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CHAPITRE PREMIER Les Missions du Japon

Les premières missions catholiques de TExtrême- Orient datent du seizième siècle. Leur histoire est partout la même. Les missionnaires arrivent sur des bâtiments de commerce, se présentent devant les autorités locales les mains chargées de cadeaux et s'annoncent comme des intermédiaires pacifiques entre le pays où ils abordent et leur patrie occidentale.

Partout ils sont admirablement traités tant qu'ils mettent de la modération dans leur œuvre religieuse ; on admire même, d'ordinaire, la mansuétude de leur doctrine évangélique; mais lorsqu'ils se croient assez forts, ils attaquent la religion locale et tâchent d'en détourner les indigènes. Les prêtres de la religion me-

ItANEssArt. — Missions. 1

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nacée sollicitent alors la protection des autorités contre les nouveaux venus. Ils Tobtiennent d'autant plus facilement que les missionnaires ne peuvent critiquer la religion locale sans porter atteinte aux coutumes familiales et sociales du pays dans lequel s'exerce leur prosélytisme. Chaque religion, en effet, entraîne des habitudes, des pratiques et môme des lois spéciales.

Tandis que les prôtres indigènes craignent de perdre leurs clients, la masse des populations s'inquiète, se trouble et finit par se soulever contre les missionnaires. Ceux-ci ripostent, soit en faisant soulever leurs chrétiens contre les autorités locales, soit en menaçant ces dernières des représailles des nations européennes. Dès lors la lutte est ouverte entre la mission elle pays qui d'abord l'avait si bien accueillie. Les autorités locales défendent à leurs sujets de se convertir à la religion des étrangers; puis elles interdisent à ces derniers de prêcher leurs croyances et châtient par la prison ou la mort la violation de cette défense.

L'histoire de la mission entre alors dans une phase nouvelle : soit que la puissance européenne à laquelle ses membres appartiennent intervienne, soit qu'elle s'abstienne, le missionnaire n'est plus qu'un étranger dangereux. Si on le respecte, ce n'est que par crainte, La question religieuse disparaît devant la question politique. Il n'y a pas d'histoire plus intéressante à cet égard que celle des missions catholiques du Japon. En 1549 (1), François-Xavier et quelques autres jésuites débarquent au Japon avec de riches présents et s'annoncent aux seigneurs comme des prêtres d'une secte

(1) C'est seulement en 15 12 que le'Japon avait vu débarquer sur ses côtes le premier Européen, Femandez Pinto, explorateur portugais.

bouddhiste. Ils furent fort bien accueillis et logés dans les temples du Bouddha. Après avoir donné des cadeaux aux seigneurs, ils en offraient aux individus qu'ils voulaient convertir. Grâce à leur générosité et au caractère bouddhiste qu'ils s'attribuaient, ils gagnèrent rapidement la faveur des plus hauts personnages. Tandis qu'en Chine et en Indo-Chine jamais un lettré ni un haut mandarin n'embrassa le christianisme, au Japon, c'est dans l'aristocratie que les missionnaires rencontrèrent leurs premiers adeptes. Dans un excellent livre tout récent, un historien japonais, M. Hitomi (1), donne pour raison principale de ce fait que la conduite très honorable des prêtres catholiques et l'élévation de leur langage formaient avec l'ignorance et les mœurs détestables des bonzes un contraste très propre à gagner l'esprit de l'aristocratie. Le contraste, en effet, devait être d'autant plus favorable aux missionnaires qu'ils se recrutaient, au seizième siècle, presque exclusivement dans les hautes classes de la société européenne. Us joignaient, en outre, à leur zèle religieux une science et une éducation très propres à gagner les suffrages d'un peuple aussi policé que celui du Japon.

Les missionnaires se présentaient encore aux seigneurs et aux marchands comme entretenant des relations commerciales avec toutes les parties du monde et pouvant enrichir très vite ceux qui adopteraient leur religion. Le P. de Gharlevoix, dans son Histoire du

(l) IIiTOMi, Le Japon. Essai sur les mœurs et les insli tu lions ^ p. 107. Les bonzes avaient atteint, à cette époque, d'après M. Hitomi, « le comble de la corruption. Ils voyaient avec froideur les temples du Bouddha tomber en ruine et ne s'occupaient que de leurs querelles et de la satisfaction de leurs passions profanes. Leur mauvaise conduite fît contraste avec la dignité d'allure des missionnaires. »

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Japon, qui est de 1754, raconte la manière dont un missionnaire détermina la conversion d'un daïmio : « Mazamonez, dit-il, à qui le père Sotélo proposa h commerce du Mexique, conçut l'avantage qui lui en pourrait revenir, et, pour engager de plus en plus 1( missionnaire dans ses intérêts, il parla d'abord de se faire chrétien. » Un auteur japonais ancien dit, de son côté, que les missionnaires « propagèrent leur religion parmi les Japonais sous l'apparence de faire du commerce ».

L'aristocratie, les marchands et les artisans, ne voyant dans le christianisme qu'une secte bouddhiste supérieure aux autres, et dans les missionnaires européens que des intermédiaires précieux pour le commerce, n'éprouvaient aucune répugnance à se faire chrétiens.

Quant aux pauvres gens, ils venaient au christianisme pour obtenir des secours. « Il y avait, dit M. Nagaoka, dans le pays bouleversé par la guerre civile, une quantité prodigieuse de pauvres qui se sont faits chrétiens surtout par désespoir, espérant bientôt finir l'extrême misère où ils se trouvaient par la mort. C'est pourquoi les jésuites employèrent principalement leurs efforts à l'œuvre de la charité; ils bâtirent de nombreux hôpitaux et virent tous les malheureux accourir à eux. Le nombre des convertis crût de jour en jour et peut-être même plus qu'ils ne l'auraient voulu, attendu que leurs finances ne pouvaient suffire à entretenir tant d'indigents (1).

Par tous ces moyens, les missionnaires du seizième siècle obtinrent rapidement de grands succès. Vers 1560, le nombre de leurs adeptes s'élevait, dit-on, à 180 000,

(1) Histoire des relations du Japon avec l'Europe aux seizième \ et dix-septième siècles, p. 96.

lont beaucoup de seigneurs, et les missionnaires taient traités avec la plus grande faveur par le sho- ;un Toyotomi Ilideyoshi.

Cependant, en 1587, un édit de ce même shogun les xpulsait du Japon et interdisait la pratique du chrisianisme. Dès que les missions s'étaient considérées ;omme assez puissantes pour dévoiler leur véritable isprit, elles avaient tenté de détruire la religion locale ït de se rendre maîtresses des pouvoirs civils.

Un ancien ouvrage japonais cité par M. Hitomi •aconte l'histoire d'un gouverneur de la province de 3ungo qui, s'étant converti au christianisme, « fit déruire les temples bouddhistes et shintoïstes de sa province et en fit élever au dieu étranger ». Sous la prcsiion de son autorité, « les habitants de Bungo et des Days voisins adoptèrent cette religion et le nombre des chrétiens devint innombrable. » A Nagasaki, les missionnaires étaient devenus tellement puissants que leurs ideptes brûlèrent tous les temples bouddhistes et shintoïstes et chassèrent les bonzes des deux religions nationales : « une secte de religion qui s'appelle le christianisme se popularise depuis quelque temps; on bâtit pour elle des églises à Soumpon; on méprise le bouddhisme et on calomnie le shintoïsme; on brûle les idoles de Bouddha et on urine aux temples do Shinto. »

Le nombre des chrétiens n'étant pas assez considérable pour contrebalancer le mécontentement que ces faits provoquèrent dans la masse de la population, les bonzes profitèrent de la surexcitation des esprits pour combattre leurs rivaux. Ils avaient beau jeu auprès du peuple resté fidèle à la religion des ancêtres, contre ces étrangers qui, après s'être présentés comme des membres d'une simple secte bouddhiste, travaillaient avec un acharnement impitoyable à la destruction du

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bouddhisme, arrachaient le pain de la bouche de ses prêtres et se comportaient comme s'ils étaient les maîtres du Japon.

Le premier acte d'autorité dirigé contre les missions fut provoqué par la tentative que lit un prêtre chrétien indigène pour convertir, en lui offrant des cadeaux, la mère de Tun des favoris du shogun. Le favori se plaignit à son maître. « Hideyoshi, en l'entendant, pensa qu'une secte qui séduit le peuple par l'intérêt ne peut pas être une religion juste. Il envoya trois mille soldais chasser les prêtres étrangers de Téglise de Kioto à Nagasaki et fît détruire celle qui avait été édifiée sur Tordre d'Oda Nabunaga. Ce fut le premier acte de Toyolomi Hideyoshi contre le christianisme (i). » A peu près en même temps, afin d'enlever la ville de Nagasaki à l'autorité des missionnaires, il la rattacha au domaine de l'Etat; entre temps, il lança l'édit de 1587 qui interdisait le christianisme.

Le shogun trouvait que les missionnaires ne lui montraient pas une reconnaissance suffisante pour les faveurs dont il les comblait. Il aurait voulu visiter un navire portugais récemment arrivé au Japon et dont on lui avait vanté les dimensions, car il avait la pensée de créer une flotte japonaise. Or, ni les missionnaires auxquels il en avait fait la demande, ni le capitaine du bâtiment ne voulurent lui donner satisfaction, craignant qu'il ne mît à exécution ses projets de constructions navales et ne voulant pas lui fournir un modèle. C'est le jour même où ce refus lui fut opposé que Hideyoshi prit le décret du 25 juillet 1587.

Cet acte débutait de la façon suivante : « Le Japon est un pays de Dieu et les pères chrétiens ne doivent

(1) HiTOMi, Le Japon, p. 111.

pas y prêcher leur loi fausse. Nous n'avions jamais vu commettre des actes semblables à ceux de ces pères qui initient à leur religion les populations de toutes les provinces où ils se trouvent et qui détruisent les sanctuaires de nos Kamis (dieux) et les temples de Hotoké (Bouddha). » L'édit rappelait que les concessions faites aux missionnaires n'étaient pas perpétuelles; par conséquent, « ceux qui désirent les conserver doivent observer la loi et les règlements de l'Empire et ceux qui enfreignent cette loi et ces règlements doivent être traités comme malfaiteurs. » L'édit soulignait la violation de la loi dans les termes suivants : « Contrairement à ce que nous aurions cru, les missionnaires n'ont pas fait des prosélytes par leur sigesse; il ont surtout eu pour but de détruire le bouddhisme. » Nous ne pouvons donc pas, continuait l'édit de Hideyoshi, « les admettre plus longtemps à rester au Japon; ils devront quitter ce pays pour retourner dans le leur, et cela dans un délai da vingt jours. D'ici-là, il n'est permis à personne de les molester en aucune façon ». Ces derniers mots témoignent de l'esprit de tolérance qui existait au Japon.

Afin de mieux souligner encore le motif pour lequel il était contraint d'expulser les missionnaires, Hideyoshi terminait son édit de la façon suivante : « En ce qui concerne les navires noirs (portugais) qui viennent chez nous dans un but commercial, ils pourront, comme auparavant, continuer à faire le trafic. Dorénavant, tous ceux qui n'essaient pas de porter atteinte au bouddhisme pourront commercer avec le Japon et même aller librement dans les pays chrétiens ou en revenir. » C'étaient bien, exclusivement, les excès du prosély- •tisme chrétien qui étaient condamnés par l'édit de 1587. IffC shogun montra, d'ailleurs^ une telle tolérance

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qu'il n'imposa pas l'exécution de son propre édit. Il lui suffisait que les abus prissent fin. « Les jésuites, dit M. Nagaoka (1), restèrent tranquillement dans leurs résidences et continuèrent leur œuvre de propagande; mais comme l'ordre public n'élait pas troublé et qu'il n'y eut pas de violence, Ilideyoshi fit semblant d'ignorer leur présence. »

Le successeur d'Hideyosbi au shogunat, leyasou, se montra d'abord d'une tolérance remarquable. Non seulement il permettait la propagande chrétienne, mais encore il lit annoncer aux autorités espagnoles de Manille qu'il recevrait avec bienveillance de nouveaux missionnaires et leur permettrait de répandre librement leur religion.

Le gouverneur de Manille s'empressa d'envoyer au Japon tout un convoi de dominicains, franciscains et augustins « en vue de la propagation de la foi chrétienne et pour le service du roi d'Espagne », mais il refusa les constructeurs de navires qui lui avaient été demandés « dans la crainte, fait observer M. Nagaoka, de voir les forces japonaises trop s'augmenter tout à coup. »

Les populations shintoïstes ou bouddhistes etle shogun lui-môme furent quelque peu effrayés en voyant débarquer une légion de missionnaires étrangers, dont les préoccupations pouvaient n'être pas exclusivement religieuses. Des propos imprudents furent répétés dans le pays. On racontait notamment une histoire de pilote où il était permis de voir une menace pour l'indépendance du pays : un fonctionnaire royal s'élant rendu abord d'un navire espagnol pour le visiter à son arrivée, le pilote lui avait montré sur une mappemonde,

(1) Histoire des relations du Japon avec l'Europe auçc seizièpze et dix-septième siècles, p. 96,

avec orgueil, combien étaient étendus les domaines coloniaux de son roi. Le Japonais lui ayant demandé comment de si importantes conquêtes avaient pu être faites, le pilote aurait répondu : « D'abord, on envoie une mission de religieux chrétiens dans un pays et, après en avoir converti les habitants, on expédie une armée : voilà notre stratagème. » L'anecdote n'était peut-être pas authentique, mais elle n*en circula pas moins à travers le pays et elle mettait en défiance beaucoup de gens, d'autant plus que les missionnaires espagnols se livraient à leur prosélytisme sans aucune réserve, encouragés qu'ils étaient, à la fois, par les gouverneurs de Manille et par la papauté.

Jusqu'alors, le pape avait réservé le Japon aux jésuites et, en fait, il n'yétait guère venu que des jésuites portugais. En 1608, sur les sollicitations du roi d'Espagne, le pape Paul V autorisa tous les ordres religieux à évangéliser les Japonais.

Ce fut dès lors entre les divers ordres une concurrence extrêmement active en vue des conversions et un nouveau danger apparut aux yeux des autorités japonaises.

Au Japon, comme partout ailleurs, l'introduction du christianisme n'a pas seulement pour résultat de faire passer un certain nombre d'individus do la religion de leurs pères à celle des missionnaires; elle trouble encore profondément l'ordre social et politique. Comme le fait très justement remarquer M. Nagaoka (1), « la conversion d'un seigneur devenait toute une question politique, parce que ce nouveau converti abandonnait tout d'un coup les rites de famille et s'efforçait avec les Pères de faire le plus de propagande possible dans sa nouvelle religion. » Abusant du pouvoir dont il était

(1) Histoire des relations du Japon avec l'Europe aux seizièrne et dix-septième siècles, p. 228,

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revêtu, le nouveau converti faisait souvent détruire les temples et chassait les bonzes. Cela provoquait Tindignation et la colère du peuple. Pour la faire cesser, les seigneurs chrétiens abusaient de leur autorité et les populations se divisaient, en attendant qu'elles en vinssent à la guerre civile.

Après redit de 1587, les esprits s'échauffèrent et un parti chrétien se forma, dansle bu t de porter au shogunal un daïmio ayant embrassé le christianisme. On voulait avoir une sorte de Clovis qui imposerait la religion nouvelle à tout le pays. Un complot put s'organiser, mais il fut découvert et les coupables, tous chrétiens, furent condamnés à mort. C'était en 1612. Cette exécution ne fit qu'aviver les haines entre seigneurs chrétiens et bouddhistes. Un nouveau complot se produisit bientôt et fut découvert comme le premier. leyasou ût exécuter les conjurés, ordonna l'expulsion des missionnaires et l'interdiction des pratiques chrétiennes. Cette ordonnance ne fut que très imparfaitement exécutée, en raison des résistances que lui opposèrent les daïmios chrétiens.

En 1633 le shogun lémitsou supprima définitivement les missions et ferma le Japon aux étrangers, en ne laissant ouverts au commerce que les ports de Hirado et de Nagasaki. Cette interdiction fut renouvelée les années suivantes; mais elle continua d'être violée jusqu'en 1638 où éclata une véritable guerre civile. lémitsou, pour y mettre fin, ferma, en 1639, tous les ports du Japon aux navires étrangers, sauf ceux de la Hollande.

Ce fut la fin de l'histoire des missions du seizième et du dix-septième siècles et l'ouverture d'une phase de l'histoire du Japon pendant laquelle il resta complètement étranger aux événements du monde.

Pendant la période de très çrande liberté dont jouirent

les missions du Japon, c'est-à-dire de 1549 à 1606, nous voyons moins de 200.000 indigènes se faire chrétiens, sur une population qui ne devait pas être inférieure alors à vingt-cinq ou trente millions d'individus. En 1639, il ne paraît pas que leur nombre fût notablement augmenté. On pourrait môme supposer qu'il avait plutôt diminué sous l'influence des mesures prohibitives ou restrictives prises par les shoguns. Si Ton compare ce résultat à l'effort énorme fait par les missions, on ne peut que le trouver bien mesquin.

On est, en second lieu, frappé par ce fait que les conversions se ralentissent et môme cessent presque complètement de se produire à partir du jour où les missionnaires se mettent à combattre ouvertement la religion locale. Celle-ci était, en réalité, formée, alors, comme elle Test encore aujourd'hui, par un mélange de shintoïsme et de bouddhisme. Les mômes individus fréquentaient à la fois les temples du Bouddha et ceux du Shinto. Le Shinto était une sorte de paganisme, probablement importé au Japon par les Malais. Il se fondit avec le culte des ancêtres qui représentait la religion la plus ancienne des populations du Japon.

Les premiers bonzes bouddhistes tentèrent de supprimer le shintoïsme, mais « après une expérience de deux cents ans, ils reconnurent enfin, dit M. Hitomi (1), l'impossibilité de détruire le culte ancien, allié dans l'esprit japonais à la vénération des ancêtres et ils agirent avec ruse. Vers le commencement du neuvième siècle, ils élevèrent des myia (temples shintoïstes) dans les tera (temples du Bouddha), en disant : « Les Kami (dieux shintoïstes) et Bouddha c'est la môme chose. La Déesse du Jour, c'est Bouddha lui-môme qui est venu

(1) Loc, cit. y p. 87,

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sauver le Japon. » Presque tous les myia furent construits ou reconstruits à la manière bouddhiste, excepté le temple de la Déesse du Jour qui se trouve dans la province dTsé. En somme, le bouddhisme ne parvint à s'implanter dans le pays qu'en fusionnant avec le shinloïsme et le culte des ancôlres.

Lorsque les missionnaires, au seizième siècle, se présentèrent comme de simples bouddhistes, ils purent être accueillis favorablement par un peuple chez lequel la tolérance religieuse était allée jusqu'à la fusion de trois religions primitivement distinctes.

Sur ces trois religions s'était fondée une organisation familiale et sociale qui fut profondément troublée à partir du moment où les missionnaires émirent la prétention de substituer entièrement le christianisme à tous les autres cultes. Alors le culte des ancêtres surtout se trouva compromis. Les Japonais convertis au christianisme ayant cessé de le pratiquer furent considérés comme se plaçant en dehors du corps social et même comme s'écartant de la patrie, car le culte des ancêtres était rendu surtout à la famille impériale, incarnation mystérieuse de la patrie, d'autant plus respectée qu'elle ne gouvernait pas alors directement. L'expulsion des missionnaires fut donc inspirée non seulement par des considérations d'ordre religieux, mais encore par des motifs sociaux et politiques.

En i85i, dès que le Japon eut commencé d'ouvrir ses ports aux étrangers, les missionnaires s'y précipitèrent de nouveau. En 1-862, une mission française construisit une église à Yokohama. Elle découvrit, aux environs de Nagasaki, trois ou quatre mille chrétiens indigènes qui avaient, dit-on, conservé leur religion secrètement, en dépit des persécutions, depuis le seizième siècle. En 1870, leur zèle religieux ayant été

réchauffé par les missionnaires, ces chrétiens refusèrent, du jour au lendemain, de prendre part aux cérémonies qui avaient lieu dans le temple de la Déesse du Jour. Ils furent considérés comme « méprisant les aïeux du Mikado et le Mikado lui-même », c'est-à-dire la patrie incarnée dans le souverain, et envoyés en prison. Il y eut des protestations diplomatiques faites par les puissances avec lesquelles le Japon avait, depuis 1854, conclu des traités etTaffaire se termina par Tabrogationdes édits qui interdisaient le christianisme. Cependant, la liberté religieuse ne fut entièrement accordée aux Japonais que par la constitution du 11 février 1889. D'après l'article 28 « les Japonais jouiront de la liberté de croyance religieuse, en tout ce qui n'est ni préjudiciable à la paix et au bon ordre, ni contraire à leurs devoirs de sujets ».

A cette époque, les missions catholiques, orthodoxes russes et protestantes étaient déjà nombreuses et jouissaient d'une tolérance complète. Aujourd'hui, leur propagande s'exerce sans entraves dans toutes les classes de la société, voire dans l'armée et la marine. Cependant, les conversions ne sont que peu nombreuses, surtout dans les classes supérieures.

Les gens instruits sont devenus indifférents à toute religion. « Ils se contentent, dit M. Hitomi, de suivre la raison et la conscience », et ils pensent généralement que « la morale a sa fin dans ce monde môme et n'est pas pratiquée en vue d'une récompense céleste ». Sur cette partie du peuple japonais, le christianisme a d'autant moins de prise, qu'elle est ardemment patriote et considère la religion du Christ comme la religion des étrangers. Quant à la masse du peuple, pour laquelle, suivant M. Hitomi, « les croyances surnaturelles seraient encore une nécessité », elle est peu disposée à

renoncer aux cérémonies très gaies que Ton célèbre chaque année dans les temples shintoïstes ou bouddhistes, en l'honneur des aïeux, des héros, du Mikado, do la Patrie, pour adopter les pratiques moins réjouissantes du catholicisme ou celles, tout à fait tristes, du protestantisme.

Moins tolérant que la loi et que les classes supérieures, parce qu'il est parvenu à un degré moindre d'indifférence religieuse, le peuple s'indigne contre les gens qui ne fréquentent pas les temples au jour des grandes cérémonies patriotiques et qui, pour faire respecter la religion des étrangers, voudraient imposer au pays le repos du dimanche. En temps ordinaire, il fait taire son indignation; dans les heures de trouble, comme celles que le Japon a connues après la guerre russo-japonaise, il donne libre cours à ses sentiments. Le mouvement populaire provoqué au Japon, au mois de septembre 1905, par les conditions de paix dont le gouvernement de Tokio eut la sagesse de se contenter, fut accompagné de l'incendie ou de la dévastation de quelques églises catholiques ou temples protestants, sur divers points du territoire ; mais les faits ne se sont pas renouvelés et la liberté religieuse la plus complète existe dans tout le Japon.

Au-dessus de toutes les sectes shintoïstes et bouddhistes, ce qui domine dans tout le peuple, c'est l'ancienne tradition du culte des ancêtres, appliqué surtout au chef de l'État : l'Empereur est considéré comme le chef de la famille japonaise; il est l'incarnation du Japon lui-môme, la survivance de tous les aïeux et de tous les héros, la représentation vivante et agissante de la Patrie. « On peut dire, écrit M. Hitomi, que le Japon est resté fidèle à son ancienne religion nationale, qu'il conserve pieusement, au moins en tant que manifesta-

tion du respect pour les aïeux et les héros. Chaque ville, chaque village possède plus d'un miya (temple). En 1896. il y avait 652 grands miya, 191.348 petits, et 15.158 kannoushi (prêtres shintoïstes). On célèbre une fête dans ces temples une fois par an; la population bouddhiste même prend part aux cérémonies et va adorer les Kami (dieux shintoïstes). Ce jour de fête offre des plaisirs variés aux habitants de toutes les classes de la société, qui se montrent vêtus de leurs plus beaux atours: petits théâtres, concerts, courses, processions pompeuses. Ainsi, c'est non seulement une cérémonie religieuse, mais une coutume sociale qui donne à la vie plus d'agrément et de gaieté, tandis que les solennités bouddhistes n'inspirent que tristesse et mélancolie. » C'est, en un mot, la fête annuelle des aïeux, des héros, de l'empereur, de la nation pour tout dire; et celte fête est revêtue d'un caractère religieux tellement élevé au-dessus de tous les cultes et de toutes les sectes que le peuple entier s'empresse autour des temples où elle se célèbre. Chacun semble oublier, en ce jour, ses croyances particulières, pour n'exalter que la foi dans la Patrie.

Cela explique pourquoi, malgré l'entière liberté dont les missionnaires jouissent au Japon depuis 1854, ils n'ont opéré qu'un très petit nombre de conversions. Actuellement, il n'y a, dans tout le Japon, que 54.000 catholiques, 20.000 chrétiens orthodoxes et 50.000 protestants, soit, au total, moins de 125.000 chrétiens, sur une population de 47 millions d'individus.

Si j'ai commencé par l'histoire des missions japonaises l'exposé des faits traités dans ce livre, c'est parce qu'elle éclaire d'une très vive lumière celle de toutes les autres missions dont je vais avoir à parler.

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