Dichtung und Wahrheit
heureux qu'on peut l'être : je dis nous, car depuis le 1 5 janvier, la solitude a cessé pour moi. Cet affreux destin auquel j'ai si peu ménagé les gourmades, mérite aujourd'hui de ma part plus de courtoisie et je ne fais aucune difficulté pour l'appeler l'aimable et le sage destin ! Depuis qu'il m'a ravi ma sœur, voici de lui le premier don qui ait l'air d'un dédommagement. Maximiliane est toujours cet ange adorable né pour se concilier tous les cœurs par les qualités les plus simples et les plus méritoires. Le sentiment que j'ai pour elle, — bien qu'en somme, la jalousie d'un époux eût quelque raison d'en prendre ombrage, — fait le charme et le bonheur de ma vie. Du reste, ce Brentano est un digne homme, d'un caractère ferme et loyal et plein d'aptitude pour son négoce. Quant aux enfants, on n'en saurait voir de plus jolis et de meilleurs. »
A cette époque d'ivresse et d'exubérance juvéniles se rapporte une anecdote que Bettina Brentano, • la célèbre fille de cette Maximiliane de la Roche tenait de la propre mère de Goethe et qui nous montre assez plaisamment ce nouveau Cid paradant devant sa Chimène. Par une belle matinée d'hiver, Wolfgang entre dans le salon de sa mère où* se trouvent quelques personnes : « Mère, s'écrie-t-il,
tu ne m'as jamais vu patiner, et il fait aujourd'hui si beau ! » Un moment après, — c'est madame Goethe qui parle, — je sonne ma femme de chambre, je demande ma pelisse de velours rouge à agrafes d'or et nous montons en voiture. Arrivée sur le Mein, j'aperçois mon fils lancé comme une flèche et se frayant un passage à travers les nombreux groupes; la froidure colorait ses joues d'une teinte pourprée, et la poudre que ses beaux cheveux bruns secouaient entourait sa tête d'un nuage. Dès qu'il aperçoit ma pelisse rouge, il fonce de notre côté et le voilà devant la portière me souriant de son air le plus câlin. « Eh bien ! qu'est-ce encore? dis-je, et que me veuton? — Mère, vous avez chaud dans la voiture, si vous me prêtiez votre mante? — Et tu aurais le front de t'en affubler? — Pourquoi pas? Essayez! » J'ôte ma pelisse, il l'endosse, ramène sous son bras les plis flottants et repart tel qu'un demi-dieu. Ah ! Bettina, que ne l'as-tu vu? Qu'il était beau ainsi! Je me sentais ravie d'aise et battais des mains comme une folle. Je le vois encore tournant les arches du pont avec une grâce flexible, une élégance ! tandis que le vent fouettait derrière lui ses draperies : Ta mère était là sur la glace, et c'était à elle qu'il voulait plaire! »
Tout ceci évidemment n indique pas une conscience fort en proie à des idées de suicide, et, comme une autre preuve de cet état moral, je citerai la boutade intitulée r les Dieux, les Héros et Wieland (Goetter, Helden tmd Wieland) , production satirique de la môme période. Infortuné Wieland ! il semble que sa destinée soit d'être assailli de tous côtés. En même temps que Goethe, son ami pourtant, le harcèle pour avoir, en affublant les dieux immortels de perruques poudrées et de culottes de satin, commis le plus horrible crime dont, aux yeux de ce dernier païen, on se puisse rendre coupable, les chrétiens lui jettent la pierre comme au plus imiboral des écrivains ; Lavater le déclare athée en fulminant l'anathème, et, soulevée par un de ces antagonismes littéraires qui ne le cèdent en rien aux discordes religieuses et politiques, toute l'école de Goettingue ehoisit, en 1773, l'anniversaire de la naissance de KIopstock pour faire de ses œuvres un solennel auto-da-fé. Lui cependant, Wietend,
honnête et débonnaire, philosophe comme il à été irréligieux, sans le savoir, c'est à peine s'il s'émeut de tout ce bruit, de tout ce scandale qu'on évoque autour de son nom, et quand il parle de ces virulentes satires qu'on lui décoche, c'est pour -les recommander aux lecteurs du journal qu'il rédige (le Mercure allemand) comme d'excellentes pasquinades ; semblable au divin Socrate, qui se levait au milieu d'une représentation théâtrale afin démettre l'assemblée entière à même de contempler l'original du sophiste que bafouait sur la scène Aristophane !
D'après tout ce qu'on vient de lire, il est "clair que jusqu'ici Werther ne donne pas signe de vie, et remarquez que nous sommes en décembre 1773, c'està-dire à quinze mois de distance de ce jour à jamais déplorable où l'on quittait Wetziar. A Noël, Kestner, ayant à se rendre à Hanovre, où l'appellent les devoirs de son emploi, annoncé sa nouvelle installation à Goethe, qui lui répond par ces paroles que bientôt d'ailleurs démentiront les actes :
, « Mon père n'aurait aucune répugnance à me voir
prendre du service au dehors ; mais, songez-y, cher Kestner, ces talents et ces forces dont je dispose, j'en ai trop besoin mo^même pour les pouvoir employer ailleurs. Et puis, accoutumé comme je suis à
n'agir que sur mon instinct, comment croire que je réussirais jamais à servir un prince ? »
Résolution bien aventurée, quand on pense que notre philosophe s'engageait deux ans plus tard, et pour ne le plus quitter jusqu'à sa mort, au service d'un souverain. Il est vrai que ce prince était Charles- Auguste, l'homme le mieux fait pour comprendre Goethe. C'étaient plus que deux amis, c'étaient deux frères dont vous proclameriez la consanguinité, rien qu'à voir leurs deux bustes côte à côte au palais de Weimar. Vertu souvent facile pour un souverain d'appeler à lui les hommes de talent : ce qui Test moins, c'est de les retenir, de les grouper et de les diriger dans le développement calme et sensé de leurs facultés respectives. Je me réserve de dire un jour toute ma pensée sur Charles- Auguste, l'un des plus grands princes que l'Allemagne ait produits, celui qui, avec des ressources modiques et restreintes, sut obtenir les plus vastes résultats. Qu'il me suffise de reconnaître que Goethe, en se liant avec le grandduc de Saxe, se tint en quelque sorte parole à luimême, ayant jugé du premier coup le parfait accord* qu'il y aurait entre ce qui lui serait demandé et ce qu'il se sentait en mesure d'apporter.
Le 11 février 1774, Knebel arriva chez Goethe et
l'informa que les deux royaux frères Charles-Auguste et Constantin désiraient le voir. Wolfgang se rendit à cette invitation, et fut reçu de la manière la plus flatteuse, surtout par Charles- Auguste, qui justement venait de lire Goetz. Le poëte et ses hôtes royaux dînèrent ensemble fort gaiement, puis on se quitta après avoir reçu et donné de part et d'autre les meilleures impressions. Les princes partaient pour Mayence,où Goethe leur promit d'aller les rejoindre, visite dont les approches ne laissaient pas de mettre en défiance le père de Wolfgang, lequel, en sa qualité de vieux bourgeois de la ville libre de Francfort, se permettait de professer un certain scepticisme à l'endroit des altesses royales. Le voyage eut lieu néanmoins, et Goethe à cette occasion passa avec les jeunes princes quelques jours de plaisir et d'intimité qui peut-être décidèrent de son avenir. Comme c'était la première fois de sa vie qu'il se trouvait en contact avec les grands, l'expérience semblait faite pour l'encourager.
Au mois de mai suivant, il apprend que Charlotte a mis au monde un fils qu'on a nommé Wolfgang, et quelques jours plus tard, il écrit à l'épouse de Kest-
ner ce billet où l'existence de Werther se trouve mentionnée pour la première fois :
« Je vous enverrai avant peu un ami qui n'est point sans quelque ressemblance avec moi, et j'espère que vous lui ferez bon accueil. Il s'appelle Werther et il est,... mais j'aime mieux le laisser se présenter lui-même. »
Maintenant quiconque aura suivi cette simple histoire que nous avons essayé de raconter d'après les pièces authentiques et les documents contemporains, verra combien il se faut défier de toutes les choses que raconte Goethe à ce sujet dans son autobiographie, qui, pour cette période, n'offre qu'un tissu des renseignements les plus vagues et souvent les plus erronés.
L'ouvrage fut écrit en quelque sorte au courant de la plume.
« Je m'isolai entièrement, dit-il, je fermai ma porte à mes amis, et dépouillai momentanément tout ce qui en moi pouvait être sans rapports immédiats avec le sujet qui devait m'absorber. »
Quatre semaines suffirent à l'enfantement de cette œuvre élaborée dans une gestation si longue et si mystérieuse, et dont le manuscrit, quand il sortit des mains de l'auteur, ne portait pas une rature. (Test à
cette séquestration de Goethe que Merck fait allusion, lorsqu'il dit :
« Le grand succès de son drame lui a tourné un peu la tête, il se détache de tous ses amis et n'existe que dans les compositions qu'il prépare pour le public. »
Enfin, c'est en septembre 1774 qu'il envoie à Charlotte le premier exemplaire de Werther, — un exemplaire précurseur, car le livre ne doit paraître que plus tard, — et qu'il accompagne de ces mots :
« Lotte, combien il faut que ce petit me soit cher, tu vas le sentir en le lisant! 11 n'y a pas jusqu'à cet exemplaire auquel je tienne comme s'il était l'unique au monde : accepte-le, Charlotte; je l'ai baisé des millions de fois et mis en réserve pour que personne n'y touchât. L'ouvrage ne sera publié qu'à la prochaine foire de Leipzig. Je voudrais que chacun de vous le lût, toi de ton côté, Kestner du sien, et que chacun m'en écrivît un mot à part, un seul ! Adieu, Charlotte, adieu ! *
Nous avons étudié dans ses diverses péripéties cette histoire des amours de Wolfgang et de Charlotte empreinte d'un réalisme si romanesque, pour employer deux mots qui jurent un peu de se trouver ensemble. Nous y avons vu les origines du
célèbre roman de Goethe, et nous savons maintenant que ce n'est ni dans l'impression produite par la mort de Jérusalem , ni dans les conséquences d'un désespoir amoureux, ni dans un prétendu penchant au suicide, qu'il faut aller chercher la raison d'être immédiate de Werther. De toutes ces causes qui sans doute agirent simultanément, aucune, à vrai dire, ne fut déterminante, et les dates sont là pour constater que si le roman de Werther fut le résultat des années d'épreuve que nous venons de parcourir, Werther ne vit le jour qu'après l'entière et définitive clôture de cette période. L'artiste est maître et non esclave; il possède et n'est pas possédé : Goethe fit Werther, mais après avoir surmonté le werthérisme, et comme on fait une confession générale, en reconnaissant ses erreurs et en s'en repentant. Or, pour reconnaître ses erreurs et s'en repentir, il faut d'abord les avoir dominées.
Werther : ce livre si répandu, si fameux, ne laissa pas de valoir à son auteur les plus graves désagréments, et cette fois comme toujours, il se trouva plus d'une goutte amère au fond de cette coupe de la renommée dont tant de mousse enivrante réjouit les bords.
Au fait, comment Goethe aurait-il prévu les influences si diverses que ce livre de jeunesse allait avoir ? Vous livrez au public l'enfant chéri de vos rêves et de vos sensations, et le public vous renvoie un monstre! Que l'influence s'étende au loin et tourne les tètes, qu'on s'amuse et qu'on se passionne à cette lecture au point d'en oublier le boire
et le manger, ce ne sont là que les signes ordinaires du succès, par malheur l'extravagance devait, s'en mêler. Des admirateurs et des fanatiques, tout chefd'œuvre à la mode en a fait. Werther ût des martyrs, et nous en citerons tout à l'heure qui se logèrent bel et bien une balle de plomb dans la cervelle pour se rapprocher davantage de ce frère avec lequel ils avaient fini par trouver que le frac bleu à boutons d'or, le gilet de peau de daim et les fameuses bottes à revers ne leur donnaient qu'une trop incomplète ressemblance.
On conserve à Weimar, à côté du manuscrit de Goetz de Berlichingen, le manuscrit original des Élégies romaines où se rencontrent divers passages qui furent plus tard omis ou modifiés dans les publications. Quiconque aura parcouru ces curieux feuillets, se souviendra peut-être de quelques vers inédits qu'il faut traduire, car ils ont trait à ces tribulations que Goethe eut à supporter à propos de Werther et de Lolotte, à cette impression triste et douloureuse que, sa vie durant, ce grand succès lui laissa dans l'âme.
« Hélas ! s'écrie le poëte avec un amer retour sur le passé, que de fois je les ai maudites ces pages insensées, produit des souffrances de ma jeunesse l
Non, quand Werther serait mon propre frère et que j'aurais sa mort sur ma conscience, non, son ombre vengeresse ne mettrait pas à me poursuivre un plus cruel acharnement ! »
Goethe revient à maint endroit sur les malentendus qu'il y eut à cette époque entre le public et lui; sur cette mortelle angoisse qu'un homme éprouve en voyant ses propres créations lui réapparaître à l'état de spectres nocturnes, et d'une voix sourde et menaçante lui demander des comptes qu'il n'est pas toujours sûr de pouvoir rendre. Et d'abord le public ne se contenta point de voir là simplement une œuvre littéraire, il voulut deviner les masques, négliger la fiction pour ne s'occuper que du fait. De son côté, Goethe donnait beau jeu aux amateurs de scandale, car il y avait malheureusement bien du vrai dans son histoire et l'allusion était aussi par trop facile à saisir pour les amis et les voisins.
Qui ne reconnaîtrait la contrée de Wetzlar dans ce passage dont la description charmante et pittoresque est partout marquée d'une si vive empreinte d'individualité ? Voilà encore le jardin situé sur une . de ces collines fortunées qui se croisent délicieusement et forment ces aimables vallons ; voilà, près de la porte Wilbach, la source du rocher où venait
puiser la jeune servante que Werther assis sur son banc de pierre aidait ensuite à poser sa cruche sur sa tête. La source existe toujours et, comme par le passé, les fillettes de la ville la fréquentent. On l'appelle la source de Werther ; que de reproductions plus ou moins fidèles n'en ont pas été faites, sur la toile, sur l'acier, sur la pierre! Comment compter les âmes sensibles qui la visitent pieusement et ne sauraient s'éloigner de celte place consacrée sans avoir ravi au moins quelques feuilles au tilleul caduc dont les branches touffues prêtèrent jadis leur ombre à Goethe-Werther! Le long de cette source, un étroit chemin serpente à travers les rochers jusqu'au sommet de la montagne au pied de laquelle s'étend le petit village de Garbenheim, à une demi-lieue environ de Wetzlar, Garbenheim, le Wahlheim du poète. C'est de la petite place de Garbenheim, avec son église rustique, ses chaumières et ses tonnelles que Werther écrit : « Je doute qu'il y ait au monde un endroit où l'on se sente plus à Taise, j'y fais apporter de l'auberge ma petite table et ma chaise et j'y prends le café en lisant, mon Homère. »
A cette distribution extérieure du tableau venaient se joindre les rapports que Goethe avait noués à cette époque tant avec la fille du conseiller Buff qu'avec son fiancé, Christian Kestner, secrétaire de la légation du Hanovre près la Chambre impériale siégeant à Wetzlar ; ce Kestner, de huit ans plus âgé que le jeune docteur dont il avait fait la connaissance à Garbenheim, ainsi qu'il nous le dit lui-même s avec l'honnête simplicité qui le caractérise, « un jour d'été que Goethe étendu dans l'herbe sous un arbre pérorait avec enthousiasme, » ce qui divertit fort le digne et circonspect secrétaire de. légation. Les lettres de Kestner déjà plusieurs fois éditées en Allemagne, et que tout le monde connaît en France par les nombreuses paraphrases qu'on en a publiées, nous ont révélé la nature du sentiment à la fois respectueux et passionné que l'aimable Charlotte avait su inspirer au fougueux poëte lequel, en présence de l'union sortable de ces deux jeunes gens, s'immola de gaîté de cœur, et pour nous servir de ses propres expressions « côtoya ce bon-
heur sans le moindre mouvement de jalousie terrestre. » Il y a toutefois un quatrième personnage que le bénévole mari de Charlotte Buff n'a point eu l'art de mettre en lumière et qui mérite pourtant de figurer au premier rang parmi les acteurs d'un drame dont il a pour le moins fourni le dénomment; nous voulons parler de Charles-Guillaume Jérusalem.
Né à Leipzig en 17/; j, ce jeune homme d'un naturel mélancolique et tendre, ombrageux et rêveur, fit ses études à Leipzig en même temps que Goethe qui a pu écrire à ce propos à Kestner : « Voilà sept ans déjà que je connais le pèlerin. » Venu à Wetzlar en septembre 1771, Jérusalem y remplit les fonctions de secrétaire du commissaire des États de Brunswick, et après avoir vécu treize mois en mauvaise intelligence avec son chef, un certain M. de • Hoffer qu'on représente comme un homme dur et entêté, il finit par se brûler la cervelle, le 29 octobre 1792, deux ans avant l'apparition de Werther.
Ce suicide, grâce à certaines circonstances qui Tac-
compagnèreni, fit fortune en Allemagne. Jérusalem était le ûis unique d'un homme généralement considéré, qui de plus exerçait à Francfort des fonctions cléricales ; ce qui fit que toute la société s'émut de la catastrophe attribuée en outre aux suites d'un désespoir amoureux causé par les beaux yeux d'une trèsséduisante personne mariée à l'un des membres du petit congrès diplomatique de l'endroit L'auteur d une histoire estimée du xvui* siècle, Schlosser ne dédaigne pas de s'occuper de cet événement qu'il juge du reste avec rigueur et comme l'acte d'un étourneau plein de vanité. Néanmoins, Lessiog qui connaissait beaucoup Jérusalem, l'ayant intimement pratiqué pendant une année qu'ils avaient passée ensemble à Wolfenbùttel, Lessing dont l'opinion a bien aussi son prix, se prononce à ce sujet d'une manière toute différente et son estime allait même si loin, qu'après la mort de cet infortuné ce fut lui qui se chargea de recueillir divers fragments sortis de sa plume, qu'il publia avec une préface *.
1 . L'ouvrage parut sous ce titre : « Essais philosophiques de Carl-Wilhetm Jérusalem, publiés par Gott. Eph. Lessing, et contient les chapitres suivants : Que la langue n'a peint été donnée au premier homme par miracle. — De la nature et de l'origine des idées générales et abstraites. — De la théorie de Mendelssohn sur les plaisirs des sens. — De nos sensa-
« L'auteur de ces fragments, écrit Leasing, était l'unique fils d'un homme que respectent et chérissent tous ceux pour qui la religion est une affaire. Sa carrière fut courte, sa destinée rapide; mais vivre longuement ne signifie point vivre beaucoup, et si vivre longtemps c'est en somme penser beaucoup, nous seuls avons à nous plaindre de la brièveté de son existence. Ce jeune homme, alors qu'il s'établit à Wolfenbùttel, au début de la vie, m'offrit son amitié ; il ne devait point m'ètre donné d'en jouir de longues années ; mais je doute que j'eusse été capable d'aimer personne davantage, et pour cela, il m'avait suffi de le connaître par un seul de ses côtés ; il est vrai que ce côté, selon moi, aide singulièrement à se rendre compte de l'ensemble : c'était cette ardeur de savoir, cet infatigable besoin de poursuivre le vrai jusque dans ses recoins les plus cachés : ardeur et besoin qui, sans exclure les autres talents, font que presque toujours on les néglige quand on les a. Vous eussiez dit le génie de la calme et froide contemplation,
tions diverses. » On voit, du rctfle, à quel ordre d'idées appartenait l'auteur de ces écrits, et que dans l'acte suprême de son suicide, si la passion entra pour une grande part, la passion du moins s'accorda singulièrement avec la théorie.
génie d'ailleurs plein de flamme et d'autant plus rare qu'il ne se laissait pas décourager, alors que la vérité, se dérobant à ses recherches, s'enfonçait en des labyrinthes où il lui fallait renoncer à la suivre. Gomme nos entretiens avaient lieu toujours, ou du moins presque toujours, tète à tête, le sujet était bientôt trouvé. Du proche nous allions au lointain, il avait une certaine philosophie dont les principes
ne l'abandonnaient jamais et qu'il appliquait avec une étrange persévérance aux choses les plus simples de la vie. Que de généreuse sympathie, d'émotion vraie, de sens pratique il y avait dans ce jeune chercheur et quel homme c'était que celui-là ! »
Les amis de Goethe crurent voir dans cette publication des œuvres de Jérusalem si chaudement poussée par Lessing, une sorte de protestation contre le roman à la mode. Le fait est que la mauvaise opinion que Lessing conçut à ce sujet ne fut alors un secret pour personne, et que si ces hostiles dispositions n'éclatèrent pas officiellement, du moins se donnèrent-elles libre cours dans ses entretiens et sa correspondance. « Lessing vient de passer huit jours avec nous, écrit un des amis de l'auteur à'Émilia Galotti (4 mars 1775), et nous l'avons tfauvé on ne peut plus monté contre les
Souffrances du jeune Werther. Le caractère de Jérusalem lui paraît absolument manqué; c'était, dit-il, un penseur, un véritable philosophe n'ayant rien de commun avec cette espèce de fou sentimental qu'on nous représente. 11 possède de lui divers fragments sur l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme écrits à propos du Phédon de Mendelssohn dont lui, Lessing, se propose de rédiger la préface en bons termes. Ou je me trompe fort, ou Goethe court grand risque d'être rudement tancé ; mais bah ! le camarade a bec et ongles et saura bien se défendre!...»
Voici maintenant de quelle façon Lessing s'exprime lui-même dans une lettre à Ëschenburg (26 octobre 1774) :
« Mille remercîments pour le plaisir que je vous dois de m'avoir procuré la lecture du roman de Goethe, je vous le renvoie un jour plus tôt, afin que d'autres en jouissent à leur tour.
» Reste à se demander si de pareilles productions, malgré tout le talent qui les distingue, ne sont pas beaucoup plus nuisibles qu'utiles. J'aurais voulu du moins quelques lignes de conclusion morale; ne iC:tce qu'un passage qui nous eût montré comment Werther en est venu à cet état de divagation, afln d'eu
prémunir les jeunes gens que leur nature porte à des dispositions semblables. Car rien ne les empêche de prendre ici l'idéal poétique pour la beauté morale et de s'imaginer qu'un être capable d'émouvoir si passionnément notre intérêt ne saurait être autre chose que parfait, ce qui constituerait la plus monstrueuse erreur. Oui, je le déclare tout haut, si jamais notre Jérusalem avait pu donner l'exemple d une telle aberration mentale, je serais le dernier à l'absoudre. Croyez-vous que jamais un jeune homme d'Athènes ou de Rome se fût ôté la vie de la sorte et pour un pareil motif? Non certes., et mille fois non! Ceuxlà savaient autrement se défendre des extravagances de l'amour, et c'est à peine si au temps de Socrate on eût pardonné à une jeune fille ce délire inspirateur d'un attentat contre les lois de la nature. Ces géante-avortons, ces types d'un si pitoyable sublime sont les fruits de l'éducation chrétienne laquelle a si bellement su faire d'un simple appétit physique l'idée de la perfection. »
J'en demande pardon àLessing ; mais il me parait se méprendre. Ce n'est pas le moins du monde l'extravagance de son amour pour une femme qui cause le suicide de Werther, c'est bien plutôt cette maladie morale qui lui rendait la vie insupportable de
telle sorte que sa passion malheureuse ne saurait être ici autre chose que l'étincelle qui met le feu à la traînée de poudre. J'avoue aussi que de la part d'un esprit aussi profondément versé que Lessing dans l'étude et la critique de l'antiquité, j'ai quelque peine à m'expliquer cette allusion aux Grecs et aux Romains. A quoi songeait donc l'illustre pédagogue en avançant un pareil fait ? Oubliait-il l'Antigone de Sophocle où l'on voit un amant se tuer de désespoir d'avoir perdu sa maîtresse? Oubliait-il cette mode de suicide que les Stoïciens avaient introduite dans Rome, et que dans Alexandrie les sectateurs d'Ëpicure avaient établi une société « pour la suppression de l'existence, » dont les membres, après avoir épuisé toutes les joies du monde, se rassemblaient dans une orgie suprême* et la coupe à la main en finissaient tranquillement avec les misères de la pauvre vie humaine, espèce de raout de bonne compagnie où Ton s'invitait comme on vous invite aujourd'hui à venir prendre une tasse de thé et dans lequel le poignard et la ciguë tenaient la place de la musique et de la causerie littéraire * .
1. 0\)\oùï à(jLi(jLeo61b)v : mot à mot, club des viveurs incom parables. Voir notre étude sur Giéopâtre.
Cet Eschenburg à qui Lessing adresse sa lettre était un camarade d'université de Jérusalem et aussi de Goethe avec lequel il avait étudié à Leipzig. Quant aux circonstances qui accompagnèrent le suicide de ce jeune homme dont le poète d'Emilia Galotti conservait au fond de l'âme un si noble et si mâle souvenir, elles sont toujours restées assez obscures, et les détails les plus précis qu'on en ait donnés se trouvent dans le récit de Kestner à Goethe qui, mettant à proût le document, et comme on dirait aujourd'hui, pour augmenter le réalisme de son œuvre, transcrivit tout simplement les principaux passages de cette longue épître où l'on remarquera entre diverses phrases que le roman reproduit en entier, le fait trèscaractéristique concernant le volume d'Emilia Galotti, ouvert sur la table de l'infortuné Jérusalem, dont le chef-d'œuvre de son maître et ami Lessing fut ainsi la dernière lecture. J'en dirai autant du billet que Werther écrit à Albert pour lui demander ses pistolets, lequel n'est que l'exacte reproduction du
billet de Jérusalem à Kestner.
Si je touche maintenant à la question du costume, ce sera pour noter en passant que le fameux frac bleu ainsi que le gilet chamois et les bottes à revers, équipement classique de Werther, composaient la mise ordinaire de Jérusalem; et pour ee qu'écrit Werther de la société aristocratique de Wetriar et de l'outrageuse façon dont le diplomate roturier se vit expulsé de son sein, ce n'est là que ftristôirepaf» faitement véridique des insolences que le pauvre Jérusalem arrivant à Wetzlar eut à subir de la part ' des habitants du salon de la comtesse de Bassenheim. À cette époque, régnait en Allemagne, et surtout à Wetzlar, — cet olympe des immortelles procédures du saint Empire romain, — xm ton de raideur solennelle et gourmée qu'on aurait à coup sûr grand'peine à se figurer aujourd'hui; d'infranchissables barrières séparaient les diverses classes de la société inexorablement parquées dam leurs camps respectifs : bourgeois entre bourgeois, hommes et femmes de qualité entre eux. Ce fait, s'il ne l'excuse, explique du moins l'espèce d'affront que reçut au thé delà noble comtesse le fils du bourgeois de Francfort. Sans doute, Jérusalem- Werther ressentit le coup plus vivement qu'il ne fallait; Beaumarchais en eût ri, lui, se tua. Ici d'ailleurs le»
LES FANTOME* BB WERTHEfi 175
conditions étaient telles que la moindre circonstance devait fatalement amener la catastrophe où, de longue date, tant de causes concouraient déjà : instinctive mélancolie, amour trompé, néant de la science, immense lassitude de l'être : en un mot, tout ce qui fait qu'à un moment donné le Terre trop plein déborde.
Le public du temps n'eut garde de rechercher les autres raisons du suicide : le seul affront lui suffisait ; car il y voyait un aliment à sa haine eontne les préjugés nobiliaires. C'est rarement hélas 1 la valeur esthétique qui décide de ces tumultueux succès qui s'en vont en quelques années faire leur tour du monde, et les esprits délicats n'ont qu'à se louer lorsque, indépendamment de l'actualité déterminante, la beauté littéraire s'y trouve par surcroît. 11 n'importe, Jérusalem fut et resta le héros du roman comme Charlotte Buff en demeureS'hérofeie. La vérité s'est mfme I ce point confondue ici a»vec la .poésie que les braves habitante du paye4*Wetelar ont fini par ne h 9 y plus reconnaître. Demandez-leur de vous indicpaer le tombeau de Werther, ils vous conduiront dttrit à la pierre sou» laquelle repose Jérusalem. Ceci' me rappelle un digne homme de rôcerone qui me montrant à Vérone le prétendu sarco*
phage de Juliette, partit de là pour me raconter de scène en scène la tragédie de Shakspeare, qu'il prenait ingénument pour la véritable histoire de la fil.e du seigneur Gapulet. On visite la petite chambre où Jérusalem se brûla la cervelle, les âmes sensibles veulent voir la maison qu'habita Charlotte, s'informent des moindre détails, et les habitants de Wetzlar leur en débitent là-dessus le plus qu'ils peuvent, tout en se gardant le mieux du monde de faire la part des faits et celle de l'imagination, ce qui constitue une tâche trop difficile et pour laquelle la Providence a créé les commentateurs.
Un mot maintenant de cette gracieuse Charlotte Buff auprès de laquelle le jeune poëte que la pratique du droit amenait à Wetzlar, vécut son roman pendant la saison d'été de 1772. Si d'autres images, évocations d'un passé tout récent, ont pu se présenter à ses yeux, il n'en est pas moins constant que c'est l'aimable jeune fille de Wetzlar que Goethe a voulu peindre dans Werther : non que je croie beaucoup
à cette grande passion, s'immolant sur l'autel de l'amitié ; avec cette précieuse faculté que possède Goethe de se dédoubler à certains moments, et d'avoir là toujours sous la main un personnage imaginaire pour endosser toutes les folies que l'amour aurait pu lui faire faire, son exaltation ne court que peu de risque de s'égarer. Cependant je ne répondrais pas que cette fois le renoncement ne lui ait été fort sensible et que, sans aimer comme Werther, jusqu'au désespoir, il n'ait dû ramasser tout son courage pour rompre brusquement cette chaîne de fleurs dont la douce et naïve enfant l'avait enlacé presque à son insu.
Goethe raconte lui-même que la fiancée de Kestner appartenait à cette classe de femmes qui semblent faites pour n'exciter que d'unanimes sympathies :
« Une taille libre et dégagée, une nature honnête et saine avec cette féconde activité qui en est toujours la conséquence, l'intelligence pratique des choses du ménage, tels étaient, ajoute-t-il, les dons réunis en elle. »
Le portrait gravé d'après un dessin original resté dans la famille, et qui figure en tète de cette correspondance de Goethe avec Kestner, répond d'ail-
«8 l^Eft MAITRESSES DE C0ET1E
leurs exactement à l'idée qu'on se représente de Thé* roïae de Werther. C'est une de ces figures auxquelles un peintre reprochera de manquer d'expression ou plutôt de caractère et qui vous attirent par la ealme transparence du regard et la suave candeur des traits : une de ces fleurs comme on en voit sTépanouir dans le jardin des presbytères de campagne. Impossible en la contemplant de ne point songer aux autres gracieux fantômes de la jeunesse de Goethe: à la Gretehen de Francfort, à l'Annette de Leipzig, à la Frédéric» de Sesenheim, à ce chœur vaporeux de maîtresses éphémères dont les yeux ont la couleur du Vérifié-
meinnicht et les âmes un secret parfum de violette.
« Chère Lotte, écrivait Goethe à la fiancée de Kestner, en lui envoyant son anneau de mariage; nous nous rev errons Dieu sait quand? »
Us se revirent en effet mais quarante-quatre ans plus tard. En 1816, La veuve du conseiller Kestner visitant une de ses sœurs mariée à Weimar, y reneoatra te jeune Wolfgang qu'elle n'avait pas «vu deput» l'heureux temps des fiançailles. Lotte avait alors la soixantaine et son digne époux, l'excellent Kestner était mort après l'avoir rendue mère de douze enfants !
Ainsi finissent les romans de ce monde.
LES FANAMES f>B WEftTHER fW
A celle-là, comme aux autres, le vieux titan devait survivre; mais s'il faut en croire les intimes confidents de ses dernières années, jamais de son cœur ne s'effacèrent les souvenirs de Wetzlar. Un jour, en 1822, des recrues traversaient Weimar, se rendant h Berlin. Dans la rue, un des conscrits voulant appeler un de ses camarades, prononça tout haut le nom de Wetzïar. Quelques instants après, celui qu'on avait ainsi désigné dia nom de son pays, se voit accosté par un domestique qui lui demande s'il est bien en effet de Wetzlar, et qui, sur sa réponse affirmative, l'invite à le suivre chez son maître. C'était Goethe. De sa fenêtre il avait entendu la voix, et saisissait au passage l'occasion d'évoquer les pensées d'autrefois. Il s'informa curieusement des personnes et des choses, demanda des nouvelles des habitants dont plusieurs hélas ! n'étaient plus, parla des tilleuls de Garbenheim, de la source de Wildbach, et ne congédia son hôte qu'après avoir dûment garni son escarcelle et l'avoir envoyé se refaire à l'office.
Tout le monde n'aime pas à servir de type à un personnage de roman, et rien n'est plus incommode que cette espèce de célébrité dont un galant homme se peut voir affublé du jour au lendemain par le chef-d'œuvre d'un indiscret ami. Le bon Kestner en ouvrant le volume trouva les portraits trop ressemblants. Peu flatté d'avoir ainsi posé, lui et sa femme, pour les rôles de Charlotte et d'Albert, il écrivit à Goethe une réprimande sur l'inconvenance du procédé. Cette lettre inaugura la série de tribulations et de désagréments que le jeune auteur allait avoir à subir. D'abord ce furent les importunités des amateurs de scandale qui tenaient à être édifiés sur ce qu'il pouvait y avoir de vrai et d'imaginaire dans cette histoire.
« Si fâcheuses que fussent pour moi ces sortes d'enquêtes, écrit Goethe à ce sujet, j'espérais -en être débarrassé au bout d'un certain temps, mais non, j'en devais avoir pour toute ma vie! Vainement, dans mes voyages, j'essayai d'échapper à cette peste
par l'incognito, il se trouvait toujours quelque rencontre fortuite pour déjouer mes plans; et s'il est vrai que l'auteur de ce petit livre se soit rendu coupable de bien des torts, je dois dire qu'il les a rudement expiés par ces contrariétés inévitables qui l'ont mis à même de reconnaître quel immense abîme sépare un écrivain du public, abîme dont, par bonheur pour eux, ils n'ont l'instinct ni l'un ni l'autre. »
Je retrouve, ce mouvement de méfiance et de trouble dans une lettre de la même période de jeunesse (6 mars 1775), qu'il adressa à la sœur de Stolberg en lui annonçant le prochain envoi d'un drame manuscrit.
« Dieu me garde, pour celui-là, de le livrer à l'impression ! J'entends, à l'avenir, enfouir dans quelque coin ma progéniture ou du moins l'établir secrète • ment quelque part et ne plus l'aller pendre au nez du public. Mon pauvre Werther! Font-ils assez déterré, disséqué, anatomisé? Impossible d'entrer quelque part sans trouver des gens qui vous discutent : celui-ci vous tombe dessus, celui-là vous défend, un troisième approuve du bout des lèvres, et quant à moi, je les envoie tous à tous les diables.»
Riemer raconte que Talma, visitant Goethe,
en 1815, l'aborda par cette question banale qui
l'horripilait tant, et lui demanda, comme aurait pu le faire le premier bourgeois venu, si Werther était bien, en effet, une histoire véritable, en d'autres termes, si c'était arrivé! Goethe fronça le sourcil et répondit qu'entre les personnes intéressées dans cette histoire, il fallait apparemment qu'une eût survécu, sans quoi on n'en aurait rien su !
Vint ensuite le troupeau des âmes sensibles avisant' dans l'auteur de Werther leur guide et leur patron, et l'invoquant de la façon la plus compromettante. Se figure-t-on, aux prises avec les divers coryphées dû genre niais, qui, bon gré mal gré, le revendiquaient comme un confrère, le bouillant et fougueux jeune homme, encore tout ému de la transformation qu'il venait de faire subir à toute une période de trouble et d'agitation dont il se délivrait en quelque sorte par une œuvre d'art, et qui, le cœur libre et léger comme après une confession générale, s'élançait radieux vers une existence nouvelle?
Ce n'était pas tout, et d'autres plus graves sujets d'ennui devaient l'atteindre ! J'entends parler du reproche, au fond trop mérité, qu'on ne lui ménagea pas, d'avoir, par ce fameux exemple, avivé l'exaltation fiévreuse de tout un monde attaqué des mêmes souffrances que le jeune Werther, et poussé jusqu'à
leur dernier terme, jusqu'au suicide, tamtcfâmes découragées que le mat d'Hamlet usait sourdement. Goethe insiste dans ses Mémoires, sur certaines dispositions climatériques du moment, sur je ne sais quelle influence régnante dont, à son dire, Werther ne serait que l'expression. Lui-même, l'idée du suicide paraît l'avoir sérieusement possédé vers cette époque, et il raconte qu'il ne se couchait pas sans tirer de sa gaîne un poignard bien affilé qu'il mettait sur sa table de nuit pour lecas où l'idée lui viendrait de se l'enfoncer dans la poitrine. Grâce à Dieu, cette idée ne lui vint pas et il oublia sa chimère qu'il noya, comme tant d'autres, dans la coupe sacrée où les Muses lui versaient l'élixir de vie : aurum potabile. Quoi qu'il en soit de la fermentation des âmes dans ce temps, quelque chose de semblable au roman de Goethe ne pouvait manquer de naître : Werther fut l'explosion d'un feu qui couve; il ne clôt pas la période de sentimentalité, il la dénonce au monde, il la résume ; Goethe a beau chercher à se consoler en traitant de fous ceux qui imitèrent son héros et en proclamant qu'en son ouvrage, loin de créer un état maladif inconnu, il ne fit que mettre le doigt sur une plaie secrète dont souffraientia plupart des jeunes gens de son siècle, ce' n'err est pas moins vrai que
18i LES MAITRESSES DE GOETHE
ces pages fournirent aux âmes mélancoliques un aliment des plus funestes. La jeunesse se sent irrésistiblement portée vers ces douleurs sympathiques; tant de vie réelle anime la fiction, qu'on oublie qu'en dernière analyse, il ne s'agit que d'une réalité poétique, et qu'on prend bientôt pour des dogmes ces magnifiques paradoxes dont le lyrisme et l'enchantement du -style augmentent encore le danger. Jamais, depuis YHéloïse de Rousseau, le suicide n'avait été présenté sous des couleurs si attrayantes et mieux faites pour déterminer à cet acte suprême un cœur épris déjà du même ennui. En dehors de cette hypocondrie qui fut un signe du temps, le roman exerça sur les natures vivement impressionnables l'influence la plus désastreuse : c'est en ce sens que madame de Staël a pu dire que Werther a causé plus de suicides que la plus belle femme du monde. Ajoutons que cette influence devait s'étendre au delà des limites du siècle qui la vit naître, et, qu'en 1835, elle faisait encore des victimes en Allemagne, où le fils unique d'une personne connue par ses écrits, le jeune Charles de Hohenhausen, étudiant à Bonn, se tuait à vingt ans dans un accès de Werthérisme. Le cri de désespoir poussé par la malheureuse mère à cette occasion, mérite d'être consigné :
« Lui aussi, dit-elle, mon pauvre enfant, s'était nourri de ce livre maudit dont il avait noté au crayon divers passages. Vous que le ciel a doués, vous qui devriez enseigner l'espèce humaine, Dieu vous demandera compte de l'emploi que vous faites de vos talents ! »
A cette époque, Goethe avait cessé d'exister et l'illustre vieillard n'entendit pas la plainte arrachée aux entrailles de la mère. C'était bien assez des douloureux tracas et peut-être aussi des remords que lui avait causés de son vivant ce péché de sa jeunesse. A Weimar, derrière la maison qu'habitait Goethe dans le parc grand-ducal, on voyait autrefois une digue assez haute où se précipitaient en murmurants tourbillons, les flots écumeux de l'Ilm. A cette époque, d'épais tilleuls ombrageaient le bord de la rivière, vers cette place un peu déserte et morne, et. dont l'aspect a depuis complètement changé, grâce aux embellissements survenus dans ce parc délicieux, l'un des plus pittoresques de l'Allemagne. Le 17 janvigr 1788, par une de ces splendides et transparentes gelées du Nord, où les forêts scintillent sous un ciel de diamant, le grand-duc et Goethe se promenant, vinrent donner sur un groupe de passants affairés autour d'un cadavre qu'à l'instant
même on retirait de l'eau. C'était mademoiselle de Lasberg qui s'était noyée la veille. La cause de ce suicide, chacun 6e la disait : Christine de Lasberg aimait M. de Wrangel, un brillant Suédois qui la délaissait, et l'infortunée jeune fille s'était donné la mort. En fouillant ses poches on en retira un pâlît volume : encore Werther!
La place consacrée par cette sinistre aventure se trouvait sur le chemin que Goethe avait à parcourir pour se rendre de chez lui au château. Il y passait donc tous les soirs en regagnant sa demeure. Loi advint-il jamais de rencontrer l'ombre plaintive de cette aimable enfant, lorsqu'à nuit close, enveloppé dans son manteau, il cheminait d'un pas silencieux sous ces arbres dont le vent du nord entrechoquait les girandoles? Goethe ne l'a jamais dit, le souvenir pourtant ne s'effaça point, et vous en voyez la trace dans ses lettres à madame de Stein qui sont le plus sincère écrit peut-être où son âme se soit épanchée. « Pauvre Christel ! » dit-il, et ce soupir revient au moment qu'on s'y attend le moins, comme la note grave qui ramènerait au mineur le ton joyeusement évaporé de la causerie. Je n'en finirais pas si je voulais relever ici le nombre d'anecdotes de ce genre. iA cette fièvre du jour, toutes les classes de la société
payèrent indistinctement leur tribut et cefutinan autre chose que le fameux catalogue de don Juan, sur lequel un seul sexe figure : la jeune fille noble défile à côté de kisecvante d'auberge et le fils du cordonnier y coudoie le fils du. grand seigneur. Évidemment ici la simple question poétique ne suffît pas pour expliquer l'entraînement universel, et Ciest aux symptômes du temps qu'il faut den^ander compte d'un succès qui devait faire époque dans l'histoire des mœurs aussi bien que dans l'histoire de la littérature. Quelle œuvre, ^n effet, plus dépourvue de mise en scène et d'artifice que ce simple récit dont l'émotion, après avoir gagné toute l'Allemagne, allait se répandre sur le monde entier? Un, jeune homme aime une jeune fille et se tue de désespoir en la voyant passer au bras d'un rival heureux: L'histoire, on l'avouera, n'est point neuve, et je voudrais. savoir ce qu'un romancier ordinaire ferait d'un<pareil argument. Il convient aussi d'ajouter que cette simple histoire du cœur était merveilleusement accommodée au goût du jour et que pour produire son coup de tonnerre, le poëte avait su combiner en vrai génie les éléments d'électricité répandus dans l'atmosphère. L'enthousiasme sous toutes ses formes , déhoisdait alors du cœur humain : chacun en, possédait en soi des
trésors inépuisables; on en avait pour l'amitié, pour la nature, pour la liberté, pour la religion même, — une certaine religion propre aux âmes sensibles et qui volontiers liait commerce avec les esprits forts. De si beaux mouvements ne pouvaient manquer d'amener avec eux leur réaction, et vous aviez cette misanthropie à la Jean-Jacques, cette rage de se croire méconnu, ce besoin pathétique de se tourner vers des cœurs amis et d'en implorer des dédommagements contre les barbaries d'un monde qu'on persistait à ne voir qu'à travers des crêpes funèbres. A ces cœurs amis on confiait le détail intime des plus secrètes sensations; on leur écrivait à chaque heure pour leur parler de soi, on s'épanchait en eux avec un élan de tendresse que nous ne comprenons plus guère aujourd'hui et qui nous a valu ces nombreuses correspondances si remarquables par le culte poussé à l'excès de la personnalité.
Sans prétendre faire reyivre un passé dont l'esprit et les mœurs sont déjà si loin de nous, on peut dire . que le Werther de Goethe fut l'expression la plus profonde et la plus vraie de son temps et qu'en lui se personnifie cette crise de trouble et de tendance qui travaillait les jeunes générations, à la veille de la révolution française. Je lis dans le second volume des
Confidences de Riemer que Goethe, qui, d'ailleurs, ne s'exprimait jamais à l'égard de ses propres créations qu'avec une extrême modestie, éprouvait un certain orgueil à parler de Werther qu'il plaçait immédiatement après Faust sur la liste de ses chefs-d'œuvre.
« Écrire Werther à vingt-deux ans, disait-il un jour, et vivre après jusqu'à quatre-vingts, ce n'est pourtant point là l'histoire du premier venu. »
Naïf épanchement du vieillard où se trahit une fois de plus l'imperturbable culte de la force. Éprouver à vingt ans l'accès de fièvre chaude auquel Werlher succomba, c'est le train plus ou moins ordinaire de la vie des passions ; d'autre part, prolonger jusqu'à quatre-vingts ans une carrière prudemment tenue à l'abri des grandes commotions de l'être, la chose, en vérité, n'en vaudrait pas la peine et ce serait tout simplement emprunter le secret de leur longévité à la plupart des pensionnaires de l'hôpital des Incurables. Mais avoir vaillamment surmonté la terrible crise, avoir, au lendemain de l'explosion volcanique, reconquis ce calme de l'esprit et du cœur, cette harmonie suprême des sens qui font que la vie se maintient, être à la fois Werther et Goethe, voilà le phénomène et le prodige, voilà ce qui ne saurait être
du premier venu! Goethe, amoureux de la femme de
son ami, n'hésite pas à reconnaître l'impasse où il s'est fourvoyé. Il quitte aussitôt Wetzlar et se soustrait par la fuite aux criminelles conséquences d'un engagement insensé. Werther s'en tire, lui, par un coup de pistolet, expédient plus poétique et .qui convient davantage à un personnage de roman. Mais Goethe, s'il a la passion, possède aussi le sens pratique, ce n'est pas un héros, c'est un homme! « Vous êtes un homme, monsieur Goethe! » disait Napoléon.
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Il existait au xvm e siècle un sentiment que ,nous ne connaissons guère plus aujourd'hui : on avait alors a vec une femme d'esprit une liaison tout intellectuelle, épistolaire, et cela, sans que personne songeât à le trouver mauvais, pas même le mari, qu'on admettait tout le ; premier dans les secrets .de la correspondance. C'était un attachement qu'on ne définit guère, de l'amitié si Ton veut, mais plus tendre et plus chaleureuse, de l'amour qui prétendait n'être que de l'amitié, quelque chose enfin qui rappelait la. chevalerie dans le monde de l'intelligence. On tenait journal l'un pour l'autre , on s'écrivait mille bagatelles qui bous *foni aourine et qui charmaient. Du reste, tout cela n'empêchait pas d'aimer
ailleurs; si la pensée était prise, le cœur ne Tétait qu'à demi, et les sens restaient libres; et puis les vicissitudes de la passion formaient comme autant d'épisodes dont le roman s'embellissait. A ce sentiment mixte qui n'est après tout que le sentiment de Pétrarque pour Laure, dégagé du mysticisme du xv e siècle , nous devons ces lettres de Goethe à la comtesse Auguste Stolberg, avec cette circonstance tout originale, que Goethe et la comtesse Stolberg ne se connaissaient que par intermédiaires, et commencèrent, sans jamais s'être vus, une corres-. pondance des plus intimes.
Goethe amoureux, il lui fallait nécessairement trouver quelque part une âme délicate et sympathique, toujours prête à recevoir les secrets de sa joie et de ses peines, ou plutôt l'aveu de cette alternative incessante où flottaient ses propres sentiments, ballottés entre le doute et la foi en eux-mêmes. Sans un troisième personnage relégué en dehors de l'action, mais donnant son avis un peu à la manière des confidents de théâtre, le roman n'eût pas été complet. Or, l'amour avec Goethe ne pouvait être autre chose qu'un roman, ayant son exposition, son intrigue plus ou moins compliquée, et son dénoûment heureux ou malheureux, mais toujours prévu
d'avance. La pauvrette assez faible pour se laisser prendre au piège mourra de douleur comme Frédérique, ou tentera de se consoler ailleurs par le mariage, comme Lilli, dont nous allons suivre l'histoire. Quant à lui, vous le verrez sortir de là frais et dispos, rapportant de son aventure un sujet de drame ou de poëme. Goethe, en homme du xvnr 3 siècle, n'a garde de perdre une si belle occasion de s'analyser luimême; dès le premier moment, il arrange toute chose pour que chez lui les facultés critiques soient tenues en éveil, en même temps que les facultés sensitives. Pendant que le cœur agit, l'esprit observe, et l'observation, recueillie avec soin, est transmise ^ensuite à qui de droit. Voilà qui s'appelle procéder avec méthode et traiter la passion en philosophe. La sœur des deux Stolberg, la jeune comtesse Auguste, convenait à merveille au rôle que Goethe lui destinait dans son roman. Comme il ne s'agissait, après tout, ni de l'aimer ni de se faire aimer d'elle, l'ignorance parfaite dans laquelle ces deux êtres avaient vécu jusque-là l'un vis-à-vis de l'autre ne pouvait devenir un obstacle, et, le cas eût-il existé, l'imprévu, le curieux de l'aventure devait nécessairement tourner à l'avantage de Goethe. Qu'on se figure, en effet, ces témoignages d'attachement chevaleresque signés
d'un nom déjà illustre, ces lettres qu'anime, à défiait de conviction, le souffle du génie (conviction du moment à laquelle on ne résiste pas), tout cela arrivant sous le couvert de deux frères bien-aimés, «orprenant une jeune fille au milieu des paisibles et monotones occupations de la vie de province, et qu'on dise s'il n'y a point de quoi éveiller l'imaginaition qui dort, surtout quand on suppose que la jeune fille a la tête vive et ; romanesque ; il est tel de œs jeux d'esprit où les plus habiles ont fini par se laisser prendre. On oublie facilement la fiction et le mensonge, on aime à se dire tout bas qu'on a été deviné, et, dans ce crépuscule de l'âme où le faux et le vrai, l'idéal et le positif, l'abstraction et la réalité, seoon fondent, de nouveaux horizons s'ouvrent, qu'on anime et qu'on peuple à son gré. On n'en conviendra pas, mais l'entreprise de Goethe, écrivant à une jeune femme qu'il n'avait jamais vue et ne connaissait que par ses frères, devait réussir par son audace même et son excentricité. La sympathie une 'fois admise,. restait à savoir comment elle se traduirait. Une femme quelque peu folle et extravagante, Bettina, par exemple, n'eût pas manqué de se sionner à outrance. La comtesse Auguste, en sonne bien élevée, en femme du monde sûre d'elle-
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même, accueillit m défi du génie avec un sourire amical, et les relations qui s'établirent entre eux,it la faveur de cette correspondance, furent telles, qu!un attachement profond s'en suivit, attachement qui ne parut s'éteindre, après des années, que pour se réveiller plus vif un jour dans l'àme de la comtesse, sous le souffle de la religion.
Le recueil des lettres jdu jeune Goethe à la comtesse Auguste s'tmvre par une déclaration ex abrupto si chaleureuse, si passionnément désordonnée, qu'elle dépasse le but. La fantaisie de l'artiste se trahit par l'incontinence :
« Chère, mais j'aime mieux ne pas vous donner de nom : que seraient les noms d'amie, de sœur, d'épouse ou de fiancée; que serait même un nom renfermant la substance de tous ces noms, auprès du sentiment immédiat que.. .. ?„ »
Ainsi écriraient Werther au Saint-Preux ; il ,y a dans un pareil début une préoccupation «de . l'effet, un mouvement théâtral, qui change du: premier coup en un intérêt de roman l'intérêt bien autrement sérieux qu'on se promettait. A cette muse inconnue, à cette divinité pour Laquelle il ne trouve pas un nom dans le vocabulaire de i!amour, il va écrire, devinez quoi? l'histoire de sa passion avec une jbelie jeune
fille de Francfort. Il convient, pour l'intelligence du sujet, que nous introduisions maintenant un personnage resté dans l'ombre; nous voulons parler de la véritable héroïne de ces lettres de Goethe à mademoiselle Stolberg, de cette Lilli qu'il aima, et dont nous allons essayer de faire connaître le gracieux roman, en nous aidant tantôt de la correspondance en question, tantôt des souvenirs laissés par Goethe lui-même au quarante-troisième volume des Œuvres complètes.
Pendant l'hiver de 1774, les amis de Goethe, jaloux de présenter à leurs connaissances le jeune homme déjà illustre, se disputaient chacune de ses soirées, et c'était à qui aurait l'honneur de le produire dans un monde, dont la curiosité s'agitait d'autant plus autour de lui, qu'il avait jusque-là vécu fort retiré. Un soir, un de ses amis l'emmena au concert chez un M. Schoenemann, dillettante par excellence, qui se mourait d'envie d'avoir chez lui l'auteur des Souffrances du jeune Werther. Comme Goethe entrait, la fille de la maison s'asseyait au piano.
C'était Lilli.
Si elle joua ou si elle chanta pendant les quelques minutes qui suivirent, je doute que Goethe l'ait jamais su; et lorsque Lilli, quittant le piano, vint, à travers un nuage de compliments et d'adulations, retrouver sa mère, qui lui présenta M. de Goethe, le jeune vainqueur était amoureux.
Lilli avait en elle je ne sais quoi de merveilleux et d'enfantin qui la rendait irrésistible ; ses mouvements étaient agiles, sa démarche leste; on eût dit d'une fée mignonne, à voir la grâce qu'elle mettait à ployer son joli cou de cygne, tandis que sa petite main s'étudiait • à caresser les touffes vaporeuses de ses cheveux blonds. Fille unique de parents qui l'adoraient, recherchée pour sa fortune et sa beauté par tout ce qu'il y avait d'élégant et de noble à Francfort, elle exerça du premier coup sur Goethe cette influence attractive à laquelle nul n'échappait. J'ajouterai à la liste de ses qualités que ce devait être là une franche coquette, et je n'en veux d'autre preuve que ce ton de pieuse mansuétude et de bénévole conviction avec lequel Goethe s'évertue à la mettre à l'abri de tout soupçon qui pourrait l'atteindre de ce côté. Quoi qu'il en soit, la passion de Goethe fut bientôt partagée. A vingt-cinq ans, avec sa bonne
mine et son élégance personnelle, Goethe, tout illustre qu'il fût déjà, pouvait se passer à merveille du secours de son nom pour enlever le cœur d'une jolie fille; d'où cependant on aurait tort de conclure qu'il n'entra point dans les premiers motifs qui décidèrent le penchant de Lilli pour le jeune auteur de Werther, un de ces petits sentiments de vanité qu'on ne s'avoue pas à soi-même.
Chaque jour, Goethe venait en visite chez la mère, et, lorsque par hasard on se trouvait seuls, Lilli se mettait à lui raconter J'histoire de ses peines d'enfance, et alors, dans ces gentils entretiens, se glissait l'aveu d'une faiblesse; ainsi, on convenait d'une certaine force d'attraction dont on se sentait comme naturellement doué, on allait jusqu'à s'avouer coupable d'en avoir usé tout récemment, aveu d'autant plus irrésistible, que l'excuse était toute prête. En effet, cette fois on avait été bien puni en se prenant soi-même au piège. — Le soir, les deux amants se rencontraient au concert, au spectacle, dans les raouts. v Mes rapports avec elle, dit Goethe, étaient ceux d'un jeune homme avec une belle et aimable jeune fille du monde. Seulement, je m'aperçus que je n'avais pas réfléchi aux exigences sociales, à ee va-et-vient continuel auquel on ne peut se soustraire.
Un invincible désir nous possédait l'un et l'autre, nous ne pouvions exister sang nous voir; mais, hélas ! combien d'heures, combien de jours troublés. et perdus par le seul fait des gens qui l'entouraient ! »
Lorsque l'hiver eut épuisé ses plaisirs et ses ennuis, la belle saison amena les parties de campagne; le printemps multiplia les entrevues, et, grâce, à lui,, se renouèrent les liens qui unissaient déjà ces deux cœurs. Une charmante villa que l'oncle de Lilli possédait aux portes de Francfort, à Offenbach, était la terre promise où Ton accourait, « Des 'jardins délicieux, des terrasses donnant sur le Mein, partout de libres échappées, laissant voir le plus a gréable paysage : il y avait là de quoi tenir dans le ravissement quiconque passait au séjournait; un amoureux n'eût pas rêvé un autre Éden pour y loger ses sentiments. » L'enchantement d'un pareil site, qu'une divine présence animait, ne pouvait manquer d'attirer Goethe. On le voyait alors passer des semaines entières à Offenbach, où il s'étahlissait chez un maître Jean- André, fahricant de soie et compositeur d'opérascomiques, industriel par état, artiste par goût que
lapassionmusicale.de Lilli rendait indispensable dans la maison de son oncle. Ce Jean-André, excellent homme au fond, et compatissant, du meilleur de son
âme au langoureux martyre des jeunes gens, leur ménageait, pendant ses séances, de ravissantes entrevues. Dès qu'il arrivait le soir, on l'installait au piano, et, s'il commençait à jouer sa musique, Goethe et Lilli en avaient pour jusqu'à minuit de mystérieuses causeries et d'étreintes furtive»! Goethe, en reconnaissance des services que cet excellent homme rendait à ses amours, composa pour lui un poème d'opéra. C'était à coup sûr le moins qu'il pouvait faire.
« J'arrivais toujours un peu tard dans la soirée, et, s'il y avait du monde là, je n'en observais pas moins l'impression que mon entrée produisait sur elle. Si peu que je restasse, j'avais à cœur de me rendre utile, fût-ce le moins du monde, et je ne la quittais jamais sans qu elle m'eût chargé de quelque commission. Cette espèce de servage m'a toujours semblé la meilleure fortune qui puisse arriver à un homme en pareille circonstance, et j'admire fort la manière puissante, bien qu'un peu obscure, dont s'expliquent sur ce point les vieux romans de chevalerie. Qu'elle exerçât sur moi une domination irrésistible, je ne cherche pas le moins du monde à le cacher, et certes elle pouvait très-bien se permettre cette vanité-là ; en de telles rencontres, et vainqueur et vaincu triom-
phent à la fois, et c'est le cas de se complaire l'un et l'autre en un égal sentiment d'orgueil. — Cette manière souvent trop» rapide dont j'intervenais n'en avait que plus d'action. Je ne manquais jamais de trouver maître André avec une provision de musique toute prête ; de mon côté, j'apportais aussi du nouveau, soit de mon propre fonds, soit de celui des autres, et les fleurs poétiques et musicales pleuvaient. Si, pendant le jour, diverses circonstances me retenaient loin d'elle, les belles soirées au grand air multipliaient pour nous les occasions d'être ensemble. Voici entre autres un souvenir que les cœurs amoureux recueilleront avec intérêt : — Un soir, par le plus beau clair de lune, nous nous étions promenés tard dans la campagne, et, après avoir reconduit sa société de porte en porte et fini par prendre congé d'elle, je me sentis si peu envie de dormir, que la , fantaisie me vint de commencer une nouvelle promenade. Jaloux de me trouver seul avec mes pensées et mes espérances, je m'en allai rejoindre la grande route de Francfort et m'assis sur un banc, dans le silence de la nuit la plus pure, sous l'éblouissante coupole du ciel étoile, afin de n'appartenir qu'à elle et à moi-même. »
A ces moments de rêverie heureuse, pendant lesquels il aime à se dire : « Je dors, mais mon cœur
' veille, * succèdent les réactions fougueuses, les heures d'impatience et de découragement. Morale sou* venir de sa chère Auguste lui revient, de cette âme élevée qu'il s'est choisie pour confidente, et il retourne à ses lettres. Que deviendrait-il, en effet, lui qui n'aime pas souffrir, sans ce vase d'élection toujours disposé à recevoir le trop plein des sentiments qui l'occupent, et qui résonne avee tant de délicatesse au contre-coup de sa passion ? Goethe a dit quelque part qu'il n'avait écrit Werther que pour se délivrer d'une fièvre de sentimentalité qui s'était emparée de toute l'Allemagne. Si je ne me trompe, ses lettres à Auguste doivent être prises dans le même
, sens. Là aussi je vois une délivrance, la délivrance de l'amour qui le tient pour Lilli, et dont il cherche à se débarrasser dans ces lettres, comme il se débarrasse dans un drame d'une idée absorbante et despotique. D'ailleurs, pour cette nature si essentiellement» objective, l'amour pouvait-il être autre chose qu'une idée ? En vain il s'exalte jusqu'au délire, en vain son
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style brusque et saccadé trahit parfois l'émotion et l'inquiétude ; sous l'amant éprouvé reparaît toujours le poëte. A l'instant où vous voudriez le plus croire à ces tiraillements du cœur, à ce trouble de la passion, une ligne imprévue, un mot oublié au tournant du feuillet, vous donnent l'éveil en ramenant tout à coup Tordre dans le désordre. Ainsi, vous le voyez s'arrêter au milieu d'un élan, et passer sans transition à un paragraphe du genre de celui-ci, par exemple : « N'oubliez pas de jeter les yeux sur le second volume de l'Iris, s'il vous tombe sous la main ; vous y trouverez mainte chose de moi. « Ce qui, chez Goethe, me gâte tout à fait le personnage de roman, c'est la sécurité absolue qu'il m'inspire de lui-même dès l'exposition. Si amoureux, si insensé, si consumé de doutes et de souffrances qu'il vous semble, croyez bien qu'il y aura toujours une crise décisive où, les intérêts de sa position et les intérêts de sou cœur se trouvant en présence, la raison, la froide, l'impassible raison, finira par l'emporter.
L'attachement que Goethe et Lilli nourrissaient l'un pour l'autre avait. atteint son apogée : situation diffi-
cile où les passions ne se maintiennent guère. Une fois qu'on a touché le faite, il ne reste plus qu'à descendre, et les prosaïques préliminaires du mariage, les considérations et les arrangements de famille) devaient porter le premier coup à ces fraîches amours, jusque-là insouciantes de l'avenir. Lilli aimait le monde; partout recherchée pour sa distinction et ses talents, la jolie fille du banquier de Francfort s'était habituée à régner sur un cercle dont elle recevait volontiers les empressements et l'hommage. Les goûts mondains de la jeune personne effrayèrent tout d'abord la famille de Goethe. Le vieux jurisconsulte et sa femme, élevés dans les traditions du partriciat germanique, se demandaient comment ferait cette jeune fille dissipée et frivole pour se conformer aux mœurs simples de leur maison. La sœur de Goethe surtout, Cornélia Schlosser, s'éleva contre cette union de toute l'influence qu'elle exerçait sur l'esprit de son frère. Du fond d'une petite ville où elle menait avec son mari une assez triste existence, cette femme, d'un naturel peu sympathique, ne cessait de battre en brèche le cœur de Goethe avec cet acharnement qu'apportent les sœurs en pareille matière.
Sur ces entrefaites (avril 1775), les deux Stolberg arrivèrent à Francfort. Le jeune comte Frédéric Léo-
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pold, blessé au cœur par deux beaux yeux qu'il ne pouvait épouser, avait entrepris, en compagnie de son frère Christian et du comte Haugwitz,une de ces mélancoliques pérégrinations sans lesquelles, entre amoureux qui savent vivre, il n'y a pas de rupture complète *. Il va sans dire que le jeune comte et ses fidèles acolytes s'en allaient chercher en Suisse le Léthé miraculeux. Le petit groupe n'eut garde de laisser ignorer à Goethe son passage à Francfort. Bien avant cette entrevue, qui devait marquer de part et d'autre, on se convenait déjà, de généreuses sympathies avaient parlé. On s'était rencontré dans VAlmanach des Muses de Goettingue, la fraternité poétique existait, sainte fraternité qui, par malheur, ne dure guère, mais que d'illustres exemples consacrent à l'avènement de toutes les périodes littéraires : j'en appelle aux romantiques de 1825, aux enthousiastes virtuoses de la Muse française. Goethe reçut les" jeunes comtes à bras ouverts (mit offener Brust) comme il le dit lui-même. Non content de leur faire du matin au soir les honneurs de Francfort, il les introduisit dans la maison de son père, et là, tous
1 . Voir dans nos Intermèdes de poèmes, la pièce intitulée Bella.
les jours à table, il fallait, bon gré mai gré, que - le jurisconsulte austère de la ville libre oubliât lies questions de droit et les affaires de conseil pour tenir tête à ces trois folles imaginations, que la philosophie et la poésie enivraient. Un soir, on parlait politique au milieu d'amples libations de vin du Rhin ; à chaque coupe qu'on vidait, la haine des tyrans et dfe ia tyrannie s'échauffait. M. Goethe, le père, souriait en hochant la tète, et madame Goethe, la* même qui se vantait d'avoir servi de type à cette- héroïque matrone de Goetzde Berlichingen, paraissait s'amuser fort de cette scène, qui commençait à tourner au comique. On était sur le chapitre du roi Cambyse;- Léopold Stolberg- venait de raconter comme quoi ce monstre avait eu l'atroce courage de percer d'une flèche le cœur d'un pauvre enfant sous les yewr même de son père, et cet acte de barbarie exci— tait toute l'indignation du jeune groupe aviné. Tout à coup madame Goethe, qui s'était levée un moment pour descendre au cellier, rentre, apportant» des provisions nouvelles (quelques-uns de ces rares échantillons des meilleures années qu'on resserve avec soin), et, déposant sur la table les flacons dont un vin empourpré colore la transparence : « Le vrai sang des tyrans, dit-elle, le voilà ; abreu-
vez-vous-en.à votre aise,. mais, E pour Dieu! ne me rompez pas davantage la cervelle avec vos. harangues à la Brutus.
— Oui, messieurs, s'écrie le jeune jGoethç, en levant son verre, ma mère a raison et vous pouvez l'en croire ; le plus grand tyran qu'il. y ait,au monde est celui dont le sang vous est offert; n'approchons de lui qu'avec prudence, car il a d'irrésistibles séductions, et son esprit vous ensorcelle. Flatteur, insinuant, despote, je défie qu'on me cite un plus redoutable tyran.. Les premières gorgées de son sang vous allèchent ; plus on en boit, plus on devient avide ; une goutte suit l'autre inévitablement, et c'est comme un collier de rubis qu'on. craindrait de voir s'interrompre. »
La jeunesse, la poésie et le vin vieux aidant, la confiance ne pouvait ,manquer de venir vite, et d'ailleurs, sur quatre, deux étaient amoureux, Léopold et Goethe. Léopold, inquiet, ardent, exalté, dans cette crise de la passion où l'amour, chassé du cœur, monte au cerveau et de là s'exhale en fumée; Goethe, moins turbulent, moins fougueux, s'étudiant lui-même dans les autres, et déjà aimant mieux écrire que parler.
Quelques jours avant de reprendre la poste, les
Stolberg proposèrent à Goethe de les accompagner- Un pèlerinage romantique à travers les glaciers de la Suisse répondait aux sentimentales dispositions où l'amoureux poëte se trouvait, et il se laissa facile* ment persuader, c Dans une ville comme Francfort, écrivait-il lui-même, ces allées et venues continuelles d'étrangers arrivant de tous les points du globe, éveillent de bonne heure le goût des voyages. Maintes fois déjà l'idée m'était venue de courir le monde, et je laisse à penser si, dans ce moment où il s'agissait pour moi d'une épreuve sérieuse, d'essayer si je pouvais, à la rigueur, me passer de Lilli, où mon état de trouble, d'inquiétude m'interdisait toute œuvre importante, — je laisse à penser si, dans un pareil moment de crise, la proposition des Stolberg fut acceptée. » Le père accueillit avec transport ces projets de voyage, qui devaient avoir pour résultat de soustraire Wolfgang aux enchantements de la sirène, il engagea même son fils à passer en Italie, et surtout à ne pas craindre de prolonger son absence, et Goethe quitta Francfort sans avoir dit adieu à Lilli.
Une fois en route, Goethe ne tarda pas à chan ger d'idée sur le compte de ses compagnons de voyage. Jusqu'à l'arrivée à Darmstadt, les choses se passèrent à merveille ; là seulement des symptômes d'incompatibilité commencèrent à se faire sentir. Sans être insolents ni dédaigneux, les jeunes comtes Stolberg, appartenant par leur naissance à Tune des plus hautes familles de l'Allemagne du Nord , avaient dans le commerce intime je ne sais quelle liberté de manières, quelles intolérances d'opinion, qui devaient, à la longue, blesser un homme accoutumé, comme Goethe, à la politesse bourgeoise, à la méthodique réserve de la ville impériale. Léopold, surtout, qui, touchant l'incomparable supériorité de sa maîtresse et la profondeur du désespoir amoureux dont il souffrait, n'admettait pas de discussion, et repoussait avec emphase tout parallèle comme injurieux, Léopold irritait à chaque instant sa fibre sensible. Vainement dans cette chaise qui roulait vers Manheim, Goethe s'efforçait de représenter à l'exalté jeune homme que
d'autres pouvaient bien avoir l'expérience de semblables douleurs, Léopold ne voulait rien entendre, et son frère Christian, ainsi que le comte Haugwitz, intervenaient alors pour mettre fin à la querelle des deux amoureux. Ce thème, plus ou moins varié, reparaissait sans cesse. A la suite d'un dîner d'auberge où le vin n'avait pas été épargné, .Léopold se lève au milieu d'un bachique hourra, et propose un toast en l'honneur de sa belle maîtresse ; puis quand tous ont bu : « Maintenant, s'écrie-t-il, .des verres consacrés de la sorte ne sauraient plus servir, et ce serait les profaner que les emplir de nouveau. » A ces mots, il lance son verre par la fenêtre, et tous les autres font comme lui. * Nous obéîmes, ajoute Goethe; mais dans le moment où mon verre volait en éclats, il me sembla tout à coup sentir Merck me secouer par le collet de mon habit. » Cette espèce d'évocation méphistophélique de Merck en ce banquet est le meilleur indice que toute illusion sur. les Stolberg s'évanouit dès ce moment. Au début .du voyage, lui etJMerck s'étaient rencontrés à Darmstadt, et le malin critique, qui le connaissait bien, voyant son camarade s'embarquer avec ces jeunesioust» avait prédit ce qui arriva.
A Zurich, Goethe se sépara de ses compagnons
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pour aller reùdre visite à Lavater. Déjà un .an auparavant (1774), le philosophe suisse et le jeune chantre de Werther s'étaient vus sur les bords du Rhin, mais seulement en passant,. et sans qu'il leur fût resté de ces relations autre chose qu'un vif désir de se revoir. Goethe fait allusion dans une de .sas poésies à cette rencontré de table d'hôte et raconte comment placé entre Lavater eLBasedow, il dévora une poularde, tandis que ses voisins de droite et de gauche se disputaient sur un point de théologie '. Quoi qu'il en soit, ses rapports avec Lavater ne datent que de cette visite. « Notre premier,. notre unique sujet de conversation, fut sa Physionornique. * A cette époque, Lavater mettait la main à son fameux ouvrage. Voyant venir à lui .un. grand poète de si bonne volonté, il s'empressa de l'initier dans tous les mystères de son système, lui livra ses dessins et ses manuscrits, et l'enflamma si bien, que Goethe ren contracta pour Je reste de ses jours une véritable iièvre de silhouettes, qui iinit à la longue par n'être plus qu!intermittente, mais qui «ne Je quitta jamais complètement
1. Und Br behaglich traterdessen Jftat leinen fltoa angefe&aen .
Cependant une soif d'émotions romantiques, un besoin de s'oublier lui-même, ne tardent pas à l'entraîner dehors. A la place des Stolberg, qu'il a perdus en route, un nouveau compagnon se présente. Celui-ci, jeune homme de vingt ans, Allemand d'origine, vivant en Suisse à la source de cette doctrine réformée dont il doit devenir le ministre, amoureux de la nature et des beaux vers, conviendra mieux aux sentiments qui l'affectent.
Dès lors voilà les deux amis en campagne; les voilà escaladant les neiges éternelles, sillonnant les lacs, visitant les cantons, bienvenus partout, grâce à l'hospitalité que les lettres de Lavater leur ont ménagée. Cela durait ainsi depuis un mois, quand un beau jour, sur le sommet du Saint-Gothard, l'idée vint à Goethe de descendre en Lombardie. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'on pourrait citer telle circonstance où l'esprit de l'homme, après avoir pris un parti, se sent plus irrésolu que jamais. En ce moment, la force de décider ce qui va suivre n'est plus en nous, mais dans le passé, dont les impulsions se ravivent et nous forcent à leur obéir. Goethe ici me servira d'exemple. Placé entre l'Italie et l'Allemagne, près de franchir la limite du sol natal, il hésite et reste comme
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suspendu. Ne vous semble-t-il pas la lutte de l'esprit et du sentiment, de l'imagination ardente à s'élancer vers l'éden inconnu, et du cœur qui se sent changer d'élément? Cette fois, au moins, le cœur l'emportera; l'image de Lilli, un moment effacée, se réveille tout à coup au milieu de cette âpre nature ; il se souvient d'un gage de tendresse donné aux jours heureux *, et, pour la première fois depuis Francfort, il tire de son sein le talisman adoré, auquel il improvise ces vers :
« Souvenir d'un bonheur évanoui, lacet fragile que je porte encore à mon col, devais-tu donc être entre nous un lien plus durable que celui de nos âmes? Viens-tu prolonger les jours rapides de l'amour ?
» J'ai beau te fuir, Lilli, à travers les pays étrangers, à travers la forêt lointaine et les vallons, j'emporte avec moi ton lien ! Oh ! si tôt de mon cœur ne devait pas tomber le cœur de Lilli !
» Ainsi l'oiseau qui rompt sa chaîne et s'en retourne au bois traîne après lui toujours quelque lambeau de fil, signe honteux de sa captivité : quei