‹ Les missions et leur protectoratChapitre 6 sur 66 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Missions de Chine et l'Evolution de lexir protectorat.

Les premiers missionnaires qui abordèrent en Chine étaient des jésuites portugais. Le P. Ricci y débarqua en 1581. Lui-même et ceux qui vinrent ensuite furent bien accueillis. C'est seulement au dix-septième siècle que la France y envoya des missions catholiques.

Les missionnaires étaient alors à peu près les seuls Européens qui fissent des séjours prolongés dans les pays extrême-orientaux. En Chine, ils avaient fondé des établissements d'une certaine importance ; ils entretenaient des relations suivies avec les autorités et les populations et jouissaient d'une notable influence.

Celle-ci servait-elle, comme on Ta dit, les intérêts de la France? La réponse est contenue dans tous les récits qu'ont faits les missionnaires de leurs relations avec les autorités chinoises. Leur plus grand souci était de cacher leur caractère de nationaux français. Le P. Launay, racontant les poursuites judiciaires dirigées contre des missionnaires à la fin du dix-huitième siècle écrit : « Les questions sans cesse adressées aux missionnaires par les juges étaient les suivantes ;

« Quel roi, quel empereur, vous a ordonné de venir en Chine? — N'est-ce pas le roi de ton pays qui fenvoie ici? » Et le missionnaire répondait, d'après le P. Launay : « Non, assurément non. Le roi de mon pays gouverne ses Etats sans prétendre commander aux autres souverains. » Le dialogue continue, le juge demandant : « Ne sait-il pas du moins que tu es ici? » A quoi le missionnaire répond : « Il ne me connaît point (1). » On peut se demander en quoi servaient la France des hommes qui, interrogés sur leurs relations avec les autorités de leur pays, déclaraient n'être point connus d'elles. Gela ressemble un peu à saint Pierre niant qu'il connût Jésus.

D'autre part, les missionnaires s'attachaient à dissimuler autant que possible les conversions opérées parmi les indigènes. Ils autorisaient, par exemple, leurs chrétiens à travailler le dimanche pour qu*ils n'attirassent pas l'attention de leurs compatriotes (2). Les jésuites allaient jusqu'à permettre à leurs fidèles la pratique du culte des ancêtres, ce qui, du reste, leur valut l'hostilité des autres missionnaires et la condamna-

Il) Launat, Hist. générale de la Soc. des missions étrangères.

Dans les instructions données par la Propagande à Mgr Fallu premier vicaire apostolique français de l'Extrême-Orient nommé en 1660, il est dit ; « Ne découvrez ni votre dignité, ni vos projets, ni le pays où vous allez, ni votre patrie, ni votre nom, à moins que vous n'y soyez forcé par quelque nécessité. » (Ibid., I, p. 49) iLes instructions furent presque toujours suivies ponctuellement. Le P. Launay {Ibid.,1,^. 555) raconte l'histoire d'un évêque qui, interrogé par un mandarin sur « son pays, sa famille, ses travaux, donna à dessein des explications incomplètes et confuses. » Le lendemain, interrogé sur sa nationalité par un autre mandarin, l'évéque se bornait à répondre : « Je suis venu de la métropole de la province du Kouangtong» et se laissa condamner à recevoir [des coups de bambou sur les cuisses plutôt que d'avouer qu'il était français.

(2) Ibid,, II, p, 159.

Lanbssan. — Missions*

tion de leurs doctrines par la cour pontificale (1). Malgré tout, les chrétiens étaient, de l'aveu même des missionnaires, des out-law dan^ la société chinoise où la religion et le statut social sont liés d'une façon indissoluble, a Dans la constitution des sociétés d'Extrême- Orient, avoue le P. Launay, la religion... forme une institution de l'Etat, un établissement politique, une partie intégrante de la législation civile ; l'Etat en détermine la forme et en prescrit les pratiques, de mémo qu'il règle les successions ou le service militaire. Sacrifices, prières, rites sacrés, tout relève de la puissance publique. Tout manquement au culte officiel est donc un manquement à la loi. D'après les préceptes du catholicisme, le chrétien ne peut suivre ce culte et se

(1) Cette question, connue sous le nom de question des rites^ agita les missions de la Chine, la cour pontificale et le gouver- , nement chinois pendant plus d'un siècle. Les jésuites, afin de | faciliter leur propagande, admettaient que les chinois convertis au christianisme continuassent à rendre dans leurs familles les lionneurs que les traditions attribuent aux ancêtres. Ils affectaient de considérer ces pratiques comme d'ordre purement familial, et obtenaient ainsi une grande tolérance de la part du j gouvernement chinois. Les vicaires apostoliques delà société des j missions étrangères et les autres ordres représentés en Chine | prétendaient, au contraire, non sans raison, que les hommages rendus aux ancêtres ont un caractère religieux indiscutable et ils interdisaient à leurs chrétiens de les pratiquer. D'un autre côté, les jésuites, toujours dans un esprit d'habile tolérance, avaient adopté pour traduire le nom de Dieu le caractère chinois Tien qui veut dire ciel, et ils gravaient dans leurs églises les caractères ; King-Tien qui veulent dire : Adorez le ciel. Les dominicains, les franciscains protestaient contre cette manière d'agir, la considérant comme une concession au paganisme. Enfin les jésuites, allant plus loin encore, autorisaient leurs chrétiens à rendre hommage à Confucius tandis que tous les autres missionnaires considéraient cette pratique comme un acte de paganisme. La papauté fut saisie de la question dès 1645, sous le pontificat d'Innocent X. Elle se montra tout de suite hostile à la doctrine des jésuites, mais; elle ne prit une décision définitive qu'en n42.Benoît xiv condamna alors, par la constitution Ex quo singulari^ du ii juillet 1742, la

conformer à la loi qui rordonne ; il ne peut se rendre à la pagode, ni prendre part aux réjouissances publiques, ni contribuer aux réparations, aux embellissements et aux constructions des temples... En dehors du culte ofiiciel et de la vie publique, la vie privée, en Extrême- Orient, semblable sur ce point à celle des anciens, est comme pénétrée de religion : les mariages, les naissances, les sépultures, les fêtes do famille sont prétextes à sacrilices avec libations, fumigations d*encens et agapes communes oh sont servies des viandes offertes aux idoles. Autant de cérémonies superstitieuses auxquelles le chrétien ne peut assister. Dans ces conditions, il devient un être à part, dont Texistence heurte souvent la jurisprudence, les mœurs et les habitudes de ses compatriotes (1). »

Ainsi, faire des êtres à part, dont Texistenco heurte les lois, les mœurs, les habitudes de tous leurs compatriotes tel est, de Faveu d'un missionnaire aussi expérimenté que pieux, le rôle des missions.

Peut-on admettre que dans de pareilles conditions les missionnaires servissent utilement les intérêts français? Cependant, ils étaient Tobjet d'une protection incessante de la part de notre gouvernement, ce qui leur donnait de l'autorité, mais faisait détester notre pays par les populations chinoises.

doctrine des jésuites. Cependant, dès le début du conflit qui s'était élevé entre les missionnaires, le gouvernement chinois s'était prononcé en faveur de cette doctrine. 11 avait interdit aux chrétiens d'abandonner les rites traditionnels du culte des ancêtres et expulsé les missionnaires qui condamnaient ces rites. Ce fut le motif principal des persécutions dont les missionnaires furent l'objet en Chine pendant la lin du dix-septième siècle et toute la durée du dix-huitième, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, car en condamnant les rites ancestraux les missions portaient atteinte à la société et à la famille.

(l)Xoc. ci/.,Il, p. 173.

20 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

Comme la France était alors presque seule à entretenir des relations maritimes importantes avec la Chine, c'est à elle que revenait le protectorat des missionnaires de toutes les nations.

Jusque vers le milieu du dix-neuvième siècle ce protectorat s'exerça, d'ailleurs, sans qu'aucun acte légal l'eût consacré. Le premier traité dans lequel des clauses relatives aux missions aient été insérées est celui de Tien-Tsin, du 28 juin 1858.

L'article 13 de ce traité stipule : « La religion chrétienne ayant pour objet essentiel de porter les hommes à la vertu, les membres de toutes les communions chrétiennes jouiront d'une entière sécurité pour leurs personnes, leurs propriétés et le libre exercice de leurs pratiques religieuses. Une protection efficace sera donnée aux missionnaires qui se rendront publiquement dans l'intérieur du pays munis de passeports réguliers. Aucune entrave ne sera apportée par les autorités de l'empire chinois au droit, qui est reconnu à tout individu en Chine, d'embrasser s'il le veut le christianisme, et d'en suivre les pratiques sans être passible d'aucune peine infligée pour ce fait. Tout ce qui a été précédemment écrit, proclamé ou publié en Chine, par ordre du 'gouvernement, contre le culte chrétien, est complètement abrogé et reste sans valeur dans les provinces de l'empire. »

Un autre article visait les biens que les Français avaient en Chine. L'article 12 stipule : « Les propriétés de toute nature, appartenant à des Français dans l'Empire chinois, seront considérées par les Chinois comme inviolables et seront toujours respectées par eux. »

La Société française des missions étrangères était, je crois, la seule qui, à cette époque, possédât des immeubles et des concessions sur le sol chinois.

C'était donc pour elle spécialement, et, sans doute, sur sa demande, que l'article 12 avait été introduit par notre plénipotentiaire dans le traité de Tien-Tsin.

On remarquera que rien n'était stipulé en ce qui concerne la puissance européenne à laquelle incomberait le soin de veiller à ce que la protection promise par le gouvernement chinois aux missionnaires et à leurs chrétiens ne leur fît pas défaut. Il n'y eut pas, comme on le dit sans cesse, attribution à la France du protectorat général des missions et de leurs chrétiens. C'est la Chine qui s'engageait à exercer elle-même ce protectorat.

Toutefois, l'engagement ayant été pris à l'égard de la France, il était naturel qu'elle en surveillât l'exécution. D'un autre côté, comme les missions françaises étaient alors les plus nombreuses, c'est à notre représentant que la Chine réserva provisoirement le soin de délivrer les passeports dont il est question à l'article 13. La France était considérée par la Chine comme la protectrice européenne des missions. C'était un fait, non un droit.

La pratique de ce fait fut encouragée par la papauté qui, en se prêtant aux visées de la France, gagnait ses bonnes grâces et s'assurait son concours pour la protection de ses propres intérêts en Europe. Des instructions furent donc données par la Propagande aux diverses missions catholiques établies en Chine, les invitant à demander leurs passeports au ministre de France et à lui soumettre toutes les réclamations ou demandes qu'elles auraient à présenter au gouvernement chinois. Mais, en môme temps, la papauté trouvait le moyen d'accroître sa propre autorité par l'institution à Pékin d'un vicaire apostolique, qui devint très vite le directeur politique de nos représentants et l'inspirateur de leurs actes.

Cependant, en 1888, le gouveniement chinois accorda aux représentants de Tltalie et de TAllemagne la faculté de délivrer des passeports aux missionnaires de leurs nationalités respectives. Il donna môme des ordres à ses gouverneurs de province pour qu'ils refusassent leur visa aux passeports qui auraient été délivrés à des missionnaires italiens ou allemands par toute autre légation que celle de l'Italie pour les premiers, de TAUemagne pour les seconds. Le prétendu droit de protection générale de la France aurait été méconnu dans celte circonstance s'il avait existé. Il existait si peu que nous n'avons jamais contesté officiellement la correction de la conduite du gouvernement chinois.

Dans la pratique, chaque fois qu'un missionnaire est menacé, injurié ou assassiné, on voit le représentant de la France à Pékin se précipiter aussitôt au palais du Tsong-Li-Yamen, protester contre l'attentat, l'injure ou le crime et en demander réparation, quelle que soit la nationalité ou Ja religion de la victime. En agissant de la sorte, le représentant de la France remplit son devoir traditionnel. Il télégraphie ensuite au quai d'Orsay la réponse plus ou moins évasive qui lui a été faite, et il va se reposer de la grande fatigue occasionnée par ses démarches, en attendant que satisfaction lui soit donnée.

Tandis que ces choses se passent, la mission italienne, anglaise, allemande, etc. dont un membre a été victime de quelque attentat, s'adresse directement au représentant de la nation dont elle fait partie, et celui-ci fait des démarches directes auprès du gouvernement chinois pour obtenir la punition des coupables. Il y réusssit avec d'autant plus de facilité que ses interventions sont plus rares et que la puissance au nom de

laquelle il parle jouit d'une plus grande autorité auprès des pouvoirs locaux. On a vu TAllemagne s'emparer d'un territoire chinois parce que ses missionnaires y avaient été maltraités ou assassinés, sans s'inquiéter de ce qu'en penserait la France. Elle vengeait ellemême ses injures.

Notre protectorat a subi, en somme, dans la pratique, l'efTet naturel de révolution des peuples. Tant que la France avait seule des missions dans l'empire chinois, il était naturel qu'elle en fût la protectrice. Lorsque d'autres missions catholiques ont été installées à côté des siennes par des puissances de second ou troisième ordre, il était encore naturel qu'elle protégeât ces nouvelles missions, et la papauté faisait preuve d'une connaissance parfaite de ses propres intérêts en lui en confiant le pi:otectorat.

Les choses changèrent lorsque des missions protestantes furent créées à côté de celles de TEglisecalholiquc. Le pape n'avait plus aucun titre pour en attribuer le protectorat à personne. Chacune fut défendue par la nation à laquelle ses membres appartenaient.

Finalement, la France se trouve dans celte situation singulière qu'elle protège malgré eux une foule de gens auxquels sa protection n'estplus d'aucune utilité, parce qu'ils sont assez forts pour se défendre eux-mêmes.

Par contre, la France incarne encore, aux yeux des indigènes, non seulement l'étrangor, mais aussi l'ennemi de la religion locale. A ceux qui douteraient de l'exactitude do cette observation, je recommande de méditer les lignes suivantes, écrites par un missionnaire qui a vécu pendant fort longtemps en Extrême- Orient: « Les païens ne distinguent pas la puissance civile de la puissance religieuse ; c'est pourquoi ils ne comprennent pas ou comprennent mal qu'un mission-

naire travaille exclusirement pour Dieu,.. Ne croyant pas au but spirituel ils cherchent naturellement le but matériel, et ils concluent que le missionnaire est envoyé par son roi, d'après eux, chef temporel et spirituel, afin de préparer la conquête du pays, qu'il est Tavant-garde d'une armée étrangère (1). » Comme, en effet, les choses se sont souvent passées de la sorte, les indigènes ont tout droit de tenir ce raisonnement.

Les lignes suivantes, écrites par le P. Leboucq, dans sa biographie de Mgr Dubar, vicaire apostolique au Tché-Ly(2)ne sont pas moins instructives : « Si le gouvernement chinois ne craint plus guère aujourd'hui l'affluence des commerçants européens, c'est que, cantonnés dans quelques grandes villes du littoral, ils se contentent d'envoyer leurs marchandises dans l'intérieur du pays sans y paraître eux-mêmes et sans y propager de doctrines. La religion catholique, au contraire, a ses missionnaires répandus dans toutes les provinces; partout elle exerce une influence directe sur les esprits et sur les cœurs, rectifiant ou condamnant les croyances erronées du peuple, abolissant dans les usages traditionnels ce qui est contraire à ses lois, réformant la famille , redressant les idées, se mêlant, en un mot, de tout ce qui fait la vie de la nation. » Et le missionnaire auteur de ces lignes ajoute, non sans naïveté; «Celte intervention continuelle du christianisme et de la puissance de son action, voilà ce qui épouvante la classe des lettrés, trop clairvoyante pour n'y pas reconnaître le principe d'une immense révolution morale qui changera la face du pays. » Un autre missionnaire, le P. Launay, reproduit, avec non moins

(1) A. Launay, Loc. cit.. Il, p. 175.

(2) Leboucq, Vie de Mgr Dubar, p. 338.

LES MISSIONS DE CHINE. âa

de sincérité naïve, quelques anecdotes ayant cours dans son milieu et qui donnent une idée fort exacte des sentiments inspirés par les missions aux indigènes des pays dans lesquels elles exercent leur prosélytisme. « Pourquoi nous combattez-vous et voulez-vous nous chasser? demandait ce missionnaire à un brahme. — Parce que vous nous arrachez nos fidèles et que nous ne pouvons plus vivre, répondit cyniquement celui-ci (1). » Le cynisme, en effet, ne faisait point défaut à ce brahme ; mais je voudrais bien savoir ce que répondrait un prêtre catholique à un brahme qui, après lui avoir enlevé ses fidèles et son casuel, lui demanderait ce qu'il en pense.

Voici une autre anecdote qui n*en dit pas moins long sur la réprobation dont les missionnaires sont Tobjet dans les pays où ils opèrent: «L'empereur Yong- Tching, dans une conversation avec quelques missionnaires, leur disait : Vous voulez que tous les Chinois se fassent chrétiens ; votre loi le demande, je le sais bien ; mais, en ce cas-là, que deviendrons-nous ? Les sujets de vos rois ? Les chrétiens que vous faites ne reconnaissent que vous ; dans un temps de trouble, ils n'écouteraient d'autre voix que la vôtre. Je sais bien qu'actuellement il n'y a rien à craindre ; mais quand vos vaisseaux viendront par mille et par dix mille, alors il pourrait y avoir du désordre (2). » On ne peut guère s'empêcher de reconnaître que ce Yong-Tching n'était pas tout à fait dépourvu de clairvoyance.

C'est précisément en raison de cette clairvoyance que les missions ont toujours été mal vues par les populations et les autorités chinoises. D'abord, elles représentent l'étranger, et un étranger dont les journaux, les

(1) A. Launay, Loc. cit., p. 178.

(2) Ibid.y II, p. 176.

livres, les discours, les actes ont révélé pendant longtemps rintenlion d'envahir le territoire chinois et de s'emparer des richesses qu'il contient. Quelques précautions que prennent les missionnaires pour cacher leur qualité d'étrangers, quelque soin qu'ils mettent à déclarer qu'ils sont exclusivement des serviteurs de Dieu et ne veulent travailler qu'à la propagation de son Évangile, ils ne parviennent à dissimuler ni leurs traits d'Européens ni leurs nationalités. C'est en vain que quelques-uns revêtent le costume chinois, portent la queue comme les Chinois, ils ne parviennent à tromper aucun habitant de l'empire du Milieu. Étrangers ils sont, et c'est en étrangers qu'ils sont traités par ce peuple si jaloux de conserver son indépendance, si inquiet des tentatives faites par l'Europe, depuis deux siècles, pour la lui ravir.

En second lieu, quoique les Chinois ne soient animés d'aucun sectarisme religieux, ils tiennent à leur culte des ancêtres, ils sont attachés aux pratiques sociales, politiques, qui en découlent, et sont péniblement affectés quand ils les entendent critiquer par des étrangers. Ils voient dans ces critiques et dans l'œuvre de prosélytisme chrétien qui les accompagne, une menace non seulement pour leur religion, mais encore pour leur statut familial et social. N'est-il pas compréhensible qu'ils s'en montrent très inquiets? Peut-on trouver étrange que, de temps à autre, ils manifestent leurs inquiétudes par des violences? (1)

(1) Parmi les actes de prosélytisme des missionnaires, l'un de ceux qui indisposent le plus les chinois est le baptême des petits enfants en dehors de la volonté des parents. Le P. Launay raconte un fait qui nous peut donner une idée des excès de zèle accomplis dans ce domaine par les missionnaires ou par leurs disciples. Une des vierges institutrices de l'abbé Moye « se dévoua à l'œuvre du baptême des enfants; accompagnée de sa mère

Or, toutes les fois que le mécontentement du peuple éclate d'une façon quelconque, c'est au représentant de la France que les missionnaires s'adressent pour le faire cesser et notre ministre doit abandonner toutes ses autres affaires pour s'occuper sans délai de celles des missions. Cela faisait dire fort justement à un Chinois de marque : « Avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie, nous traitons des questions commerciales ou industrielles qui intéressent au plus haut degré la Chine; avec la France, il n'est jamais question que de missionnaires'et de chrétiens ». Or, c'est à peine s'il existe, dans toute la Chine, sept cent mille chrétiens, sur une population qui dépasse, dit-on, trois cents millions d'individus. Et encore, parmi ce nombre infime de chrétiens, n'y a-t-il pas un seul lettré, pas un seul homme jouissant dans son village de la moindre influence.

Les défenseurs des missions n'en prétendent pas

qui voulait la préserver de tout blâme, elle fit un catalogue exact des deux mille enfants qu'elle baptisa, afin de savoir ce qu'ils étaient devenus. Quelques mois après, elle parcourut la môme contrée, désireuse de pourvoir à leur éducation s'ils survivaient, et elle constata qu'ils étaient tous morts ; elle avait donc procuré le bonheur éternel à deux mille créatures qui, sans l'activité de sa foi, en eussent été à tout jamais privés. » Les missionnaires et leurs chrétiens donnèrent pendant longtemps une grande importance à l'œuvre du baptême des petits chinois. On fit des quêtes en Europe, on vanta sur tous les tons la grandeur et l'utilité de l'œuvre. Or elle avait surtout pour résultat de provoquer des mécontentements très vifs et qui souvent se transformèrent en violences parmi les parents des petits chinois que l'on faisait chrétiens sans autorisation. La papauté dût intervenir. Elle] défendit que le baptême fut donné sans le consentement des parents « si ce n'est lorsqu'ils sont en danger moralement certain de mort prochaine et qu'on peut le faire sans causer de scandale, sans exciter la haine des païens. >» C'était laisser la porte ouverte à des abus d'où résultèrent souvent des scènes graves dans les provinces de la Chine.

moins que le rôle de protectrice des missionnaires vaut à la France une situation prépondérante auprès du gouvernement et du peuple chinois. Le seul argument, d'ailleurs, qu'ils fournissent à l'appui de cette assertion est tiré du nombre considérable d'affaires relatives aux missions que notre ministre à Pékin est contraint de traiter. « Le représentant de la France apparaît partout, disait un jour la Civita cattolica, journal du Vatican, comme le seul protecteur de l'Église catholique; et l'on comprend quel prestige cette qualité lui donne auprès des populations. » Pour apprécier sainement la valeur de ce prétendu prestige, il faut nous mettre à la place des populations chinoises. Supposons un instant que la Chine envoie en France des missionnaires pour prêcher contre notre religion, notre organisation familiale et sociale, nos lois, notre histoire, sous prétexte que nous sommes dans l'erreur, et que, seuls, lesdits missionnaires détiennent la vérité; il est facile de concevoir quels mécontentements soulèveraient de pareilles prédications, et l'on ne devrait pas s'étonner que plus d'un prédicant fut plus ou moins maltraité.

Pour compléter la comparaison, il faut supposer encore que la Chine aurait en France un représentant officiel, dont le souci et le devoir seraient de prendre la défense des missionnaires extrême-orientaux chaque fois qu'ils seraient l'objet d'une aventure quelconque. Croit-on que ce représentant d'une religion étrangère jouirait, en France, d'un grand prestige? N'est-il pas certain, au contraire, qu'il serait le moins aimé, le moins honoré de tous les ambassadeurs accrédités auprès de notre gouvernement? Et les honneurs qu'on serait obligé de lui rendre ne seraient-ils pas considérés par tout noire peuple comme une insulte à

sa religion, en même temps qu'à son patriotisme?

Cela est si évident qu'il me paraît inutile d*y insister. Or il n'est pas moins évident que nous raisonnons à faux quand nous croyons que les choses se passent autrement en Chine qu'elles ne se passeraient chez nous. Les Chinois, quoi que Ton en pense dans certains milieux français, ne sont ni moins patriotes ni moins attachés à leurs coutumes et à leurs institutions sociales que nous ne le sommes aux nôtres, et ils sont profondément blessés par tout ce qui attaque leur religion ou leurs habitudes. Par suite, s'il est un représentant étranger qu'ils soient portés à peu aimer, c'est celui qui rappelle d'une façon particulière toutes les humiliations qui leur sont infligées, depuis deux siècles, par les nations européennes.

Il est, d'autre part, intéressant de savoir ce que les missionnaires pensent du protectorat français. Le P. Launay (1) pose la question suivante : « Le protectorat est-il aussi utile aux missionnaires qu'il l'est à la France? » Et, se plaçant au point de vue religieux, qui est, naturellement, celui de sa compagnie, il répond : « Si la France était un gouvernement chrétien, si ses agents à l'étranger soutenaient énergiquement les ouvriers apostoliques, qui ne réclament autre chose que l'exécution des traités, s'ils donnaient l'exemple du respect et de la pratique de la foi catholique, la solution serait facile à donner, mais ces desiderata ne se rencontrent ni toujours ni partout. » Ce que voudrait, en somme, le P. Launay, c'est que la France se conduisît envers le gouvernement et les populations de la Chine conime une puissance essentiellement catholique, obligeant tous ses représentants

(1) Loc, cit., III, p. 163 et suiv,

30 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

à pratiquer le catholicisme, sous les yeux des Chinois, à donner un concours efficace et constant aux missionnaires dans leur œuvre de prosélytisme catholique. Or, le P. Launay sait fort bien que cela est absolument inipossible, que, même du temps de Louis XIV et de Louis XVI, la France n'a pas pu prendre une pareille attitude. Aussi se montre-t-il fort réservé dans les observations qu'il ajoute à la réponse indiquée cidessus.

Se résignant à des nécessités qu'il sait être inéluctables, il écrit : « Prenons donc la situation telle qu'elle se présente, et probablement se présentera longtemps. Elle est envisagée sous un double aspect par ceux qui l'étudient du fond de leur cabinet ou qui la subissent dans l'ordinaire de leur vie. » Il ajoute que « ceux-ci », c'est-à-dire les missionnaires eux-mêmes, « se souvenant de leurs espérances, consultant leurs désirs, se plaignent de la faiblesse de l'appui apporté aux chrétiens... ils constatent avec amertume la haine politique qui s'est greffée dans les cœurs des païens sur la haine religieuse, par le spectacle de la protection que les étrangers accordent aux missionnaires et aux chrétiens; en résumé, ils reprochent au protectorat d'être un nouvel agent de division et de n'avoir pas donné tout ce qu'on en attendait et tout ce qu'on était en droit d'en attendre. »

Cependant, le P. Launay admet, avec ceux qui étudient la question « du fond de leur cabinet », que la protection des missions n'a pas été sans contribuer à leur développement, et il conclut : « Si l'on peut, avec les premiers, regretter que le protectorat n'ait pas produit des fruits plus abondants, on doit, avec les seconds, se réjouir de ceux qu'il a donnés. »

Après avoir envisagé le passé, il considère l'avenir,

etpose la question suivante : « Quelle sera sur la propagande chrétienne, laclion de TEurope pénétrant peu à peu dans l'Extrôme-Oricnt? » Loyalement encore, il expose les deux sortes de réponses qui ont été faites.

Les uns croient, avec une naïveté qu'ils n'osent pas trop souligner, que la pénétration des Européens en Chine sera suivie du triomphe des religions de l'Europe et qu'un temps viendra où « la religion de Jérusalem aura conquis le monde, dans la mesure où le monde est susceptible d'être conquis par la vérité et la vertu. » Les autres, ceux qui ont vécu de longues années en Extrême-Orient, ont une manière de voir tout à fait opposée. «Je le dis avec douleur, écrit le P. Louvet (1), mais c'est ma conviction intime, dans l'état actuel des esprits, la propagation de la foi ne peut que perdre au contact de la France voltairienne et maçonnique. »

Le P. Launay lui-même dit (2) : « Si les progrès de l'évangélisaiion devaient se calculer uniquement sur l'augmentation des fidèles, il serait bien évident que cette dernière période, pendant laquelle l'action diplomatique et la présence de l'Europe se sont imposées en Extrême-Orient, a été de beaucoup la plus favorable au développement du règne de Jésus-Christ; mais nous savons que ce ne serait pas prendre la chose dans son ensemble ni tenir compte de tous les éléments nécessaires d'information et de comparaison, nous préférons donc attendre de l'avenir une solution que nul ne pourra mettre en doute et qui, nous l'espérons, sera bonne pour le salut des peuples. » On voit que l'auteur de ces lignes n'a pas de très grandes illusions sur l'avenir des missions. En cela, il fait preuve de sagesse.

Il résulte nettement des citations faites ci-dessus

(1) La Cochinchine religieuse, p. 470.

\%) Loç. çit.^ Ul, p. 16C.

que les missionnaires tiennent beaucoup moins que nos diplomates et nos ultramontains au protectorat assumé en Chine par la France sur les missions. Directement intéressés à son maintien ou à sa suppression, ils n'osent se prononcer formellement ni pour Tune ni pour Tautre de ces solutions; mais il est manifeste que les plus avisés et les plus expérimentés d'entre eux verraient disparaître le régime actuel sans trop de chagrin.

Ils savent mieux que nos diplomates où le bât les blesse, et ils n'ont pas le même intérêt que les catholiques de France à dissimuler les blessures qu'il leur fait. Celles-ci résultent forcérf-ent de l'indifférence religieuse qui se répand de plus en plus parmi les nations européennes et qui atteint sans contredit son apogée en France. Us ne sont pas sans s'apercevoir de la mollesse avec laquelle nos représentants, même les plus attachésau catholicisme, traitent les affaires religieuses, où ils ne voient qu'une source d'ennuis de toute sorte. Ne seraient-ils pas beaucoup plus tranquilles si les missions les traitaient elles-mêmes avec le gouvernement chinois?

La tiédeur du zèle de nos représentants est si bien connue des missionnaires et du pape que ce dernier s'est préoccupé, depuis longtemps déjà, des moyens de le réveiller. C'est dans ce but qu'a été installé à Pékin, par la Congrégation de la Propagande, un vicaire apostolique. Ce haut personnage ecclésiastique ne laisse passer aucune question relative aux missionnaires sans la signaler simultanément au représentant de la France et aux ministres de la Chine. C'est lui qui, en réalité, est devenu le protecteur des missions; c'est lui qui exerce, par notre intermédiaire, le protectorat dont nous prétendons être investis. C'est lui, notam-

ment, qui est Tauteur responsable de Tordonnance impériale du 15 mars 1899 qui fut Tune des causes principales de l'insurrection des boxers.

Il existait, depuis de nombreuses années, des relations plus ou moins fréquentes entre les missionnaires et les mandarins provinciaux. Les premiers faisaient assez volontiers des visites aux seconds et s'adressaient à eux pour le règlement des affaires de peu d'importance relatives à leurs chrétiens; mais ces relations ne revêtaient aucun caractère officiel. Nos ministres à Pékin s'étaient toujours contentés de cet état de choses; jamais il ne leur était venu à l'idée de transformer les missionnaires en personnages officiels. Cette transformation, par contre, avait été conçue, depuis fort longtemps, par la Congrégation de la Propagande, par le pape et par les missionnaires euxmêmes.

La première tentative en vue de la faire aboutir remonte à 1893. Le pape Léon XIII eut, à cette époque, la pensée d'établir à Pékin un légat pontifical, auquel aurait été confié le soin de traiter directement avec la cour chinoise toutes les questions relatives aux missions catholiques. Le Vatican s'en ouvrit à notre ministre des affaires étrangères, qui était alors M. Casimir- Perier, et des pourparlers eurent lieu dans le but de faire renoncer la France au protectorat des chrétiens et des missions en Chine. M. Casimir-Perier était favorable à cette solution ; il chargea de son étude le nouveau représentant que la France envoyait à Pékin, M. Gérard. Celui-ci traita lui-même la question à Rome et partit avec le désir de lui donner la solution désirée par la papauté.

Cette solution était, sans contredit, la plus favorable à nos intérêts qu'il fût possible d'imaginer. En renon-

Laxibssan. — Afutîons. 3 o

34 LES MISSIONS DE l' EXTRÊME-ORIENT.

çant d'elle-même, et au profit de la papauté, à un protectorat qui n'est plus que nominal, la France ne perdait aucune parcelle de son prestige, tandis qu'elle était débarrassée de toutes les difficultés que lui attirent les affaires des missions.

Cependant les bureaux du quai d'Orsay veillaient sur le protectorat dont ils sont si jaloux, et la chute de M.Casimir-Perier fut immédiatementsuiviede l'abandon des projets dont il avait voulu faciliter la réalisation. La France continua d'être la protectrice nominale des missions et des chrétiens de la Chine; le vicaire apostolique de Pékin ne cessa pas d'en être le protecteur réel.

Il le fit voir en 1899, lorsqu'il imposa au gouvernement de l'impératrice douairière Tsé-Hi le décret qui assimile, au point de vue honorifique, les missionnaires catholiques aux mandarins chinois. Par cet acte, les évéques étaient proclamés « en rang et en dignité, les égaux des vices-rois et des gouverneurs » ; les vicaires généraux et les archiprôtres étaient assimilés aux préfets de 1" et de 2® classe, etc. Des visites devaient être échangées entre mandarins et missionnaires, en tenant compte des assimilations fixées par le décret impérial. Les journaux français, même anticléricaux, firent un excellent accueil à ce décret qui, cependant, était l'œuvre de la papauté, beaucoup plus que celle de nos représentants et ne pouvait que nous occasionner des embarras.

Je crois savoir que notre représentant à Pékin, M. Gérard, avait refusé de l'approuver et de le recommander au gouvernement chinois. Son successeur, M. Pichon, ne consentit à lui donner son approbation qu'à la suite de l'addition d'un article stipulant que, même dans les provinces, les missionnaires seraient

tenus de demander, pour régler leurs affaires, Tintervention des consuls de la puissance chargée du protectorat.

La prétention du vicaire apostolique, M^'^' Favier, était d'obtenir de la cour que les missions des provinces traitassent directement leurs affaires avec les autorités locales. Il est resté, dans le décret du 15 mars 1899, une trace manifeste de cette prétention. L'article 4 prescrit qu'en cas d'affaire « grave ou importante, les missionnaires du lieu devront demander l'intervention du ministre ou des consuls de la puissance à laquelle le pape a confié le protectorat religieux » ; mais il contient un paragraphe qui permettra, dans bien des cas, d'éluder le précédent; il y est dit : a Afin d'éviter de nombreuses démarches, l'évoque et les missionnaires pourront également s'adresser d'abord aux autorités locales avec qui elles négocieront l'affaire ou la termineront. Lorsqu'un évoque ou un missionnaire viendra voir un mandarin pour une affaire, celui-ci devra la négocier d'une façon conciliante et rechercher une solution. »

Par cette disposition, les missions se sont soustraites dans une large mesure à ce protectorat français que nos diplomates prétendent être indipensable au prestige de la France. Elles ne s'adressent à nos représentants que pour les questions graves, quand il s'agit d'exiger de la Chine la punition de quoique mandarin ou le paiement de quelque indemnité pécuniaire, c'est-à-dire toutes les fois que notre intervention est susceptible de nous mettre en conflit avec le gouvernement chinois.

En admettant que le protectorat nous vaille un prestige quelconque, les missions le font disparaître chaque fois qu'elles le peuvent sans péril pour elles-mêmes, en substituât leur action directe à la nOtrei et nç noua

laissent que les complications, les charges, les responsabilités du protectorat. Par le décret du 15 mars 1899, les missions et le Vatican ont, en somme, réalisé, dans une certaine mesure, le but que Léon XIII s'était proposé d'atteindre en 1893; la meilleure partie de l'autorité que nous valait le protectorat est passée entre les mains des missionnaires et du vicaire apostolique de Pékin.

Le décret impérial de 1899, — décret arraché au gouvernement chinois, je le repète, non par la France elle-même, mais par le vicariat apostolique de Pékin — a eu une autre conséquence : c'est de lui qu'est sorti le mouvement xénophobe dès boxers ou, du moins, c'est lui qui a servi de prétexte à cette explosion de haine contre les étrangers.

Il était impossible qu'il en fût autrement. Pour s'en rendre compte, il suffit de nous demander quelle serait l'attitude des Français en face de Chinois qui, ayant envoyé dans notre pays des missionnaires pour combattre notre religion et lacérer de leurs critiques toutes nos institutions familiales, sociales et politiques, émettraient en outre la prétention de faire assimiler leurs prêtres à nos préfets, sous-préfets, commandants de corps d'armée, trésoriers généraux, etc. Il est évident que les Français seraient unanimes à protester contre de pareilles exigences.

Les Chinois ayant eu l'audace de faire ce que nous aurions fait nous-mêmes et s'étant insurgés pour l'obtenir, nous avons expédié des troupes en Chine, nous avons tué autant de Chinois que nous l'avons pu, et nous avons la conviction d'avoir agi conformément à notre droit. Faut-il s'étonner que les habitants de l'Empire du Milieu soient d'un avis différent? N'est-il pas absolument certain qu'ils doivent abhorrer

les missions d'où leur viennent tant d'humiliations et de coups? Et peut-on croire que le protectorat de ces missions nous vaille beaucoup de sympathie el de prestige ?

En résumé, je crois avoir établi par les faits el par les dires ou écrits des missionnaires eux-mêmes que les missions chrétiennes servent moins nos intérêts en Chine qu'elles ne nous valent d'ennuis et d'hostilités. J'en conclus que nous agirions sagement en rendant au pape, qui le réclame, un protectorat dont nous n'avons que faire.

Il y a d'autres moyens que les missions pour établir en Chine le prestige de la France.

En 1886, je fus chargé par le gouvernement que présidait M. de Freycinet d'une mission dans nos colonies et les colonies étrangères qui me permit de faire un grand nombre d'observations intéressantes. AuTonkin, je fus reçus, en 1887, dans la mission de Ké-So, par Tévêque, M^ Puginier, qui m'accueillit avec une très grande cordialité. C'était un beau vieillard, vigoureux, aimable, très au courant de toutes les questions intéressant Tempire d'Annam où il vivait depuis une trentaine d'années. Mêlé par ses fonctions à tous les événements qui avaient précédé, accompagné et suivi notre occupation du pays, il était riche en souvenirs qu'il se plaisait à narrer, et il s'était fait une politique dont il exposait volontiers les principes, qu'il recommandait môme aux plus hauts représentants de la France.

Avant le dîner qu'il voulut bien m'offrir, nous causâmes, en tôte-à-tête, des événements dont il avait été le témoin, dans lesquels il avait joué môme, à diverses reprises, un rôle important et nous fîmes plus d'une incursion dans le domaine de ses idées. Comme, sans

cesse, il revenait sur la question des lettrés, pour lesquels il paraissait avoir très peu de sympathie, je me crus autorisé à lui demander de quelle façon il pensait que la France les devrait traiter. Sa réponse fut nette et brève : « Il faut les supprimer » dit-il, en accompagnant ces mots d'un geste qui ajoutait encore à leur tranchante précision.

Sans manifester aucune surprise, je le priai de me dire ce qu'il pensait de Tinfluençe exercée par les lettrés sur les populations annamites et du rôle qu'ils jouaient dans ie gouvernement ou Tadministration. Il fut aussi sincère et net dans cette seconde réponse que dans la première, et me fit des lettrés un tableau très exact. Il me dépeignit le travail lent, patient, indéfini auquel se livrent certains enfants, jeunes gens et adultes, de toutes les origines, depuis les familles des paysans jusqu'à celles des plus hauts mandarins, pour acquérir Tinstruction traditionnelle des pays chinois, c'est-à-dire la connaissance des caractères chinois, celle des rites, celle de l'administration, du gouvernement, etc. Il me montra les lettrés concourant tour à tour pour les titres multiples qu'il faut obtenir avant d'être considéré et respecté, avant d'avoir le droit de s'asseoir sur le lit d'un docteur.

Pressé par mes questions, il me fît l'exposé des efforts que les meilleurs et les plus instruits de ces hommes devaient faire pour pénétrer dans l'administration impériale, dont les fonctionnaires étaient très peu nombreux, et quels échelons ils devaient gravir pour atteindre les hauts emplois du gouvernement.

Des hommes qui font un tel travail intellectuel ne peuvent manquer de jouir d'une grande considération parmi leurs concitoyens. J'en fis la remarque àl'évôque,

40 LES MISSIONS DE l' EXTRÊME- ORIENT.

dont 'la réponse fut : « Ils exercent, en effet, dans le pays, une très grande autorité morale. »

Je lui demandai : « parvenus au mandarinat, sont-ils respectés par les populations? » Sa réponse fut : « Ils sont très respectés. » Je lui fis remarquer alors que leur suppression serait non seulement une œuvre difficile, mais encore une entreprise non dépourvue de dangers, car on mécontenterait forcément le peuple annamite. Cette argumentation n'eut aucune prise sur son esprit. « C'est précisément répliqua-t-il, parce que les lettrés sont influents, ont une grande autorité, sont respectés quand ils ont atteint le mandarinat, qu'il est indispensable de les supprimer. Tant que les lettrés subsisteront, nous aurons tout à craindre, car ils sont trop patriotes pouraccepter notre domination. Du reste, jamais aucun d'eux ne se fait chrétien. Ils tiennent à leur paganisme d'une telle façon qu'il est impossible de les en détacher. »

Nous entrions dans le cœur du problème. Il apparaisait bien nettement que l'hostilité de l'évoque à l'égard des lettrés, était inspirée surtout par son catholicisme. Je lui fis donc observer que les lettrés devaient connaître les sentiments des missionnaires à leur égard, qu'ils pouvaient croire à l'existence de sentiments identiques chez les fonctionnaires français dont la religion est la même que celle des missionnaires, qu'ils devaient, en conséquence, concevoir des craintes sérieuses pour l'avenir de leur classe, et qu'il n'en fallait pas davantage pour en faire des ennemis de la France. J'ajoutai qu'ils auraient, sans doute, une attitude différente si nous nous conduisions à leur égard comme ils ont le droit de le désirer, si nous respections leur religion, leurs mœurs, leurs coutumes administratives, etc., si, en un mot, au lieu de les menacer d'une suppression,

d'ailleurs très difficile à réaliser et qui pourrait ne pas être sans péril, on les rassurait sur leur avenir en les traitant bien dans le présent.

Tout ce que je pus dire fut inutile. Je me heurtais à une opinion irréductible, et la conversation se termina, au moment du dîner, par cette dernière réponse : « Il faut les suppriiner. »

Or, les lettrés représentent, dans TAnnam comme en Chine, toute la partie dirigeante du peuple. Très attachés, en raison de leur instruction et de la place qu'ils occupent dans la société, aux lois, aux mœurs, à la religion de cette société, ils ne peuvent voir sans mauvaise humeur des étrangers se livrer à des attaques incessantes contre ce qu'ils respectent et qui sert de base à leur autorité. Ce n'est donc pt)int parmi eux que les missionnaires peuvent espérer faire des conquêtes religieuses. En fait, depuis plus de deux siècles que les missions catholiques opèrent en Chine et dans la presqu'île indo-chinoise,, elles n'ont peut-être pas converti en tout dix lettrés. Tout l'élément instruit et dirigeant du peuple échappe à leur prosélytisme. Et il est impossible qu'il en soit autrement, car en se faisant catholique, cet élément perdrait toute autorité morale et serait déconsidéré aux yeux de la masse sociale.

En Indo-Chine, comme en Chine, passer de la religion des ancêtres à celle du Christ, ce n'est point du tout la même chose que passer, en France, du catholicisme au protestantisme. Chez nous, quelle que soit la religion qu'on adopte, on est soumis aux mêmes statuts familiaux et sociaux, parce que la, religion est devenue distincte des lois familiales et sociales. Il n'en est pas de même en Indo-Chine.

Pour rindo-Chinois, comme pour le Chinois, la religion est si intimement liée au statut social qu'il est

42 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

impossible de renoncer à son culte sans perdre sa place dans la société.

Le chrétien qui cesse de participer aux sacrifices offerts aux ancêtres, brise, en fait, les lions qui Tunissaient à tous les membres de sa famille. Comme il est, en môme temps, obligé de s'éloigner des temples où les hauls fonctionnaires offrent, en certaines circonstances, des sacrifices aux génies de la province et aux ancêtres de la famille royale, le chrétien est considéré comme rompant avec la société tout entière. On comprend qu'aucun homme occupant un certain rang dans cette société ne veuille détruire ainsi les liens par lesquels il y est attaché et perdre la considération dont il jouit.

Ce n'est pas tout. Le culte des ancêtres nécessite la conservation, dans chaque famille, d'un bien inaliénable, géré par le chef de la famille, et dont les revenus sont consacrés aux frais du culte. Si un membre de la famille se fait chrétien, les missionnaires n'ont pas de peine à lui persuader qu'il doit réclamer sa part des biens du culte; que, ne professant plus larehgion de sa famille, il ne doit plus prendre aucune part aux cérémonies cultuelles qu'elle pratique; qu'il y participerait indirectement si sa part de revenu des biens cultuels était consacrée à des sacrifices réprouvés par sa foi chrétienne.

On voit donc très fréquemment les indigènes convertis au christianisme réclamer leur part de ces biens. La famille résiste à leurs réclamations, des querelles s'ensuivent, et, si quelque trouble survient, on passe des discussions aux violences. La plupart des massacres de chrétiens qui ont eu lieu au Tonkin et dans l'Annam, au moment de notre pénétration dans le pays, se produisirent à la suite de querelles de cette sorte et dont

j*ai eu moi-môme à m'occuper quand j*étais gouverneur général de Tlndo-Chine.

Les missionnaires subissent naturellement le contrecoup des querelles familiales. Mal vus par les lettrés dont ils menacent les intérêts, ils sont également détestés par toutes les familles dont ils parviennent à détacher quelque membre, et ils le sont d'autant plus que ces familles sont plus riches. Il est vrai que les conversions sont extrêmement rares dans ces dernières.

D'une manière générale, les missionnaires catholiques ne recrutent des adeptes que parmi les gens des plus basses classes, sinon môme parmi ceux que des causes diverses rejettent en dehors de la société annamite.

Lorsqu'une mission a obtenu la concession d'un territoire où elle est autorisée à s'établir, elle fait appel aux misérables de la région, leur promettant, s'ils se font catholiques, de les loger, de leur avancer des semences, de leur fournir des buffles pour cultiver les terres, de les nourrir enfin avec les produits qu'ilstireront de ces terres. Elle ajoute à ces promesses celle, plus discrète, de les protéger contre les autorités locales. La mission moderne agit, en un mot, exactement comme agissait, au moyen âge, labbé qui fondait un monastère sur quelque terrain concédé par le roi ou offert par un riche baron.

Aujourd'hui comme il y a douze cents ans, les mêmes promesses sont suivies des mêmes résultats. Autour de la mission d'aujourd'hui, comme jadis autour de l'abbaye, les besoigneux accourent. Ils troquent, sans scrupule, leur religion paternelle contre celle qui doit leur permettre de vivi^e à l'abri du besoin, à l'écart des autorités auxquelles ils sont désireux de n'avoir pas à rendre des comptes. Autour de ce premier noyau de

^^uogle

44 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

fidèles, la mission étend petit à petit son influenee, mais celle-ci ne se répand jamais que parmi les gens les plus pauvres et les moins considérés. Il suffit, au Tonkin, de passer auprès d'un village catholique pour en avoir une preuve éclatante: on ne larde pas à ôlre entouré par une foule de mendiants qui tendent la main, en montrant leur scapulaire et criant : «Moi catholique ! catholica 1 » Jamais pareille mendicité ne s'étale dans ce que les missions appellent les «villages païens».

Fidèles à la tradition du moyen âge, la plupart des missions catholiques ont la prétention de couvrir de leur autorité et de celle de la nation qui les protège tous les indigènes qui s'établissent autour d'elles et qui travaillent pour elles. Il y eut môme un temps où elles prétendaient les mettre à l'abri des impôts. J'ai gardé le souvenir d'une conversation avec un vieux mandarin, chef d'une province de TAnnam qui est, à cet égard, tout à fait topique. Comme il se plaignait à moi, au cours de ma mission de 1887, de ce que certains villages catholiques refusaient l'impôt, je lui demandai comment il procédait quand pareil refus venait des autres villages. Il me répondit : « J'envoie des linhs (force de police) et ils paient tout de suite. » Je lui demandai : « N'enfaites-vouspas autant pour les villages chrétiens ? » Il me répondit: «Je l'ai tenté, mais ils ont reçu mes linhs à coups de fusil. »

Il est rare que les choses aillent aussi loin ; mais il est plus rare que les missions consentent à ce que les fonctionnaires indigènes opèrent sur leur territoire comme dans les autres parties du pays.

Les missionnaires ne méconnaissent ni l'exaclilude de ces faits, ni leur signification politique et sociale. «Les bergers, dit le P. Launay dans son Histoire générale de la

société des missions étrangères (i) , sont venus les premiers autour de la crèche, ce sont encore eux qui viennent reconnaître le Dieu de l'Eucharistie. Les grands et les riches ont peine à s'agenouiller sur le même parvis, à adorer le même Dieu, à obéir aux mêmes commandements que les petits et les humbles. Ils ont peine à croire qu'ils peuvent embrasser la môme religion sans déchoir». Il dit encore qu'aux yeux des indigènes des classes dirigeantes «embrasser la foi catholique est une chute, une déchéance qui, pour beaucoup, entraîne la honte. (2) » Celte déchéance et cette honte, les gens de rien, les misérables, les individus qui fuient les autorités locales peuvent y consentir, en raison des avantages qu'ils y trouvent ; un homme de bonne compagnie considère commeune injure la seule proposition de renoncer à sa foi.

Tout cela, dira-t-on, est assez naturel. Nous n'aimons pas à être contrariés dans nos opinions intimes; nous sommes froissés quand un étranger tente de pénétrer au fond de notre conscience. L'histoire, d'autre part, montre que les pauvres d'esprit et de bourse ont toujours été les premiers adeptes du christianisme. Mais si ces adeptes deviennent amis de la France en même temps que catholiques, nous n'avons pas à nous plaindre. Mieux vaut n'avoir des amis queparmi les pauvres que de n'en pas avoir du tout. Les partisansdu protectorat des missionsajoutent volontiers qu'en amenant des indigènes à la religion de la majorité des Français, lesmissionnairesles amènent à la France. Cette assertion n'a qu'undéfaut : celui de ne pas répondre aux faits; je dirais volontiers de ne pouvoir pas y répondre, car le seul but des missionnaires est de faire

(1) Hist. g en, de la Société des missions étrangères. If, p. 180.

(2) Ibid., p. 181.

46 LES MISSIONS DE L*£XTRÊME-6rIENT«

des chrétiens ; le reste leur importe peu ; ils le montrent par tous leurs actes, ils en témoignent dans tous les écrits relatifs à leurs campagnes religieuses. Le P. Launay raconte qu'un missionnaire s'étant donné comme représentant de Dieu sur la terre, le mandarin chinois auquel il s'adressait lui demanda: «Est-ce ton Dieu qui t'a dit de venir en Chine? L'as-tu vu? As-tuentendu ses paroles? »J/évêque répondit: «Dieumc l'adit par sa loi qui commande de l'aimer par-dessus toutes choses et d'aimer les hommes comme nous-mêmes; or, c'est ce que j'ai fait en venant publier ici ses grandeurs et ses miséricordes, et vous ouvrir le chemin du bonheur que je connais et que vous ne connaissez pas (1). » Dans ces lignes, se trouve tout le programme des missions.

Le missionnaire est envoyé de Dieu. Il n'est pas missionnaire pour faire connaître Sa patrie, mais pour gagner des adeptes à son Dieu. C'est uniquement pour Dieu qu'il travaille. J'ajoute qu'il n'y a pas lieu de le blâmer de parler et d'agir de la sorte; il a été éduqué pour une œuvre essentiellement religieuse et non pour des entreprises profanes.

Voici comment un missionnaire définit l'œuvre de la Société des missions étrangères dont il fait partie : « lo former à la cléricature les sujets qui en sont trouvés capables; 2^ prendre soin des nouveaux chrétiens; 30 travailler à la conversion des infidèles, en sorte que le premier emploi soit toujours préféré au second, et le second au troisième (2). »

Avant l'occupation française de l'Indo-Chine, alors même que les missionnaires auraient voulu faire autre chose, ils ne l'auraient pas pu. S'ils avaient voulu en-

(1) Hist, gén. de la Société des missions étrangères^ 11, p. 212.

(2) Ibid., p. 146,

seigner leur langue nationale, riiistoire de leur pays natal, ou toute autre matière susceptible d*inculquer Tainour de la France à leurs élèves, ils auraient immédiatement provoqué la défiance et Thostilité des pouvoirs locaux. Aussi se défendent-ils constamment d'avoir été envoyés par le roi de leur pays et affirment-ils travailler pour le compte de Dieu seul.

S'efforçaient-ils, du moins, de développer Tintelligence de leurs adeptes en leur inspirant le goût des éludes littéraires, scientifiques ou professionnelles? L'historien des Missions étrangères déjà cité, a donné lui-môme la réponse à cette question avec une admirable précision. Rappelons d'abord qu'en Indo-Chine comme en Chine, depuis une époque fort reculée, il existe, dans chaque village, des écoles fréquentées par tous les enfants, si bien qu'en ce pays le nombre des individus illettrés est très minime. Quoique provenant d'une classe très inférieure, les enfants savaient tous lire le chinois au moment où ils entraient dans les écoles des missions.

Rien n'eût été plus facile, en conséquence, que de répandre parmi les chrétiens des livres propres à leur inculquer certaines notions scientifiques, à former leur esprit en môme temps que l'on aurait consolidé leurs croyances religieuses. Les missionnaires n'en eurent môme pas la pensée.

Ayant constaté que les premiers livres rédigés à l'usage des chrétiens dans la langue chinoise étaient d'un style trop élevé — ils avaient, je crois, été faits par des jésuites — on décida d'en préparer d'autres « dans une langue accessible à tous. » Le P. Launay dit à ce sujet (1) : « Les écoles exigeaient un complément : des

(1) Eisl. gén. de la Société des missions étrangères^ II, p. 170.

48 LES MISSIONS DE l' EXTRÊME- ORIENT.

livres pour servir à rinstruction des maîtres et des maltresses d'abord, des élèves ensuite, et être répandus en grand nombre parmi les chrétiens. » On se proposait, au moyen de ces livres, « d'aider les chrétiens à conserver la vivacité de la foi » et de u faire glisser la connaissance du christianisme dans les familles infidèles. »

La nécessité des livres ayant été reconnue, on se mit à l'œuvre avec ardeur; on fit des livres en caractères chinois, susceptibles par conséquent d'être lus partons les indigènes; on en fit àTusage des enfants et pour celui des hommes ; et voici, d'après le P. Launay, quels furent les ouvrages qui sortirent du pinceau des missionnaires entre lesquels la besogne fut répartie : (t Mgr de Saint-Martin composa un Traité du purgatoire et le fitreviser par un prêtre indigène; il traduisit l'/mt^a^îon de Jésus-Christ^ le Catéchisme de Montpellier, des passages choisis de l'Ecriture sainte, les Litanies de saint Jean VEvangéliste et de nombreuses prières, particulièrement en l'honneur de saint Joseph. » On voit que la part faite à la science par ce premier auteur était absolument nulle.

Un autre, Mgr Moye, « composa également des prières, un livre de piété intitulé La voie droite du ciel, une Imitation de la sainte Vierge, où les mystères et les vertus de la mère de Dieu sont exposés en soixantetrois articles correspondant aux Pater et aux Ave du chapelet, avec lesquels on les entremêle dans la récitation. » Notez bien que je cite textuellement le P. Launay. 11 ajoute lui-même : « Ces ouvrages, lus avidement par les chrétiens, propagés parmi les païens, opérèrent un bien considérable; aujourd'hui, après près d'un siècle, ils sont très répandus dans plusieurs missions de la Chine et continuent d'imprégner les âmes d'une

LES MISSIONS EN INDO-CHlNË* 49

salutaire doctrine. » Je ne me permettrai pas de mettre en doute les assertions d'un homme qui, étant missionnaire, sait beaucoup mieux que moi ce qui convient à sa propagande; mais, n'ai -je pas le droit de me tourner vers les politiciens qui défendent les missions au nom des intérêts de la France, et ne puis-je pas leur demander comment toute celte littérature de bigotes pourrait nous faire des amis et servir Tinfluence française parmi les populations chinoises ou indo-chinoises?

Je continue à citer le P. Launay : « Le provicaire de la mission du Tonkin, M. Philippe Sérard, traduisit le Symbole de Bellarmin, les Examens de Tronson, la Perfection chrétienne de Rodriguez, la Retraite ecclésias- I tique de Tiberge ; il écrivit plusieurs volumes de Médi- : iations, un Traité de Vhumilité et compléta un cours I d'instructions que tous les aspirants aux fonctions de catéchiste sont tenus d'apprendre par cœur et de réciter en public. Mgr Longer donna un Catéchisme... Mgr Pigneau employa les loisirs forcés que lui créait sa I retraite au Cambodge à traduire le Livre des quatre fins I de Vhomme et les Méditations de Dupont. » Il n'est I point douteux qu'un Chinois ou un Annamite qui aurait lu tous ces ouvrages eût été en situation de se vanter d'une connaissance très suffisante du catholicisme; mais que savait-il de la France? En quoi sa science purement religieuse le pouvait-elle porter à désirer que la civilisation de la B'rance, dont il ignorait le premier mot, pénétrât dans son pays?

Voici un détail qui n'est pas négligeable après ceux qui précèdent. Toujours d'après le P. Launay, Mgr Pigneau « commença également les deux Dictionnaires annamite-latin-chinois et latin-annamite que Mgr ïabert acheva plus tard et fit imprimer à Calcutta. » Je m'em-

LANBSSAif. — Mistions. ^4 .

50 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

presse de dire que ce sont deux bons ouvrages; mais ne puis-je pas faire remarquer le soin pris par les deux évoques français auxquels ils sont dus de traduire le chinois et l'annamite en latin et non en français? Aucun trait peut-être n'est plus capable de donner une idée de l'indifférence avec laquelle la France est traitée dans ce milieu des missions, que l'on présente au public naïf comme indispensable au maintien de l'influence de la France (1).

Lorsque nous arrivâmes en Indo-Chine, il n'y avait pas une seule école de missionnaires oii Ton enseignât le français. On avait fait plus : on y avait remplacé l'enseignement des caractères chinois par celui d'une langue écrite spéciale, le Goc-Ngu, si bien que les enfants annamites n'ayant fréquenté que l'école des missions étaient incapables de correspondre par écrit avec leurs concitoyens. Ils étaient réellement des « êtres à part » dans leur propre patrie.

(1) Dans l'éducation des jeunes filles c'est aussi exclusivement au point de vue du seul prosélytisme religieux que les missions se placent. L'abbé Moye ayant conçu la pensée de créer une institution féminine sous le nom de Vierges institutrices^ voici le programme d'enseignement qu'il leur assignait : « faire connaître la religion, ranimer la ferveur et préparer des générations solidement chrétiennes... A fin de donner aux leçons un caractère constamment religieux, il prescrivit de les entremêler de prières très fréquentes. » Les Vierges institutrices devaient, en même temps, être des apôtres « il leur enjoignit d'enseigner les catéchumènes et ne craignit pas de les laisser discuter avec des lettrés sur les vérités religieuses ». Quant aux élèves des Vierges institutrices elles devaient « comme sœurs devenir les anges gardiens de leurs frères, comme épouses s'acquitter d'un pieux apostolat près de leur époux, comme mères s'asseoir en reines au milieu de leurs enfants et faire de leurs foyers autant de centres d'où rayonnerait la vie chrétienne. » Elles devaient, en un mot, porter le prosélytisme des missionnaires dans leurs familles. Le P. Launay, à qui j'emprunte ces détails (/6ici., Il, p. 166 et suiv.) avoue : « Le rêve enchanteurn'est pas encore réalisé, et personne ne peut prévoir l'époque de son accomplissement. »

LES MISSIONS EN iNDO-CHINË. 81

Le Coc-Ngu (il faut prononcer cocgnenx) est une manière d'écrire le chinois et Tannamite vulgaires avec les lettres au lieu des caractères chinois, en ajoutant à nos diverses lettres des accents et autres signes qui indiquent la manière de les prononcer. Les missionnaires de la Chine et de TAnnam l'inventèrent, il y a un siècle environ, dans le but de rendre plus facile renseignement du chinois et de l'annamite à leurs collègues, au moment de leur arrivée dans les pays où ces langues sont usitées. Le procédé est fort avantageux pour lalangue vulgaire. Au lieu d'avoir à se mettre dans la tête des milliers et des milliers de caractères chinois, l'Européen n'a qu'à se familiariser avec les signes qui indiquent la prononciation et avec des mots qui, étant écrits à Taide de notre alphabet, sont beaucoup plus faciles à retenir que les caractères.

Si les inventeurs du Coc-Ngu n'en avaient usé que pour faire apprendre le chinois ou l'annamite aux Européens, on ne pourrait que leur adresser de vives félicitations, car, à ce point de vue, ils ont rendu un très grand service, mais ils ne s'en sont pas tenus là. A peine le Coc-Ngu eut-il été inventé, les missionnaires s'empressèrent de l'enseigner aux enfants de leurs écoles et de leurs séminaires, en supprimant l'élude des caractères chinois.

Depuis que la France est devenue maîtresse de l'Indo- Chine, ils ont continué d'appliquer ce système avec la complicité des autorités françaises. Partout, dans les écoles ouvertes par les missionnaires, par les Frères des écoles chrétiennes, par les religieuses, on n'enseigne aux petits Annamites que le Coc-Ngu. Nulle part on ne leur apprend les caractères chinois.

En Cochinchine, on a fait mieux : les actes officiels sont rédigés en Coc-Ngu; le journal officiel à l'usage

82 LES MISSIONS DE L'EXtRÊME-ORIÉNT.

des indigènes est composé en Coc-Ngu. Comme, d'autre part, on a supprimé les anciennes écoles indigènes, dans lesquelles les enfants allaient apprendre les caractères, on a créé artificiellement une langue écrite que les lettrés chinois ou annamites ne peuvent lire, et Ton a fait disparaître la langue écrite tradionnelle du pays.

J*ai eu entre les mains une note de Mgr Puginier dans laquelle •le but de cette manière de procéder était exposé avec une très grande netteté. Il y était dit qu'en substituant le Coc-Ngu aux caractères, la mission se proposait d'isoler les chrétiens. Ceux-ci sont, en effet, incapables de lire les ouvrages les plus élémentaires de la Chine et de correspondre par écrit avec aucun lettré chinois ou annamite. Ainsi élevés, les clercs indigènes sont confinés dans la lecture des très rares ouvrages que les missionnaires ont écrits en Coc-Ngu à leur usage et qui traitent exclusivement de sujets religieux. Que les missionnaires aient trouvé un avantage, au point de vue catholique, à agir de la sorte, il est difficile de le contester. Leur but unique étant de faire des chrétiens et leur tactique étant de maintenir ces chrétiens sous l'autorité religieuse, en les écartant le plus possible des milieux païens, il est incontestable que la substitution du Coc-Ngu aux caractères chinois est de nature à favoriser beaucoup leur œuvre.

Tout autre est la situation de l'administration française. Son devoir essentiel étant d'augmenter la richesse des populations dont elle a pris la direction, elle doit rendre aussi faciles que possible, non seulement les relations de tous les habitants de ses possessions les uns avec les autres, mais encore les commu* nications de la colonie avec les pays voisins. Or, en Extrême-Orient, il y a plusieurs centaines de millions

d'habitants dont la langue écrite est représentée par les caractères chinois. Détourner les enfants de notre Indo-Chine de l'étude de cette langue, c'est les isoler dans TExtrême-Orient, les placer dans une condition d'infériorité manifeste par rapport à toutes les populations qui environnent notre colonie. C'est aussi blesser profondément l'amour-propre national d'un peuple dont nous avons tout intérêt à gagner les sympathies, car il nous serait impossible de conserver Tlndo-Chine si ses populations se montraient obstinément rebelles à notre administration.

Il y a donc un intérêt politique de premier ordre à ne pas inspirer au peuple annamite la pensée que nous voulons supprimer l'un des traits les plus importants de sa nationalité. Et Mgr Puginier donnait un détestable conseil aux premiers représentants de la France au Tonkin, lorsqu'il leur représentait la substitution du Coc-Ngu aux caractères chinois comme l'une des réformes qu'ils devaient s'empresser de faire. En cela, du reste, l'évêque restait fidèle au principe qui inspirait toute sa politique et qui, d'après son biographe, le P. Louvet, était de christianiser le pays ; comme s'il était sage, comme s'il était possible, dirais-je volontiers, de signifier, à un peuple dont on désire gagner les sympathies, que Ton se propose de faire disparaître sa religion I

C'est cette faute, cependant, que les missionnaires ont fait commettre partout à notre diplomatie ou à notre administration, et c'est pour cela que cette histoire du Coc-Ngu offre un intérêt d'ordre général qui échappe aux observateurs superficiels.

L'importance de cette question fut tellement méconnue par les gouverneurs de la Cochinchine que la connaissance de§ c^rj^ctères chjpoig n'existe presque

54 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

plus dans noire colonie. Son gouverneur actuel, M. Rodier, disait récemment, dans un rapport officiel ; « Oa peut prévoir le temps où, si Ton n'y prend garde, on ne pourra même plus trouver de bons professeurs pour les enseigner. »

Il résulte de cet oubli des caractères un inconvénient pratique dont la gravité commence à devenir très sensible. Tous les titres de propriété, les contrats entre particuliers, etc., ayant été, jusqu'à Toccupation française et môme dans les débuts de cette dernière, rédigés ea caractères chinois, il ne se trouve presque plus personne pour les lire. Les intérêts les plus graves sont livrés à la cupidité de quelques interprètes qui ont le monopole de la connaissance des caractères. Notre colonie se trouve donc isolée, au point de vue de la langue écrite, non seulement des pays voisins, mais encore de son propre passé.

On a projeté le rétablissement des écoles de caractères en Cochinchine ; il sera fort difficile de réaliser ce projet, car il n'y a plus en Cochinchine de maîtres capables de donner l'enseignement, ni d'écoles où on puisse réunir les enfants.

Si les missionnaires ne travaillèrent pas à répandre la connaissance de notre langue, ils ne s^occupèrent pas davantage de faire connaître notre civilisation ou les produits de notre industrie. Vivant de la vie annamite, se logeant, comme les Annamites, dans de misérables paillotes, se nourrissant, comme eux, de riz, de poisson salé et de thé ou d'eau pure, ne portant que des robes et des turbans en colonnade du pays, comment auraient-ils pu inculquer aux indigènes le goût de nos meubles, de nos étoffes, de nos vins et de nos liqueurs, des mille objets de luxe qui font la gloire et le profit de nos industriels? J'ai gardé le souvenir d'un brave hom-

me de missionnaire qui, étant venu me voir, au cours d'un voyage que je faisais dans TAnnam, s'excusa de ne pouvoir prendre part à notre déjeuner parce qu'il avait, disait-il, rompu depuis si longtemps avec les coutumes européennes qu'il craignait d'y manquer. Il avait contracté les habitudes indigènes au point de ne se servir que des sandales annamites. J'en ai connu un autre qui portait le costume chinois au grand complet, s'était fait raser la tète comme les Célestes et laissait voir sur son dos la longue tresse artificielle qui forme la « queue » des Chinois.

Cette façon de faire condamne les missionnaires catholiquesàne rendre aucun service ni ànotre commerce ni à notre industrie. Sous ce rapport, ils diffèrent entièrement des missionnaires protestants. Ceux-ci sont presque toujours mariés et s'expatrient avec leur famille, ce qui les contraint de mener un genre de vie confortable. D'un autre côté, il n'est pas rare qu'ils travaillent, plus ou moins directement, au profit des commerçants et des industriels qui entretiennent leurs missions. Les indigènes qu'ils convertissent adoptent des costumes semblables à ceux des Européens, et, par conséquent, achètent des étolfes, des habits, des robes fabriqués en Europe. D'une façon générale, on peut dire que les missionnaires catholiques adoptent les mœurs des indigènes parmi lesquels s'exerce leur ministère, tandis que les missionnaires protestants tendent et souvent réussissent à faire adopter les mœurs européennes par les indigènes qu'ils convertissent.

Du reste, les deux sortes de mi ssionnaires s'adressent, d'ordinaire, à des catégories différentes d'indigènes. Tandis que les missions catholiques recherchent de préférence les classes inférieures^ c'estparmi les classes supérieures que les missions protestantes s'efforcent

56 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

de faire pénétrer leur action. Seuls, les jésuites suivirent, au Japon et en Chine, une tactique assez semblable à celle que pratiquent à peu près partout les missionnaires protestants. Ils s'insinuaient parmi les mandarins, se faufilaient à la cour, gagnaient les bonnes grâces des lettrés par leur respect des traditions locales et du culte des ancêtres. Ce furent, je l'ai déjà rappelé, les motifs qui firent préférer à leurs missions par la papauté, celles des dominicains et de la Société des missions étrangères qui, se dévouant exclusivement au prosélytisme religieux, sont en guerre ouverte avec les mandarins et les lettrés.

En somme, il résulte de tous les faits les mieux observés que jamais les missionnaires catholiques ne contribuèrent à répandre en Extrôme-Orient, ni l'amour de la France et des Français, ni Tusage de notre langue, ni remploi des produits de notre industrie, ni le goût de notre civilisation.

Lorsque la France, en 1859, prit possession de la ville de Saïgon, les missionnaires catholiques étaient établis en Cochinchine depuis plus d'un siècle. Or, voici ce que dit de la situation des écoles des missions le P. Louvet, dans son histoire de Mgr Puginier : « Jusqu'alors, en dehors des séminaires, pour la formation d'un clergé indigène, nos missions annamites n'avaient pas encore d'écoles proprement dites... Ceux de nos chrétiens qui voulaient recevoir un peu d'instruction étudiaient chez eux, ou, comme leur compatriotes païens, fréquentaient quelqu'une de ces écoles de caractères chinois qui ont été de tout temps très multipliées en Annam(l). » Donc, pendant plus d'un siècle les missionnaires ne s'étaient occupés en Indo- Chine, comme dans tout l'Extrême-Orient du reste, que de préparer quelques indigènes à la cléricature. Ils n'avaient pas fondé d'autres écoles que des séminaires. En quoi cela pouvait-il servir les intérêts de la France?

Je ne reproche pas aux missionnaires, je le répète,

(1) Louvet, Vie de Mgr Puginier, p. 90,

58 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

d'avoir procédé comme ils racontent eux-mêmes qu'ils le firent. Je sais qu'ils ne pouvaient pas agir autrement. Tenus en suspicion comme étrangers, beaucoup plus que comme catholiques, par les pouvoirs locaux, ils auraient ruiné leur entreprise religieuse de leurs propres mains, s'ils y avaient ajouté des écoles faisant concurrence à celles des communes annamites, et, surtout, s'ils y avaient donné un enseignement où il eût élé fait allusion, d'une façon quelconque, à la France. On ne peut donc pas leur en vouloir de ne pas s'être adonnés à une œuvre d'éducation qui leur était absolument interdite par leur caractère de catholiques et d'étrangers ; mais alors, qu'on nous dise en quoi ils avaient été, pendant tout un siècle, utiles à la France.

Les partisans des missions ne manqueront pas de faire observer que les missionnaires catholiques français furent les premiers à songer à l'occupation de la Gochinchinepar la France. Ils rappelleront que, dès 1784, Monseigneur Pigneau de Béhaine proposa au gouvernement de Louis XVI d'envoyer des troupes en Gochinchine et de conclure un traité avec le prince Nguyen- Anh qui, plus tard, fut empereur d'Annam,sous le nom de Gia-Long. Ce fait mérite de nous arrêter, car il met en lumière la politique des missions.

Le prince Nguyen-Anh avait été écarté du trône par une intrigue de Palais, et vivait en Gochinchine. L'évoque d'Adran lui persuada que la France l'aiderait volontiers à conquérir son royaume, s'il lui assurait quelques avantages dans le pays. Le prince avait consenti à nous promettre le port de Tourane et l'île de Poulo-Condore avec le monopole du Commerce en Gochinchine, si nous lui fournissions des troupes européennes pour assurer la défaite et la déchéance de l'usurpateur qui lui avait pris son trône.

Il n'avait pas été difficile à Tévêque d*Adran de faire valoir, auprès du gouvernement français, les motifs d'ordre politique susceptibles d'être invoqués à l'appui du concours militaire sollicité par Nguyen-Anh. La possession par la France d'un bon port dans TAnnam nous aurait assuré, à cette époque lointaine, une situation prépondérante dans les mers de Chine. Mais il s'agissait de savoir si la situation politique et maritime de la France lui permettait de se lancer dans une expédition dont les principales phases se dérouleraient à quatre mille lieues de la métropole et alors que nous avions à lutter en Europe avec des difficultés de toutes sortes.

Le parti aristocratique et la société religieuse de Paris donnèrent un apppui sans réserve au projet de révêque d'Adran ; le premier par snobisme, le second parce que Monseigneur Pigneau avait fait valoir auprès de lui les véritables motifs de sa conduite. Dans les salons, on se disputait le petit prince Canh, fils de Nguyen-Anh, que Tévêque avait conduit en France et qui ravissait tout le monde par sa gentillesse. 11 élait tellement à la mode, que le coiffeur de la reine, le célèbre Léonard, imagina pour les élégantes de la cour les chignons à la chinoise et pour les hommes la coiffure au prince de Cochinchine.

Pendant que Ton s'amusait ainsi dans les milieux aristocratiques, l'évêque d'Adran se défendait auprès de la Propagande et des personnages religieux de Paris, de poursuivre aucun but de conquête au profit de la France ; il exposait les véritables motifs de sa conduite, qui étaient d'ordre purement religieux, et il obtenait ainsi les concours les plus utiles, car, toute notre politique d'outremer était alors, mais pas beaucoup plus qu'aujourd'hui, entre les mains des congrégations religieuses.

60 LES MISSIONS DE l'eXTRÊME-ORIENT.

On était alors en 1787. En atlendanl que la France lui envoyât des troupes, Nguyen-Anh faisait de grands efforts pour reconquérir son royaume, et il s'était rendu maître de la majeure partie de la Cochinchine. On escomptait déjà, dans les missions, ses nouvelles victoires etTony rêvait, dit le P. Launay(i),« d'un nouveau Constantin, roi de tout TAnnam, prosterné avec ses sujets aux pieds de la croix conquérante et souveraine ». Le missionnaire historien ajoute: « Leur rêve, emporté par leur zèle montait plus haut, croyait que, grâce à ce puissant exemple, l'influence du christianisme s'étendrait rapidement, non seulement en Cochinchine, au Tonkin, mais encore dans tout l'Extrême- Orient. » Il est impossible de ne pas remarquer l'exclusivisme des préoccupations qu'avaient les missionnaires. C'est la « Croix conquérante et souveraine » qu'ils voient dans leurs rôves, nullement la France étendant son influence en Extrême-Orient. Les Anglais de l'Inde ayant fait offrir à Mgr Pigneau leurs ser\'ices et de l'argent, il rejeta leurs avances; parce que « il ne pouvait pas, en conscience, dit son biographe, introduire des protestants, sur la terre de Cochinchine qu'il voulait conquérir à Jésus-Christ et à l'Église catholique. »

Le gouvernement de Louis XVI ayant décidé de ne pas donner suite aux projets de l'évêque d'Adran, celuici ne craignit pas d'engager la responsabilité de la France : il entraîna avec lui en Cochinchine des officiers et des soldats français qu'il mit à la disposition de Nguyen-Anh et qu'il accompagnait lui-même dans l'armée de ce prince.

C'est même au cours d'une expédition militaire de Nguyen-Anh que l'évêque mourut. Il eut soin de pré-

(1) Hist. gén. de la çoc. de$ mUs. élrancf., II, p. 2o2,

ciser lui-même, dans ses dernières paroles, la pensée intime qui avait inspiré toute sa conduite. C'était en 1799, la Révolution avait, depuis longtemps, soustrait TEtat à rinfluence de l'Église et Tévôque ne le pardonnait pas à la France : « Croix précieuse, disait-il, d'après son biographe, les Français vous ont renversée et rejetée de leurs temples; venez en Cochinchine... J'ai voulu vous planter en ce royaume, jusque sur le trône des rois... Plantez l'y vous môme, ô mon Sauveur, et érigez vos temples sur les débris de ceux des démons. Régnez sur les Cochinchinois (1). »

Je ne critique pas; je constate. Je ne blâme pas la conduite de l'évoque d'Adran, qui fut un homme de valeur, intelligent et hardi, mais il m'est impossible de ne pas constater que, d'un bout à l'autre de sa vie, il' fut avant tout évoque et travailla surtout, sinon exclusivement, pour son Eglise. Je ne puis oublier qu'il ne tint aucun compte des embarras dans lesquels il risquait d'entraîner la France, en se mêlant à une guerre civile et en y entraînant des officiers et des soldats français, alors que le gouvernement de Louis XVI avait refusé de lui donner son concours.

Je vois en lui ce qu'il fut et voulut être : un missionnaire devenu politicien par prosélytisme religieux et sacrifiant tout à son désir de faire triompher son Église. Et je voudrais que l'on comprît par son histoire combien il peut être dangereux pour la France, que sa politique, dans les pays d'outremer, soit inspirée par des préoccupations religieuses.

Je pourrais ajouter, en matière de morale de l'histoire de révoque d'Adran, que même au point de vue catholique où il s'était placé, son entreprise était purement

(1) Eist. gén. de la soc. des miss, étrang., II, p. 334.

62 LES MISSIONS DE l'eXTKÊME-ORIENT.

chimérique. Nguyen-Anh devenu empereur sous le nom de Gia-Long, grâce en partie au concours des catholiques et des Français, dut se montrer, pour conserver son trône, l'un des ennemis les plus acharnés des missions catholiques qu'il y ait eu sur le trône d'Annam. Simple prétendant, il avait utilisé Taide des catholiques; empereur, il était contraint de défendre contre les missionnaires la religion de son peuple, et contre des étrangers, Tindépendance de son pays.

Les successeurs de Gia-Long sur le trône d'Annam se montrèrent, pour les mêmes motifs, constamment hostiles aux missions. Bien rares furent les périodes où les missionnaires ne furent pas contraints de se cacher. Et même pendant ces périodes ils durent éviter tout acte et toute parole qui auraient pu les faire soupçonner de travailler pour le compte de la France. C'est une des raisons pour lesquelles ils n'enseignèrent jamais le français dans leurs écoles. Lorsque la France s'empara de la Cochinchine, ils vinrent se mettre à la disposition de nos troupes, mais on aurait tort de croire qu'ils les avaient appelées. 11 en fut de môme au moment de l'occupation du Tonkin.

A l'époque de ce dernier événement, le prélat le plus considérable de l'empire d'Annam était Mgr Puginier, évêque d'Hanoï, or voici ce qu'en dit son biographe, le P. Louvet, qui fut son collaborateur et son confident : « Quoi qu'en aient dit les journaux haineux ou mal informés, quoi que pensent faussement à ce sujet les mandarins et les lettrés, ce ne sont ni les vicaires apostoliques, ni les missionnaires qui ont poussé les Français à s'établir en Annam. Ils se sont bornés, comme c'était leur droit, à réclamer la protection de leur gouvernement. Je dirai plus : un grand nombre de nos confrères j et Mgr Puginier était du nombre, bienqu'excel^

lents patriotes, redoutaient de voir la France s'installer ici, à cause des suspicions et des haines que la présence de Tétranger devait fatalement exciter contre les chrétiens. Les catastrophes de ces vingt dernières années ont prouvé que leurs craintes n'étaient pas exagérées (1).»

Il serait facile de montrer par d'autres témoignages et de nombreux faits, non seulement que les missionnaires ne souhaitaient pas l'établissement de la France au Tonkin, mais encore que le concours donné par eux à nos troupes fut très réservé. Je ne ferai à cet égard qu'une seule citation. Elle est empruntée, comme la précédente, à la biographie de Mgr Puginier.

Le P. Louvet raconte qu'au moment de la conquête un officier, ayant prié le missionnaire de la région oij il opérait de l'aider à recruter des coolies et n'ayant obtenu qu'un refus formel, fit arrêter le missionnaire. L'officier avait eu tort; il en fut blâmé par ses chefs; mais il n'en restait pas moins acquis que la mission avait manifesté la plus grande mauvaise volonté à servir les intérêts de nos troupes. Réunir des coolies est une opération difficile; la mission aurait pu en trouver parmi ses chrétiens qui sont toujours des miséreux. C'est sans doute ce qu'avait pensé l'officier; s'il dépassa les limites de son droit dans l'expression de sa mauvaise humeur, il n'en est pas moins certain que celleci pouvait lui paraître légitime. Après avoir raconté cet incident, le P. Louvet ajoute : « Ce petit fait est un exemple des fausses idées que certains de nos compatriotes se font ici au sujet du rôle des missionnaires. Nous ne sommes nullement au service du Protectorat, auquel nous ne demandons rien que de nous assurer la

(1) Louvet, Vie de Mgr Puginier, p. 508.

64 LES MISSIONS DE l'exTRÊME-ORIENT.

protection commune à laquelle tous les Français ont droit. Autant que personne, nous aimons notre pays, nous le servons de notre mieux et très utilement, suivant moi, en propageant l'Evangile et en multipliant le nombre des chrétiens, c'est-à-dire en faisant pénétrer dans les milieux païens, entièrement fermés à l'influence européenne, nos idées, nos mœurs, notre civilisation et notre foi. Qu'on ne nous en demande pas davantage et qu'on ne cherche pas à nous tirer de notre vocation en voulant faire de nous des agents politiques ou commerciaux. A chacun son œuvre (1). »

Le P. Louvet exprime dans ces lignes deux idées distinctes et inégalement justes. Use fait illusion quand il affirme que ses confrères répandent parmi les indigènes nos idées et notre civilisation en môme temps que leur foi. La vérité, comme jel'ai montré précédemment, c'est qu'ils répandent uniquement leur foi. Et c'est pour cela précisément, qu'il leur est impossible d'obtenir de leurs chrétiens, à certaines heures, les services que notre administration ou nos troupes se croient en droit d'en attendre.

Pourquoi le missionnaire dont il a été question cidessus refasa-t-il d'aider un officier à trouver des coolies? pourquoi ne lui offrit-il pas d'en choisir parmi ses chrétiens ? Tout simplement parce qu'il répugne aux Annamites de faire le métier de coolies militaires. Et je reconnais qu'ils n'ont pas tort d'éprouver cette répugnance. Celle-ci est telle que le missionnaire aurait, sans aucun doute, perdu la majeure partie de ses adeptes, s'il s'était avisé de leur proposer d'aller servir nos troupes comme coolies. D'un autre côté, le missionnaire ne pouvait pas aider l'officier à lever des coolies parmi

(1) Louvet, Vie de Mgr Puginier^ p. 510.

les bouddhistes sans s'exposer aux représailles de ces derniers. Il préféra refuser le concours qui lui était demandé ; il agissait, en cela, conformément aux intérêts de sa mission, de sa religion et de sa propre personne, mais il serait difficile d'admettre qu'il servait les intérêts de la France.

Quant aux motifs pour lesquels les missionnaires du Tonkin tenaient peu à ce que la France prit possession du pays, il est facile de les diviner. Tant que la mission se trouvait en présence des seules autorités annamites, elle pouYait,'en invoquant le nom de la France, obtenir pour ses chrétiens des privilèges que la France ellemême, devenue maîtresse de l'Indo-Chine, ne saurait leur accorder. Avant notre arrivée au Tonkin, les missions étaient presque entièrement fermées aux autorités annamites. On n'y payait guère d'impôts et Ton y était placé en dehors de la justice indigène. Depuis Toccupalion française il en est autrement. En vertu de nos principes égalitaires, nous ne faisons aucune différence, parmi les indigènes, entre les chrétiens et les bouddhistes : tous sont également contraints de payer les impôts et de s'incliner devant la justice. Les missionnaires étaient autrefois souverains sur le territoire de leurs établissements; ils ne sont plus, aujourd'hui, que des citoyens comme les autres et leurs chrétiens ne peuvent se soustraire à notre administration. De là une résistance tacite mais non douteuse opposée par les missions et leurs chrétiens à la domination française.

Au Tonkin, en 4894, lorsque je fis appel aux mandarins et à la corvée communale traditionnelle pour la construction des premières routes, je trouvai le concours le plus dévoué chez les mandarins et les notables des communes bouddhistes, tandis que les villages

LilNBSSAN. — MiêSionS. DigtizedbyN^iSJUVlt:

chrétiens et les missionnaires se montrèrent fort récalcitrants. Le dernier centre de la rébellion annamite, dans ce même pays, fut le Yenté, dont la population était presque entièrement chrétienne. Vivant depuis longtemps indépendante des autorités annamites, elle se montra fort hostile à la pénétration de notre administration et de nos troupes sur son territoire. Je tentai d'obtenir sa soumission par l'intermédiaire des missionnaires espagnols, auxquels est attribuée toute la partie du Tonkin située au nord du fleuve Rouge, mais tous mes efforts furent inutiles. Les chrétiens du Yenté étaient d'accord avec les pirates pour résister à notre autorité ; ils voyaient dans son établissement sur leur pays la perte de l'indépendance qu'ils avaient acquise grâce aux missions.

Si les missionnaires ne nous ont guère aidés à prendre possession de Tlndo-Chine, ils manifestèrent^ en revanche, dès que nous y posâmesle pied, la prétention d'être les inspirateurs et les directeurs de la politique française. En 1861, au moment où nous prîmes possession de Saigon, ils eurent l'illusion que toutes les forces de la France seraient mises au service de leur apostolat, et, sous leur impulsion, les familles de bas étage qui fournissaient à nos officiers et à nos soldats des domestiques et des filles se convertirent en grand nombre au catholicisme.

Les missionnaires auraient désiré que ces conversions fussent encouragées parles autorités françaises, et que l'on réservâttoutes les faveurs et tous les emplois àleurs chrétiens. Certains des représentants de notre pays y auraient volontiers consenti et même s'y prêtèrent de fort bonne grâce, mais pas autant que les missions le désiraient. Le P. Louvet, dans sa biographie de Mgr Puginier, s'en plaint amèrement : « Si l'administration

française, dit-il,n'avait pas été égarée par de déplorables préjugés, elle aurait encouragé ce mouvement (de conversions)... Avec nos fameux principes libéraux, nous avons cru faire merveille en prenant le contre-pied de cette sage politique (l).i Le P. Louvet affecte d'oublier en écrivant ces lignes que les chrétiens étaient tous de très basse extraction et dépourvus de toute instruction, par conséquent incapables d'inspirer le moindre respect à leurs concitoyens ; au lieu de nous servir ils ne pouvaient que nous faire détester.

Toutefois, Tautorité de la mission était si considérable au moment de la conquête, que de nombreux postes plus ou moins importants furent confiés à des annamites uniquement parce qu'ils étaient chrétiens. Ceux qui connaissent l'histoire de notre Indo-Chine pour l'avoir étudiée sur place, n'ignorent pas le préjudice porté à l'influence de la France en Cochinchine d'abord, puis au Tonkin et dans l'Annam, par ces indigènes que Ton bombardait aux fonctions les plus diverses et parfois les plus élevées de l'administration locale uniquement parce qu'ils portaient un chapelet ou bien avaient servi, à des titres variés, parfois indéfinissables, les officiers ou administrateurs français. Quels mécontentements et quels désirs de vengeance ne provoquait-on pas parmi les lettrés, en les plaçant sous les ordres de gens qui ne savaient rien, parmi les notables en les soumettant à l'autorité d'individus qui, la veille, n'eussent môme pas été jugés dignes de les servir I Ce fut la cause principale des incessantes insurrections qui eurent lieu en Cochinchine pendant plus de dix ans et qui, ensuite, nous obligèrent à guerroyer, dans le delta du Tonkin, jusqu'à la fin de 1891*

(1) Louvet, Vie de Mgr Puginier, p. 89,

Cependant les missionnaires se plaignent que ron n'ait pas suffisamment encouragé leur prosélytisme. Le P. Louvet accable, par exemple, de ses malédictions certain amiral Bonnard qui, fort sagement, après la conquête de Saïgon et des provinces septentrionales de la Gochinchine, recommandait aux Français « d'étu* dier avec soin les coutumes civiles et religieuses des Annamites pour éviter de les froisser (1). »

Après la conquête comme auparavant, les missionnaires n'avaient qu'un but : faire des chrétiens. Faut-il s'en étonner? N'est-ce point pour cela qu'ils s'étaient faits missionnaires ?

Longtemps après la conquête, en 4891, il se produisit à Hué un fait qui montre jusqu'à quel point la mission était encore désireuse de jouer un rôle politique. Un prince de la famille royale, tombé dans une situation fort précaire, s'étant converti au catholicisme, la mission conçut le projet de le substituer à l'empereur régnant. Une intrigue fut nouée dans ce but autour du résident français de TAnnam, qui eut le tort de s'y prêter. La cour en fut informée, le bruit en courut parmi la population et il en résulta un émoi d'autant plus grand que l'on croyait à une entente du gouvernement français avec la mission. Lorsque j'arrivai à Hué, en juillet 1891, comme gouverneur général, cette question fut la première dont le conseil de régence m'entretint. Je m'empressai de dissiper ses inquiétudes, et je pris les mesures nécessaires pour mettre fm à une intrigue dont la réussite n'aurait pu être que fort nuisible aux intérêts français. Dans cette circonstance comme dans une foule d'autres, la mission faisait passer le souci de son prosélytisme religieux avant

(1) Louvet, Vie de Mgr Puginier^ p. 91*

celui des grands intérêts de la France. Elle cherchait toujours un Constantin qui obligerait les populations annamites à se convertir au christianisme. Or rien n'aurait pu être plus dangereux pour la France, car il en serait résulté fort probablement une rébellion générale des populations annamites. Ainsi m'estimai-je fort heureux d*ôtre arrivé à temps pour mettre un ternae à Taventure.

Voici un autre fait également caractéristique de Tesprit dont sont animés les missionnaires. En 1892, aussitôt après que les provinces de TAnnam et du delta Tonkinois eurent été pacifiées, les mandarins annamites me demandèrent l'autorisation de restaurer les pagodes, dont un grand nombre avaient été pillées et détériorées par nos troupes à Tépoque de la conquête. Je leur as rendre toutes celles dont l'occupation avait cessé de nous être indispensable et je les aidai par quelques subventions à restaurer celles qui avaient été endommagées. Parmi ces dernières, figurait la pagode élevée au génie de la province de Hanoï. Lorsqu'elle eut été remise en état, les autorités annamites vinrent m'inviter à assister à son inauguration. A peine mon acceptation fut-elle connue, que je reçus la visite de l'évêque de Hanoï. H venait me prier de ne pas me rendre à « une cérémonie païenne », de ne pas encourager par ma présence le « paganisme » des populations annamites. N'ayant pu me faire revenir sur mes intentions et renier mes engagements, il protesta, dans la chaire de sa cathédrale, contre mon attitude et invita les Européens à faire le vide autour de moi dans cette circonstance. Son sermon fut sans effet sur la population européenne, mais il mécontenta fortement les indigènes. Cet évêque était pourtant un excellent homme, et qui me montra une grande sympathie dans des cir-

70 LES MISSIONS DB l' EXTRÊME-ORIENT.

constances où elle me fut particulièrement agréable ; mais il était évoque : il ne pensait qu'au progrès de sa religion et ne pouvait pas se mettre en tôle que le représentant officiel de la France assistât à une cérémonie « païenne ». Il trouvait excellent que moi, librepenseur, je me rendisse à son église quand il y célébrait quelque office funèbre en Tbonneur de nos officiers ou de nos soldats, mais il n'admettait pas que je m'associasse à. la joie de tout un peuple fêtant la restauration de son culte national.

Cependant, l'une des satisfactions les plus grandes que j'ai éprouvées est celle qui me fut procurée par les Annamites le jour de l'inauguration de la pagode restaurée de Tran-Vu. La joie manifestée, en cette circonstance, par toute la population indigène, les sentiments exprimés par le Kinh-Luoc, chez qui la fidélité à notre cause n'a point étouffé le sentiment national» l'éclat tout spontané donné à la fête par un immense concours de peuple, témoignaient de la satisfaction éprouvée par une population dont la religion nationale avait été, depuis dix ans, de notre part, l'objet de mépris et de profanations incessantes et qui se sentait libre de rendre désormais, à ses ancêtres et à ses gé« nies, les hommages rituels consacrés par ses traditions et sa foi.

Si, aujourd'hui, je rappelle ces faits, c'est uniquement pour montrer quelle erreur on commetrait si l'on se laissait aller, dans nos colonies ou ailleurs, à suivre les directions des missionnaires, comme on l'a fait, malheureusement, dans le passé. Ils contiennent, à l'adresse de nos administrations coloniales et do notre gouvernement, un enseignement profitable à la France.

Page 1