par le vice-roi pour ces diverses œuvres étant très insuffisantes, le gouvernement français s'est décidé, en 1901, à demander aux Chambres un crédit supplémentaire de 155,000 francs, qui lui a été accordé sans discussion. J'ai à peine besoin de dire qu'il faudra faire des sacrifices beaucoup plus considérables si l'on veut que l'école de Tchen- Tou soit en mesure de répondre aux espérances qu'elle a fait naître.
Il me paraît inutile d'insister sur les services que cette œuvre et celles analogues qu'il serait possible d'édifier'en Chine sont susceptibles de rendre à Tinfluence française. Les Anglais, les Américains et surtout les Japonais s'en rendent bien compte, car ils s'efforcent de créer, à côté de l'école française, des établissements analogues. Les Japonais ont institué, d'accord avec le vice-roi, une école militaire. Ils ne
manqueront pas de rivaliser avec nous pour l'enseignement des sciences, de la médecine, etc. Si nous voulons conserver Tavance prise dans le domaine médical, nous ne devons pas hésiter devant les sacrifices pécuniaires.
Ceux-ci ne seraient pas perdus, car le Sé-Tchouen est l'une des plus riches provinces de la Chine, et ses cinquante millions d'habitants seront, à un jour donné, mis en relations par voie ferrée avec notre colonie du Tonkin. Nous avons donc tout intérêt à répandre notre influence morale dans ce pays et à nous y faire des amis.
Mais, si nous sommes sages, c'est là que se bornera notre ambition, et nous aurons soin de ne pas le laisser^ ignorer aux populations chinoises. Celles-ci tiennent, d'une manière absolue, à leur indépendance. Elles ont résisté de tout temps au prosélytisme des missions et sont allées plus d'une fois jusqu'à la violence pour se débarrasser des missionnaires. Elles ne seraient pas moins hostiles à nos œuvres laïques, si celles-ci ne se montraient pas très respectueuses des mœurs, des idées, de l'organisation administrative et sociale et des sentiments patriotiques du peuple chinois. N'oublions pas, en effet, qu'il y a un patriotisme chinois, comme il y a un patriotisme anglais, allemand ou français, et que nos ingénieurs, nos professeurs ou nos médecins se feraient détester, autant que le furent de tout temps les missionnaires, s'ils avaient la sottise de laisser supposer qu'ils croient à la possibilité d'entreprises de la France contre l'indépendance d'une partie quelconque de la Chine. Les Chinois nous accepteront volontiers comme des initiateurs de la science et de la civilisation européenne, mais ils ne toléreront plus les abus auxquels nous nous sommes livrés dans le passé. Cette pensée doit être toujours présente à
Tesprit de nos gouvernants et de tous ceux de nos compatriotes qui tenteront une œuvre quelconque sur le sol de la Chine.
Pour inspirer aux peuples extrême-orientaux une entière conûance dans nos sentiments pacifiques, j'estime que nous devrions conclure avec la Chine et le Japon une entente amicale. C*est, en réalité, le seul moyen que nous ayons de nous assurer la tranquillité en Indo-Chine.