Les Confession* ayant paru en 1768, c'est-à-dire quatre
L'épreuve que Goelhe imagina de tenter à cette occasion, aussi extravagante, a l'irrévérence de moins. Tirant donc de sa poche un couteau, il le lance à la rivière de toute sa force. S'il voit le couteau tomber dans l'eau, il sera peintre, le sort en est jeté ! mais si au contraire les saules plantés sur le bord lui en dérobent la chute, il renonce atout jamais à son idée. L'oracle eut le bon esprit de ne se pas compromettre et ne donna qu'une réponse ambiguë. Car d'une part, Goethe ne vit pas le couteau plonger, mais de l'autre, il aperçut clairement le bouillonnement de l'eau dont sa chute fut cause* Ce qui fit qu'il continua de douter et de s'abstenir. Cette aimable pérégrination se prolongea ainsi quelques jours au bout desquels Goethe atteignit Ems. Là il jugea convenable et salutaire de faire une petite halte hygiénique et après avoir complaisamment retrempé ses forces aux sources de l'endroit, il se remit en route et descendit le vieux Rhin en bateau, jouissant avec délices des magniûques points de vue d'Oberlahnstein, et d'Ehrenbreitstein.
Dès sa venue, La famille La Roche l'accueillit à bras ouverts, et presque aussitôt il put se considérer
années avant l'époque où nous sommes, il y a de la part de Gcet i , sinon plagiai, du moins réminiscence.
comme étant de la maison. Tout le monde le recherchait, (échoyait, l'accaparait; la mère pour ses talents littéraires, le père pour sa joyeuse humeur et son parfait bon sens, les jeunes filles pour ce poétique rayonnement dont il marchait environné. M me de La Roche, jadis les premières amours de Wieland, venait de composer une nouvelle dans le style de Richardson : V Histoire de madame de Sternhe'nn, et peut-être y avait-il quelque petit calcul de femme auteur dans cette manière d'attirer des gens dont il importait de se rendre l'opinion favorable. Quoi qu'il en soit, la chose lui réussit avec Goethe qui écrivit sur son livre un bel article que le Journal des Savants de Francfort s'empressa de publier. II est vrai que les méchantes langues de l'époque racontent qu'elle dut cette complaisance beaucoup moins à ses propres mérites littéraires qu'aux charmes de sa fille Maximiliaue dont les yeux irrésistibles avaient dès l'abord fasciné le jeune Reiviewer. C'est elle qui figura dans Werther sous le nom de M lle B. et qui fut depuis la mère de Bettina. Ce qu'i! y a de certain, c'est qu'on ne tarda pas à se prendre de belle flamme ; que les regards parlèrent et que l'amoureuse fleurette alla son train ni plus ni moins que si Charlotte n'eût jamais existé. Con-
duite impardonnable qu'on a quelque peine à s'expliquer, même quand on connaît la prodigieuse mobilité de cette nature. A Dieu ne plaise qu'il oublie l'idole 4'bier aux pieds de la maîtresse d'aujourd'hui. Pour les perdre un instant de vue, il ne renonce ni à ses souvenirs, ni à ses souffrances qui se réveillent en temps et lieu sous la moisson de fleurs dont il les couvre. Mais il y a en lui une telle exubérance de vie, tant de force jointe à une impressionnabilité si extraordinaire que jamais un sentiment, quel qu'il soit, ne saurait «enshataer son indépendance et l'absorber, somme Werther, jusqu'au suicide. Sqû cœur ressemble à ces grands arbres des forêts qui portent des chiffres mystérieux gravés au vif de leur iécorce et qui, chaque année, au printemps, voient leurs rameaux se couronner de feuillages nouveaux et s'emplir de joyeux concerts, associant ainsi la fête de l'heure présente à l'indélébile mélancolie ,des souvenirs i
Que Charlotte, après tant de rêves, 4e soupirs, de désirs et de langueurs, que Charlotte appartienne
finalement à un autre, à coup sûr, il n'en mourra pas. Et pourtant, de ce qu'il porte galamment sa douleur, il n'en faudrait point se trop hâter de conclure que cette douleur n'ait point existé. Quel que soit le sentiment qui l'affecte, ce sentiment ne saurait l'empêcher d'être ouvert à l'impression du moment : sereine ou gaie, riante ou morose.
« Poésie est délivrance. »
A ce compte, le roman de Werther fut la réalisation poétique d'un état ressenti en prose ; et combien dure cette incubation morale, cet état aigu dont une fiction immortelle amène la délivrance? deux ans, ni plus ni moins. C'est en septembre 1772 que Goethe quitta Wetzlar, le roman ne fut écrit qu'en 1774, et pendant ce temps, que devenait ce grand et loyal amour délibérément relégué dans les profondeurs de la conscience du poète ? Il se taisait, laissant les joyeux feux-follets tourbillonner à la surface, et préparant, comme la chrysalide, sa radieuse transformation.
A Francfort, il se reprit à son goût pour la peinture ; c'était le tour des maîtres flamands de passionner cette imagination curieuse surtout de saisir la vie dans l'art. Il se mit h fréquenter leurs chefs-
d'œuvre, que les musées et les collections particulières de la ville impériale comptent en grand nombre. 11 peignit même à l'huile, d'après l'original, divers sujets de nature morte, entre autres un couteau à manche d'écaillé et d'argent qu'il réussit très-agréablement : succès qui lui procura la plus vive et la plus légitime des satisfactions* Avoir Goelz de Berlichingen dans son portefeuille, Werther et Faust dans sa tête, et mettre son orgueil à copier fidèlement un manche de couteau, il faut, pour comprendre de pareils enfantillages, avoir vu Rossini jouer du basson ! Ce beau zèle toutefois dura peu, et son dilettantisme, rebuté par certaines difficultés d'exécution, ne tarda point à passer à des sujets d'un ordre plus relevé. Des colporteurs italiens étant venus tenir boutique à la foire de Francfort, Goethe s'arrêta devant leurs étalages, où figuraient en quantité des plâtres et des moulures d'après. l'antique, et ne s'éloigna qu'après avoir acheté diverses reproductions de chefs-d'œuvre. C'est là que se laisse saisir le premier germe de ce grand amour des arts plastiques, qui plus tard donna de si beaux fruits, et à dater de ce moment l'école flamande cessa d'absorber sa rêverie, que l'idéal sollicitait déjà. Dans une existence bien ordonnée, il y a temps pour tout, et' Goethe, qui connaissait les
sans doute, mais, Dieu merci, point assez malades pour rester insensibles aux splendeurs du paysage. Il s'oublie à contempler ces collines boisées, ces hautes cimes que le soleil inonde de ses rayons, tandis qu'une brume flottante obscurcit les vallées, ces vieux Burgs si fièrement rangés sur leurs pics séculaires, et son àme irrésistiblement émancipée noie dans l'azur et la lumière les souvenirs du cher roman auquel il a fallu dire adieu. On connaît le singulier penchant que Goethe avait pour la peinture, ces fantasques désirs de manier la brosse qui, sa vie durant, hantèrent son cerveau. A l'enthousiasme que ce spectacle éveille en lui, il croit surprendre le secret de sa vocation et pour en finir désormais avec cette incertitude il se décide à faire parler le sort, bien résolu quel que soit son décret à s'y soumettre irrévocablement. Qui ne se souvient de ce bizarre passage des Confessions où Rousseau lance une pierre contre un arbre et voit un signe de son salut éternel dans le fait d'avoir touché ce but ? « Ce qui véritablement n'était pas difficile, car j'avais eu le soin de le choisir fort gros et tout près ; depuis lors, je n'ai plus douté de mon salut. * »