Goethe : Ans meinem Leben, t. I, p
bourg, en présence d'une jeune fille amoureuse et parfaitement libre de se marier à qui lui plaît, la question du génie était seule en jeu ; à Wctzlar, les choses devenaient plus graves et l'honneur allait se trouver compromis. S'engageant de parti pris dans cette incroyable aventure avec une personne qui pouvait laisser parler son cœur, mais qui n'était plus en état de disposer de sa main, Goethe n'avait aucunement songé aux conséquences. D'ailleurs l'impossibilité même de ces amours n'était-elle point la meilleure des sauvegardes? On jouait avec le feu, quitte à l'éteindre dès que le danger commencerait, et le danger était déjà là qu'on n'en soupçonnait même pas l'existence. Puis lorsque la vérité éclata dans tout son jour, lorsqu'on vit ce qu'il était advenu de ce feu de paille, au lieu de s'enfuir tout effarés l'un par ici, l'autre par là, on continua paisiblement sa promenade au clair de lune, la jeune fille se disant « il m'avertira quand il sera temps », et le damoiseau remettant toujours au lendemain. Tel était Merck, l'homme qui jugea à propos d'intervenir dans le roman de Wetzlar. Il était temps et grandement; un coup d'œil lui suffit pour se rendre compte du péril et pour arrêter le dessein de trancher dans le vif d'une situation qui menaçait d'un
moment à l'autre de tourner à l'irréparable. « J'ai trouvé ici l'amie de Goethe, cette fille dont il parle avec tant d'enthousiasme dans toutes ses lettres. Elle mérite réellement tout ce qu'il pourra dire de bien sur son compte. » Ce passage d'une lettre de Merck prouverait au besoin, que le froid et sévère censeur ne demeura pas insensible aux séductions de l'aimable Charlotte ; mais plus il fut agréablement captivé, plus il affecta de cacher à. Goethe sa véritable impression, s' efforçant au contraire de lui représenter sa maîtresse comme une personne très-ordinaire et de la déprécier au profit d'une de ses compagnes, grande et belle jeune fille au port de reine, aux yeux de Junon, laquelle du moins avait le cœur libre d'engagements. On sait ce qu'il en coûte parfois de rendre aux amoureux cette espèce de service. Merck en porta la peine, et cela, à vrai dire, plus rudement qu'il ne convenait. Car s'il était dans l'ordre naturel des choses que Goethe, sur le moment, lui en voulût du procédé, on a quelque peine à s'expliquer cet esprit d'aigreur rétrospective qui perce dans ses mémoires, au souvenir de cette période déjà lointaine. Goethe se méprit sur les vrais sentiments de Merck et ce Méphistophélès — qui partout où il va sème le désespoir — n'est, en dernière analyse, qu'un
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bonnète homme et qu'un ami qui remplissait loyalement son office et brusquait le dénouaient , la position n'étant, comme on dit, plus tenable. Après bien des alternatives, bien des révoltes et des défaillances, il fut décidé que Goethe accompagnerait Merck dans un voyage sur les bords dit Rhin et qu'on partirai* sans différer. U n'y avait, en effet, pas une minute h perdre. Malgré tout ce que cette crise étrange pouvait avoir en soi d'éléments factices, l'état qu'elle avait amené offrait plus d'un danger et persister davantage, c'était aller au-devant d'une passion réelle et désespérée.
Merck quitta Wetzlar après avoir arrangé avec Goethe que celui-ci viendrait le rejoindre -à Cohlentz; et le 11 septembre 1772, l'amant de Charlotte s'éloigna résolument du centre d'une affection avec laquelle il fallait rompre. Un' y eut point d'entrevue dernière, point d'adieux ; Goethe détestait ce genre de scènes et ne faillit pas cette fois à la conduite qu'il avait tenue dans ses liaisons précédentes, à Leipzig, par exemple, lorsque peu de temps auparavant il pétait séparé de l'aimable Catherine Schoenkopf, dont on se rappelle malgré soi le roman en feuilletant les extraite du journal de Kestner à cette date du 10 septembre 1772. « Goethe et moi nous dînâmes -ensemble au jardin et
j'étais certes loin.de me douter que ,ce. fut pour J# dernière fois. Le soir il vint au Tmtscbe Hom; nous eûmes, Charlotte, lui et mo^, un entretien des plus singuliers au sujet de l'autre vie, de sa séparation, du retour, etc., entretien qui fut provoqué par Charlotte et non point par Goethe, et à la suite duquel nous couvînmes que le premier d'entre nous qui mourrait viendrait, .aujtanj qu'il le pourrait, donner aux sur-»vivants des nouvelles de ce qui se passe au delà de cette vie. Goethe était très-abattu, car il savait -qu'il devait partir le leademain au juatiu, ., *
Voypns maintenant sur ce départ #t les pénibles émotions qui en résultèrent^ le «récit 4e Kestoer +, « 11 septembre. Goethe -est parti <# jnatiu à sept heures sajjs prendre congé et laissant pour moi quelques livres avec un billet. 11 nous avait parlé déjà pl^r sieurs fois d'un yoyage à Coblentz vers cette époque où il devait rejoindre M. Merck, ajoutant que son in*teAtiou était de ne point faire d'adieux et de déloger subitement. Aussi m'y attendais-je, et cependant, j'ai seçLti au fond du cœur que je n'y étais pas préparé. Je revenais de mon bureau, lorsqu'on me dit ; Voilà ce que le docteur Goethe a laissé pour vous ce matin; je vis des livres, son billet et devinant ce qui en était, je me dis : Il est parti ! et demeurai confondu. La
conseillère Langea n'y voulut pas croire et nous envoya sa femme de chambre pour nous dire qu'il était impossible que le docteur Goethe fût assez mal appris pour quitter ainsi les gens sans les prévenir ; à quoi Charlotte répondit qu'en ce cas, c'était à elle, sa tante, de se reprocher de n'avoir pas mieux élevé son cher neveu. Pour en avoir enfin le cœur net, Charlotte fit porter chez Goethe un nécessaire qu'elle avait à lui : personne ! La conseillère Langen n'en revenait pas; à midi elle voulait à toute force écrire à la mère de Goethe comment son indigne fils s'était comporté. Tous les enfants pleuraient en s'écriant : Le docteur Goethe est parti ! Plus tard je rencontrai M. de Born qui l'avait accompagné à cheval jusqu'à Braunfels. Goethe lui avait conté notre entrelien d'hier au soir, puis s'était éloigné fort abattu et découragé. Enfin je remis à Charlotte le billet de Goethe, je la trouvai tout affligée de ce départ; en le lisant, les larmes lui vinrent aux yeux, et néanmoins ce départ avait son bon côté puisqu'elle ne pouvait pas lui donner ce qu'il souhaitait. Nous ne parlions que de lui et je ne pouvais me détacher de sa pensée* Comme, on cherchait à dénigrer la manière dont il nous avait quittés, je pris sa défense avec chaleur contre une femme incapable d'y rien comprendre. En suite de
quoi je me mis à lui écrire ce qui s'était passé depuis son départ. »
Quelle peinture touchante et naïve de la situation offrent ces simples lignes I Comme elles font revivre sous nos yeux la douleur de ces deux nobles âmes et la consternation de ces beaux enfants s' écriant dans leur première angoisse : Le docteur Goethe est parti ! Sans compter que cette scène d'intérieur d'un accent si honnête et si vrai vient admirablement à propos pour nous renseigner au sujet de l'épisode en son ensemble, et nous montre, tout étrange que soit l'histoire, qu'elle n'est point le produit d'une sentimentalité maladive et qu'il y avait un fond réel à ces dangers auxquels on a, de part et d'autre, heureusement échappé. Si Goethe a mis dans sa nouvelle une certaine partie de la vérité, s'il a même dans le personnage de Werther reproduit divers traits de sa propre physionomie, Goethe a gardé pour lui cette force de volonté qui l'aide à se tirer d'affaire au dernier moment et dont l'absence réduit ses héros à ne savoir, en pareil cas, que se brûler la cervelle. Toutes les rêveries, toutes les faiblesses, toutes les misères sentimentales de Werther, Goethe les a ou les a eues, mais avec moins de conséquence et d'une façon à la fois plus vraie et plus invraisemblable,
car il n'y a en somme que les héros de théâtre et les personnages de roman qui soient conséquents avec eux-mêmes.
D'autre part, quelle noble et digne figure que ce Kestner comparé au froid Albert de la nouvelle! Une nature moins généreuse n'eût pas manqué de triompher de cette absence d'un rival, oubliant dans sa joie la perte de l'ami. Mais Kestner a le désintéressement' des cœurs magnanimes, car il sait que cet ami dont il pleure l'absence est' son rival et bien plus il va jusqu'à se demander, en la candeur et la loyauté de son âme, si ce noble et valeureux jeune homme tout resplendissant de génie et de beauté n'était pas plus capable que lui de faire le bonheur de sa Charlotte bien-aimée. Transcrivons ici la lettre de Goethe à laquelle il est fait allusion dans le journal que nous avons cité plus haut. « H est parti, Kestner ; lorsque vous recevrez ces lignes, il sera déjà loin de vous. J'étais en paix avec moimême, mais votre conversation a réveillé tous mes déchirements... Je ne puis en ce moment vous dire autre chose si ce n'est : Soyez heureux ! Un instant de plus passé entre vous et je succombais ! A présent, me voilà seul et demain je pars ! ma pauvre tête! »
Lisons maintenant le billet à l'adresse de Charlbtte- : <r (Certainement que* j'espère encore revenir, mais Dieu f sait quand ? Lotte , chère Lotte, que n'aide pas souffert pendant que vous parliez, en songeant que c'était là* dettiièré fois que jb voufr voyais! Quelle- inspiration vous avait donc portée à cet» entretien? Hélas ! veuô^ attendiez le fond dé ma ; pensée, et ma pensée au Heu de planer avec la vôtre, était restée ici-bas- attachée à cette main que mes J lèvres pressaient pour' la dernière fois, à votre chambre où je ne doisplus rentrer, à ce cher; à ce digne père qui m'accompagnait pour la dernière fois! Je suis seul maintenant et puis pleurer, je vous laisse heureux et ne m'en vais point dfe vos : cûèûrS. Oui je vous re verrai ; mais ne point vous revoir demain, c'est ne vous revoir jamais ; dites à mes chers bambitiS, dites-leur : Il'est'parti ! Je m'arrête, car' je sens que je suis à bout ! #
Goethe a pris soin de faire expédier ses bagages à l'adresse de M me de La Roche, chez qui Merck doit le rejoindre, et le voilà suivant à pied les bords de la Lahn, le cœur et l'esprit fort éprouvés
sans doute, mais, Dieu merci, point assez malades pour rester insensibles aux splendeurs du paysage. Il s'oublie à contempler ces collines boisées, ces hautes cimes que le soleil inonde de ses rayons, tandis qu'une brume flottante obscurcit les vallées, ces vieux Burgs si fièrement rangés sur leurs pics séculaires, et son âme irrésistiblement émancipée noie dans l'azur et la lumière les souvenirs du cher roman auquel il a fallu dire adieu. On connaît le singulier penchant que Goethe avait pour la peinture, ces fantasques désirs de manier la brosse qui, sa vie durant, hantèrent son cerveau. A l'enthousiasme que ce spectacle éveille en lui, il croit surprendre le secret de sa vocation et pour en finir désormais avec cette incertitude il se décide à faire parler le sort, bien résolu quel que soit son décret à s'y soumettre irrévocablement. Qui ne se souvient de ce bizarre passage des Confessions où Rousseau lance une pierre contre un arbre et voit un signe de son salut éternel dans le fait d'avoir touché ce but ? « Ce qui véritablement n'était pas difficile, car j'avais eu le soin de le choisir fort gros et tout près ; depuis lors, je n'ai plus douté de mon salut. * »