Un petit cœur en or suspendu à un fil de cheveux
qu'il fasse désormais, il n'est plus l'oiseau du ciel, né libre, il a appartenu à quelqu'un. »
Après une si chaleureuse réaction Goethe ne pou-' vait que prendre la poste et retourner en Allemagne.
A son retour à Francfort, les choses n'étaient.plus comme il les avait laissées. La famille de Lilli, naturellement assez peu portée à cette alliance, avait profité de l'avantage que Goethe lui livrait en quittant si brusquement la place, pour faire entendre à la jeune fille qu'elle ne devait pas persister dans un engagemeut désormais rompu. La pauvre Lilli ne voulait rien croire de ce qu'on lui disait et se contentait de pleurer. Loin de s'en. fier aux apparences et d'accuser son amant, elle loi pardonnait du fond du cœur et s'efforçait de trouver des motifs légitimes à sa conduite, qu'elle avait fini par attribuer à quelque boutade d'un esprit inquiet, irrité par les mille ennuis qu'on lui suscitait, à quelqu'un de ces accès de folie qu'un grain de génie détermine si facilement dans la cervelle d'un amoureux de vingt ans. « Je l'aime, disait-elle toujours, et, s'il n'a pas
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cessé de m'aimer, je suis prête à le suivre jusqu'en Amérique. » On rapporta cette parole à Goethe, qui en fut touché, point assez cependant pour se décider à être heureux une bonne fois.
Cette excitation; fiévreuse ne lui déplaisait point, ii aimait à s'écouter souffrir. Le beau- mouvement du. SaintnGothard n'avait, pas laissé dô:traoes. D'ailleurs, eiu passant à, Heidelberg, il avait vu, sa sœur, et,, depnis son arrivée, les lettres de cette quinteuse personne^ qui semble jouer, dans ce petit roman le. rôle d'une lady Ashtoir,, ne: faisaient que fomenter l'irrésolution dan9 son esprit. Aussi longtemps qu'avait duré 1 l'absence, Il avait cru plutôt à une séparation qu ? à une rupture. Sur le lac de Zurich, parmi les neiges du Saint-Gothard, ses souvenirs* ses souhaits, ses espérances, avaient eu leur libre jeu. Au retour, tout changea; et, si c'est le ciel pour deux amants que de se revoir sans contrainte après Fabsence, il n'y a pas d'enfer comparable au supplice dfc deux êtres qui s'aiment, et qui sentent en se retrouvant, qu'une force inexorable les sépare. En renouant avec Lilli,Goethe devait retrouver dans son entourage les. mêmes contraintes, plus irritantes désormais, plUs. insupportables, et dès le premier jour, en la 3 revoyant, il sentit,qu'elle était perdue pour lui.
A cette époque s'ouvre vraiment une période de trouble et d'anxiété, une de ces crises de jeunesse qu'on pourrait comparer à l'ébullition du vin qui fermente. Comme le nouveau vin, le sang généreux se dépouille alors des fumées qui l'embarrassent et s'apprête à vieillir ensuite noblement. Cette transition de la jeunesse à la maturité, espèce de fièvre morale à laquelle plus d'un esprit succombe, est ici d'autant plus intéressante à étudier, qu'on sait d'avance qu'elle va se résoudre dans le calme olympien de Weimar. Sans cesse ballotté entre l'idée de cet amour auquel il ne peut se décider de renoncer et le soin de son avenir qu'il tremble d'engager, il va de Lilli à E g mont : il s'enferme huit jours avec résolution, écrit le premier acte qu'il lit à son père; puis, n'y tenant plus, il court après un regard ; et si, au spectacle, au concert, au bal, ses yeux rencontrent les yeux de Lilli, si cette blanche main si bien gantée effleure la sienne, son cœur déborde, et le voilà redevenu fou. Inquiet, tiraillé, malheureux au fond, la seule providence qui le dirige encore au
milieu de tant de confusions et de dissonances, c'est la comtesse Stolberg, sa chère Auguste, qu'il aime de toutes les amours, comme une femme qu'on n'a jamais vue. Il lui écrit lettre sur lettre; tantôt passionné comme Werther, tantôt tendre comme un frère, tout ce que ce feu qui s'éteint laisse dans son âme de mélancolie, d'humeur, de découragement, se reflète dans ces petits billets tracés à la hâte sur un coin de table, sur ses genoux, comme cela se trouve. Et c'est ce qui fait que cette correspondance, sans grande valeur littéraire par elle-même, prend tout l'intérêt d'un roman, si vous la replacez au milieu des passions dont elle s'est inspirée.
15 juillet 1775.
« Je veux vous écrire, Auguste, chère sœur, bien qu'il me semble que, dans l'état où je suis, même auprès de vous, j'aurais peine à trouver quelque chose à dire. Je commence donc. Qu'il y a loin de moi jusqu'à vous ! Il faut espérer pourtant qu'un jour nous nous verrons.
» Lorsque tout m'accable ainsi je me tourne vers le nord, où respire ma sœur chérie là-bas, à deux cents milles de moi. Hier au soir, ange, j'aurais voulu être à vos pieds, serrer vos mains. Je me suis endormi avec cette idée, et ce matin je la retrouve encore à mon réveil. Belle âme pleine de mansuétude, vous qui avez le ciel dans le cœur, je serai encore ballotté cruellement. N'importe, pourvu que je me repose un instant sur votre cœur! C'est là mon rêve, mon seul but au milieu de tant de souffrances. Je me suis si souvent trompé sur les femmes ! — Chère Auguste, que ne puis-je lire un instant dans vos yeux ! *— Je m'arrête ; — ne cessez pas de m'aimer. »
A mesure qu'il sent que Lilli va lui échapper, il tend à se rapprocher davantage d'Auguste. Il faut à cette agitation un cœur de femme capable, sinon de remplacer complètement la divinité perdue, du moins de servir d'objet à Tévaporation confuse de tant de sentiments exaltés, et qui l'étoufferaient s'ils n'avaient cours. Comme il sait très-bien qu'il chercherait vainement un pareil cœur dans son entourage, il franchit la distance et s'adresse ailleurs. Du reste, l'éloignement ici, loin de nuire, ajoute un
vague qui sied bien et tempère la crudité de certaines boutades un peu vives. Une femme qu'on n'a jamais vue, un être avec lequel des circonstances tout amicales et poétiques nous ont mis en relation, n'est-ce point là un idéal ? et, s'il est vrai de dire que chez un homme supérieur toute image que le souvenir garde s'épure insensiblement et se dégage avec le temps des moindres ombres, dans quel azur sans tache, dans quel éther fluide et transparent ne doit pas régner une apparition ainsi devinée, pressentie !
Offenbach, 9 août.
« Auguste, Auguste, un mot de toi qui me délivre, une étreinte de toi ! Que d'angoisses et de confusion ! Ici, dans la chambre de la jeune fille qui fait mon malheur sans que ce soit sa faute, de ce cœur d'ange dont je trouble les jours, ici, Auguste, je tiens dans mes mains ta lettre depuis un quart d'heure, et je la lis. — Elle est du 2 juin. Tu m'y demandais de te répondre un mot, un mot du cœur ; nous voici au
3 août, et je n'ai pas écrit encore. J'ai écrit, la lettre est sur la table... commencée. mon cœur ! faut-il donc que je l'ouvre pour t'envoyer, Auguste, à toi aussi, la lie amère qu'il contient ? Comment te parler de Frédéric, lorsque, dans son malheur, c'est le mien seul que je déplore ? Crois-moi, Auguste, il souffre moins que moi. Vainement j'ai couru trois mois le . pays, vainement j'ai aspiré par tous mes sens, mille sujets nouveaux, ange, me voici encore à Offenbach aussi simple qu'un enfant, aussi borné qu'un perroquet sur son perchoir; et vous, Auguste, si loin! Que de fois je me suis tourné vers le nord ! La nuit, assis sur la terrasse au bord du Mein, je pense à toi. Si loin ! si loin ! Le vertige finit par me prendre, et je ne trouve pas le temps de t' écrire. — Biais pour celte fois, je ne cesserai pas, jusqu'à ce qu'on frappe à ma porte, qu'on m'appelle. Et cependant, cher ange, bien souvent, dans les plus vives angoisses de mon cœur, bien souvent je me suis écrié en t' appelant : Consolé ! consolé ! Patience, et nous y parviendrons, et tu seras heureuse dans tes frères, * et nous en nous-mêmes. Cette passion sera pour nous le vent qui souffle l'incendie; elle nous apprendra, dans cette extrémité, à nous tenir sur nos gardes, à être braves, énergiques et bons, et nous
AUGUSTE ET LILLI 2it
serons poussés où le sens qui dort n'atteint pas. — Ne souffre point à cause de nous, supporte-nous. — Donne-nous une larme, une étreinte de main, un regard sur tes genoux ; essuie ce front avec ta main chérie. Une parole énergique, et nous nous retrouverons sur nos pieds.
» Je change de dispositions cent fois par jour. Ah ! que j'étais bien avec tes frères ! Je paraissais calme et je souffrais pour Frédéric, plus à plaindre que moi, quoique mon mal fût plus cruel. Et maintenant, tout seul !
» Je vous avais en eux, chère Auguste, car vous ne faites qu'un en amour et en personne. Auguste était avec nous, et nous avec elle. — Et maintenant, rien que vos lettres. — Vos lettres ! elles me brûlent à travers ma poche. Et cependant, si je les ouvre en un moment favorable, comme à présent, par exemple, elles me calment. Mais hélas! trop souvent, lorsque mon cœur est sourd et aveugle, ces caractères, tracés par la plus douce amitié, ne sont plus pour moi que lettre morte. Ange, c'est un affreux état l'insensibilité. Tâtonner dans la nuit, n'est-ce pas le ciel, en comparaison d'èire aveugle? Pardonnez-moi cette confusion et tout le reste. — Je suis si heureux de pouvoir causer ainsi avec vous, si heureux
de me dire ; Elle va froisser ce papier dans ses mains, elle ! ce papier que je touche et norcis d'encre.
— Adorable enfant 1 — Je ne puis pourtant jamais être tout à fait malheureux. Encore deux mots. — Je ne resterai plus ici longtemps maintenant; il faut que je me remette en route et que je m'en aille. — Où? »
Suivent quatre lignes de points, après quoi il reprend :
a Ce vide signifie que je suis resté absorbé dans mes idées un long quart d'heure pendant lequel mon esprit a fait le tour du monde. Triste destinée qui ne me permet pas un état moyen ! Être fixé, cloué sur un point, ou servir de jouet aux quatre vents !
— Heureux vous êtes, voyageurs transfigurés qui, dans une douce et complète satisfaction, secouez chaque soir la poussière de vos pieds, et vous réjouissez comme les dieux dans vos œuvres delà journée!... ici coule le Mein; juste de l'autre côté s'étend Bergen, sur une colline derrière Kornfeld. Vous avez ouï parler de la journée de Bergen '. A ma
1. 13 avril 1759, journée mémorable, en effet, dans laquelle le maréchal de Broglie, à la tête des troupes fraoçai*
AUGUSTE ET LILH 223
gauche, le gris, le déplaisant Francfort, vide pour moi désormais ; à ma droite, de jolis villages échelonnés sur la hauteur: au bas, le jardin et la terrasse sur le Mein, et sur ma table un mouchoir, un panier, ua fichu. Aujourd'hui nous montons à cheval : ici pend une robe, là une montre, puis des bottes, des cartons à bonnets, à chapeaux. — J'entends sa voix !
— Elle veut que j'attende pendant qu'elle s'habille.
— Chère Auguste, je vous décris tout ce qui se passe autour de moi, afin d'échapper, s'il est possible, par ce coup d'œil des sens, aux Esprits qui me harcellent. — Lilli a été très-étonnée de me trouver là. Elle m'a demandé à qui j'écrivais, je lui ai dit, à vous. Adieu, Auguste ; écrivez-moi. Vos frères vous auront envoyé leur silhouette. — Au nom du ciel, ne montrez mes lettres à personne. »
Cette lettre est signée der Unruhige, l'inquiet. Ne rions pas trop de la sentimentalité quelque peu naïve ; au temps de Jean-Jacques et des Confessions, elle eût passé. D'ailleurs, au jeune étudiant qui vient d'écrire Werther, cette emphase du cœur ne messied
ses, battit l'armée des alliés que commandait le duc Ferdinand de Brunswick. Cette journée de Bergen valut à la France une mode célèbre, la coiffure à la Bergen.
pas ; elle est là, si l'on veut, comme un trait caractéristique du moment, comme un point du costume, et je l'aime presque autant que cet œil de poudre sur les cheveux cendrés de miss Harlowe. Non qu'à tout prendre cette inquiétude doive effrayer; au milieu de ces dissonances intérieures, à travers cet état de trouble et de confusion, une lucidité trop réelle apparaît pour qu'on puisse sérieusement être alarmé. Le patient lui-même n'ignore pas, — et cela dans ses plus vives angoisses, — que tôt ou tard il guérira. Ce n'est donc là qu'une crise, mais une crise qui, par l'importance du sujet dont elle a choisi le cœur pour théâtre, mérite qu'on l'étudié. Après avoir tant de fois cherché à trouver Goethe dans Werther, ne sera-t-il pas facile, d'après les lettres qui vont suivre, de reconnaître Werther dans Goethe?
14 septembre.
« Aujourd'hui je suis calme, ce qui n'empêche pas que le serpent ne dorme sous l'herbe. Écoutez-moi, Auguste; j'ai le pressentiment que vous me sauverez d'une affreuse peine; nulle aulre femme que vous ne le peut. Merci pour la description que vous me
AUGUSTE ET LlLLl 225
faites de ce qui vous entoure. Si j'avais seulement une silhouette de vos traits ! Que ne puis-je aller h vous! Dernièrement je faisais le voyage, je parcourais l'Allemagne en triste équipage sans regarder à gauche ni à droite. Je me dirigeais en toute hâte vers Copenhague; j'arrivais, j'entrais dans votre chambre; je me précipitais à vos pieds, et je m'écriais tout en larmes : Auguste, c'est moi! — C'était une heure fortunée, car tout cela se pasBait, comme je vous le raconte, dans ma tète et dans mon cœur. Ce que vous dites de Lilli est très-vrai. Malheureusement, plus je me retire, plus se resserre le lien magique qui m'attache à elle. Je ne puis ni ne veux tout vous dire, ce qui se passe est trop près de moi, je n'ai pas de souvenirs. Ange ! votre lettre retentit toujours dans mes oreilles comme la trompette au cœur du guerrier endormi. Plût à Dieu que vos yeux fussent pour moi le bouclier d'Ubald, et m'éclairassentsur la profondeur de ma misère ! — Mais laissons cela ; il n'est donné qu'au regard de feu du moment de sonder le cœur humain. — Je vous quitte pour aller à table. » Après-dîner. — Tes bonnes paroles ne me sortaient pas de l'esprit, et quelque chose en moi me disait : N'est-ce point un excès d'orgueil de prétendre que celte jeune fille te connaisse et qu'elle t'aime?
toi-même la connais- tu donc bien? et si elle est autre que toi, ne vaut-elle pas mieux? — Auguste» laisse mon silence te dire ce que nulle parole ne saurait exprimer.
» Bonne nuit, Auguste ! Aujourd'hui, l'après-midi a été bonne, chose rare ! d'autant plus rare, que j'avais à tenir compagnie à deux princesses. — Bonne nuit ! — Je veux t'envoyer ainsi mon journal, c'est ce qu'il y a de mieux. — Fais de même pour moi; je hais les lettres, les explications et les discussions. Bonne nuit! C'est pour la troisième fois que je te quitte et reviens sur mes pas; je fais comme les amoureux qui prennent leur chapeau pour se rasseoir. Ah! si tu pouvais huit jours seulement sentir mon cœur sur ton cœur, mon regard dans le tien ! Ce que nous voyons ici passe comme l'éclair, et toi seule peux le comprendre.
»Du 15. — Bonjour! Vous ne devinerez jamais ce qui m'occupe : un masque pour le bal de mardi !
» Àprès-diner. — Je quitte la table pour venir te dire ce qui me trottait par l'esprit dans l'autre pièce, à savoir, que jamais aucune femme ne me fut aussi chère qu'Auguste. — Et mon costume ! Ce sera l'ancien costume allemand, noir et .jaune, haut -déchausses, pourpoint, chapeau retroussé avec une
plume. Combien je remercie le ciel çle m'envoyer cette poupée pour deux jours, si toutefois cela dure autant !
» Trois heures et demie. — Tombé dans l'eau comme je le pressentais ! Mon costume ne peut être prêt, et Lilli ne va point au bal. Je voudrais pouvoir me .présenter à toi tel que je suis. Seigneur Dieu! en un pareil changement, toujours le même !
» Du 16. — Des songes presque funestes m'ont inquiété toute la nuit. Ce matin encore, en m'éveillant de bonne heure, j'avais peine à les secouer; sitôt que j'ai vu le soleil, j'ai sauté à bas du lit et me suis promené de long en large dans la chambre ; caressé mon cœur si doucement, si doucement ! je me suis senti plus léger, et la conviction m'est venue que je guérirais, et que de moi sortirait encore quelque chose. Bon courage, donc, Auguste! — Ne nous en remettons pas à la vie éternelle ; ici encore nous pouvons être heureux, ici encore il me reste à voir Auguste, la seule jeune fille dont le cœur batte vraiment dans mon sein.
» Trois heures et demie après midi. — Matinée ouverte et bonne; j'ai fait quelque chose pour Lilli;, elle avait du monde, et, comme une espiègle qu'elle est, mla joué le tour de me pousser, en sortant de
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table, au milieu d'un cercle d'étrangers et de connaissances. Je pars à l'instant pour Offenbach, afin de ne pas la rencontrer ce soir au spectacle, demain au concert. J'emporte ma lettre, que je continuerai là-bas.
» Offenbach, sept heures. — Chère Auguste ! — me voici encore à celte table 011 je vous écrivais avant d'aller en Suisse. Un jeune couple, marié seulement depuis huit jours, loge dans la chambre voisine, et j'entends soupirer sur son lit une jeune femme qui languit déjà dans l'espoir si doux d'être bientôt mère. Adieu pour ce soir; il est nuit, et le Mein brille entre ses rives sombres.
» Offenbach, dimanche, dix heures du soir. — Journée pénible et triste : en me levant j'étais bien. J'ai écrit une scène de mon Faust, ensuite j'ai perdu deux heures, après quoi je suis allé faire ma cour à une jolie Oile dont tes frères t'auront parlé, et qui est bien la plus singulière créature que je connaisse. J'ai mangé, dans une compagnie où je dînais, une douzaine de petits oiseaux, aus^i vrai que Dieu les a créés; puis je me suis promené sur le fleuve en dirigeant moi-même le canot (j'ai la fureur d'appren-
dre à naviguer), puis j'ai joué deux heures au pharaon, et me suis attardé deux heures à converser avec de braves gens, et maintenant me voici à ma table pour te dire bonsoir. Et cependant que d'angoisses et de troubles ! Comment te dire ce que j'éprouvais au milieu de ces distractions? Je n'ai pas cessé de souffrir ; j'étais comme un rat qui a mangé de l'arsenic : il court dans tous les coins, absorbe toute humidité, dévore tout ce qu'il rencontre sur son passage, tandis qu'une flamme intérieure, qu'une ardeur mortelle, inextinguible, lui consume le sang.»
La scène de Faust dont il parle, ne serait-ce point celle des joyeux compagnons dans la taverne d'Auerbach, où cette idée se trouve reproduite mot pour mot dans la fameuse chanson de rat :
Als halte er Liebe im Leibe.
Maintenant est-ce la prose de ramant que le poète a rimée, ou l'amant aurait-il, par hasard, fait servir l'inspiration du poëte à ses divagations sentimen-
taies? Il y a là plus qu'une question de date à éclairci r. Du reste, si jamais grand esprit se montra en déshabillé, c'est à coup sûr Goethe dans ces correspondances; il y a même, dans ces façons détenir mémoire de ses moindres gestes et d'enregistrer comment, par exemple, le 28 août 1776, étant à Weimar, il lui arriva de sortir le matin par un beau temps et de tuer un canard sauvage; il y a, dans ces préoccupations puériles, moins d'égoïsme que de faiblesse pour la mode du jour. C'était, en effet, l'usage, vers 1775, de se raconter entre soi de pareils badinages, et de s'asseoir à son pupitre pour écrire quel habit on portait au moment de tremper sa plume dans l'encre.
Je reprends mes citations.
« Lundi 18. — Mon petit navire attend, nous allons descendre le fleuve. — Splendide matinée ! le brouillard est tombé, tout est frais et lumineux à la ronde. — Et moi je retourne à la ville, je vais reprendre le seau des Danaïdes ! Adieu !
» Je respire librement la fraîche matinée ! Chère Auguste, je le sens, mon cœur finira par s'ouvrir à la vraie volupté, à la vraie souffrance, et tôt ou tard cessera d'être ainsi ballotté, entre le ciel et l'enfer,
sur les vagues de l'imagination et d'une sensibilité extravagante. Chère, écris-moi aussi un journal ; il n'est que ce moyen de vaincre cette éternelle distance.
» Lundi, minuit, Francfort, à ma table. — Je rentré pour te dire bonsoir. J'ai erré, je me suis étourdi toute la journée. chère, qu'est-ce donc que la vie de l'homme, et tant de biens qui s'amoncellent à mes pieds, tant d'amour qui m'entoure? — J'ai vu Lilli aujourd'hui après dîner, je l'ai vue au spectacle, et je n'ai pas eu un mot à lui dire, nous ne nous sommes point parlé. Ah! fussé-je délivré de cette angoisse! Et pourtant, Auguste, je tressaille à la seule idée qu'Elle pourrait me devenir indifférente. En attendant, je reste fidèle à mon cœur et laisse faire.
• » Mardi, sept heures du matin. — Dans les plaisirs et la dissipation ! Auguste, je me laisse entraîner, et ne dirige le gouvernail que pour m'empêcher d'engraver, et cependant j'ai engravé et ne puis m'arracher h son influence. Ce matin, le vent souffle pour elle dans mon cœur! — Grande et sévère leçon! — Néanmoins je vais au bal pour l'amour
tn LES MAITRESSES DE GOETHE
d'une gracieuse créature, mais simplement, en domino. Lilli n'y vient pas.
» Trois heures et demie après midi. — Toujours le même train, poussé par l'oisiveté vers les dominos et les chiffons à travers mille niaiseries. J'ai pourtant bien des choses à te dire encore. Adieu ; je suis un pauvre homme égaré et perdu!
» Huit heures du soir. — Je rentre du spectacle, et viens m'habiller pour le bal. — Ah! chère Auguste, lorsque je relis cette lettre, quelle vie! Persisterai-je, ou bien dois-je en finir pour toujours ? Et pourtant, chère, lorsque je sens tant de parcelles se détacher de mon cœur, lorsque je vois se détendre cet état convulsif dont ma chétive et folle organisation était la proie, se rasséréner mon coup d'oeil, mes relations avec les hommes gagner en sûreté, en force, en étendue, et cela sans que mon être intérieur s'amoindrisse, sans que mon cœur cesse d'être voué pour jamais à l'empire sacré de l'amour, qui peu à peu refoule tout élément étranger par cet esprit de pureté qu'il est lui-même, oh ! alors, je me laisse aller. — Peut-être me trompé-je ! n'importe, je rends grâce h Dieu. Bonne nuit, adieu ! »
AUGUSTE ET LILLl 233
Il n'y a pas à s'y méprendre : la guérison dès longtemps entrevue se déclare cette fois ouvertement. Voilà, certes, une cure habilement conduite. Goethe ne s'arrête pas aux expédients en usage chez les poètes ordinaires; dès le premier moment il tranche dans le vif, il a recours aux grands moyens. La dissipation, les voyages, les galanteries faciles, et, çà et là, aux bons moments, l'étude et le travail ; un homme du monde, roué aux intrigues, ne s'en fût pas mieux tiré. Il y a, dans ce joli roman, des contradictions qui me ravissent. Avez-vous jamais vu tant d'exaltation sentimentale, de poésie expansive, se mariera plus d'expérience et de jugement? Comme il calcule et prévoit tout, comme sa raison n'abdique jamais, et cela même dans ses accès de délire! Est-ce à dire qu'on doive accuser le poète de n'être pas de bonne fui? Non pas, c'est un des rares privilèges de cette organisation puissante , que l'homme et le poète, loin de s'exclure, s'aident l'un l'autre et se complètent. Et c'est pourquoi, dans certaines occasions difûciles, celle-ci par exemple,
quand un poète ordinaire eût chanté, lui agit. La lettre qui suit constate un dernier progrès dans la guérison :
« J'ai passé la nuit au bal, et n'ai dansé que deux menuets, occupé que j'étais à tenir compagnie à une aimable personne qui toussait. Si je te disais mes relations nouvelles avec les plus douces, les plus nobles âmes féminines; si je pouvais, de vive voix! Non, quand je pourrais, je ne l'oserais, et tu n'y tiendrais pas. Moi aussi j'aurais succombé, ri tout s'écroulait à la fois, et si la nature, dans sa pré** voyance économe, n'avait soin de nous administrer chaque jour quelque grain d'oubli. Il est maintenant huit heures; j'ai dormi jusqu'à une heure, j'ai dîné, pris quelques soins, je me suis habillé, présenté au prince de Meiningen, j'ai été à la promenade, au spectacle, dit sept mots à Lîlli, et me voici, Addio! »
Cette lettre est la dernière où le nom de Lilli soit prononcé ; déjà sa résolution était prise de se rendre à Weimar. Le jeune couple grand-ducal devait l'emmener à son retour de Carlsbad. Lui-même a pris soin d'expliquer les raisons qui le déterminèrent à cette époque. « J'avais reçu de ce côté tant d'ac-
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cueil et de prévenances, écrit-il dans ses mémoires,, que je gardais à Leurs Altesses une reconnaissance qui tenait presque de la passion. L'attachement que j'avais conçu dès l'abord pour le grand-duc, mon culte pour la princesse, que je connaissais dès longtemps, bien que seulement de vue ; mon désir de nouer des relations amicales avec Wieland, qui s'était conduit à mon égard d'une si noble manière, et do régulariser en temps et lieu mes désordres, moitié volontaires, moitié occasionnés par les circonstances : c'étaient là des motifs irrésistibles et faits pour agir même sur un jeune homme ayant le cœur libre, Mais, à cette époque, j'en étais venu à cette extrémité, qu'il me fallait fuir Lilli d'une manière ou de l'autre, soit pour me diriger vers le sud, où les récits de mon père me représentaient chaque jour le plus beau ciel de la nature et des arts, soit pour me rendre dans le nord, où m'attirait un si glorieux cercle d'hommes éminents. »
Ainsi s'éteignit cet amour, sans rien tenir de ce que le monde en attendait, bien qu'au sens de Goethe
il eût donné peut-être davantage, puisqu'il en résulta pour lui un centre d'activité plus solide et plus invulnérable.
On ne saurait nier que ce penchant de Goethe à s'appuyer sur la réalité ne lui ait considérablement profité dans ses œuvres. C'est à cette tendance qu'il doit l'ordre de son esprit, la mesure de ses productions, et, comme il le dit lui-même, sans elle il risquait de se perdre. Qu'il eût touché au but en épousant Lilli ou qu'il l'eût dépassé, c'est ce qu'il ne nous appartient pas de discuter. Quoi qu'il en soit, il arriva à ces fraîches amours ce qui arrive à tant d'autres, qui s'en vont, nobles tiges dispersées par les vents de l'existence, porter ici et là, celle-ci dans un poëme ou dans un drame, celle-là dans les soins prosaïques du ménage', des germes chauffés au soleil d'une première passion. Lilli se maria quelque temps après à M. de Tûrkheim, à Strasbourg, et mourut en 1815,1e 6 mai. J'ai beau chercher dans les poésies de Goethe, je n'y trouve nul écho de cette mort. Il semble pourtant qu'une pensée mélancolique, une larme donnée à travers le temps à cette fraîche créature qu'il avait tant aimée ou cru aimer, eût bien fait dans le cycle des poésies assez nombreuses qu'elle lui inspira; mais Goethe n'était pas l'homme des émotions rétrospec-
tives : d'ailleurs, à l'époque oùLillimourut, la Suléika du Divan accaparait tous les trésors de son imagination.
Goethe arriva à Weimar en novembre 1775. Ici commence une vie nouvelle; les amitiés illustres se le disputent; on le visite, on l'entoure, on le choie, on l'accable d'honneurs et de prévenances; Charles- Auguste surtout ne le quitte plus un seul instant * ; c'est un engouement, un fanatisme dont rien n'approche. Le nouveau Jupiter prend possession de son olympe, et dans cet inextinguible hourra qui l'accueille à la table grand-ducale, transformée pour un jour en banquet des dieux, ses sensations antérieures s'émoussent et disparaissent. Lilli, Auguste, il oublie tout et s'oublie lui-même; à peine s'il trouve le
1. Ce passage d'une lettre de Wieland à Merck (26 janvier 1775) donnera une idée de cet empressement : « Goethe est fixé ici à tout jamais; Charles-Auguste ne peut plus faire un pas sans lui. La cour, ou plutôt sa liaison avec le grandduc, lui fait perdre un temps regrettable; et cependant, avec ce merveilleux homme de Dieu, rien n'est perdu. » Voir V Essai sur Goethe, en tête de notre traduction de Faust.
temps, entre deux coupes de nectar, de laisser tomber de sa plume ces lignes empreintes de ce trouble divin assez commun aux mortels qui se transfigurent :
Weimar, 11 février 1776.
« Puisses-tu, chère Auguste, interpréter mon silence ! Je ne puis, je ne puis rien dire ! »
La crise fut si violente, qu'elle faillit lui coûter la vie; quelques jours après avoir écrit ce billet, il tomba malade, et peu s'en fallut que la céleste mue ne s'accomplit chez lui plus radicalement qu'il ne le souhaitait. Cette maladie fut le coup de tonnerre après l'orage; elle changea la température, jusque-là inégale, et décida le beau, le calme, le ciel bleu sur lequel les nuages ne devaient plus que glisser. Une fois en convalescence, il songe à rentrer dans la vie, mais sous d'autres conditions. Aux désordres, aux vicissitudes d'une existence de jeune homme livrée à tous les vents qui passent, va succéder la méthode et l'économie domestique. Désormais le sentiment
du bien-être et des relations commodes régnera dans son cœur à la place que les passions ont essayé d'occuper. C'est plaisir de le voir s'installer dans la jolie villa au bord de Film, qu'il tient de l'amitié de Charles-Auguste. 11 dessine lui-iûême son jardin, arrange ses bancs de gazon pour que le repos y descende sur son âme K et le soir, assis devant sa porte, écoute les oiseaux lui chanter quelque chose. Peu à peu sa correspondance avec la comtesse Auguste se renoue, et l'homme heureux, l'homme quia trouvé le chemin de la quiétude, vous apparaît à tout instant dans ces mille riens dont abonde ce journal, qui désormais raconte plus qu'il ne discute.
28 août 1776.
ce Bonjour, Auguste. Ma première pensée, en sautant du lit, est pour toi. Une belle et riche matinée, mais fraîche; le soleil donne déjà sur mes prés. — La rosée flotte encore sur l'eau. Cher ange! pourquoi faut-il que nous vivions si éloignés l'un de l'autre? Je m'en vais jusqu'à la rivière, voir s'il y a moyen de tirer quelques canagrds sauvages.
» Vers midi. — Je me suis attardé à la chasse ;
j'ai surpris un canard. Je ne suis renlré que tout à l'heure, dans le mouvement de la journée, et maintenant me voilà complètement désœuvré jusqu'à demain. Adieu, cependant.
» Quatre heures après midi. — J'attends Wieland, sa femme et ses enfants. J'ai pensé beaucoup à toi aujourd'hui.
» Sept heures du soir. — Us me quittent à l'instant, — et maintenant plus rien. — Dieu soit louél un jour où je n'ai rien écrit, rien pensé, où je me suis laissé aller aux seules impressions de mes sens! »
Ainsi se prolonge quelque temps encore cette correspondance, où Goethe continua d'enregistrer jour par jour, heure par heure, toutes les sensations, tous les accidents de cette existence dont il écoutait les moindres pulsations, comme on ferait du mécanisme d'une montre. Cependant, vers l'époque du second voyage en Suisse, qu'il entreprit dans la compagnie de Charles-Auguste, une ombre vint offusquer ces relations jusque-là tout idéales. La manière un peu dégagée dont Léopold Stolberg en usa avec le grand-duc de Weimar (sur le chapitre de son grandduc, Goethe n'admettait pas la plaisanterie) amena chez le poêle, susceptible au dernier degré, une
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réserve qui devait dégénérer en froideur. Peu à peu la correspondance se ralentit, et les relations finirent par devenir si rares, qu'à dater du voyage dont nous parlons on en perd la trace ; quelques lignes en 78, quelques lignes encore en 80, un signe de vie en 82, puis, plus rien. Là s'arrêtent les rapports de Goethe avec la comtesse Auguste, pour ne se renouer que quarante ans plus tard. Mais n'anticipons pas sur les événements, et tâchons d'éclaircir les motifs qui séparent, dans la maturité de l'âge et de la vie, ces deux grandes âmes, instinctivement portées Tune vers l'autre, et dont les sympathies refoulées, mais non mortes, auraient encore à dire leur dernier mot dans une occasion bien solennelle.
Et d'abord, sans trop creuser le fond des choses, les mille occupations nouvelles qui sollicitèrent tout à coup l'activité de Goethe ne devaient plus beaucoup lui permettre de s'oublier ainsi à tout moment dans les aimables causeries d'une correspondance féminine. Au milieu de tant d'affaires auxquelles sa nature, à coup sûr, pouvait suffire, mais dont la vie qu'il me-
nait à Francfort ne lui avait nullement donné l'expérience» c'en était assez pour lui que de se reconnaître. Avec cette correspondance se relâchèrent tous les liens qui l'attachaient à la famille Stolberg. Un manque de parole de Frédéric-Léopold au grand-duc de Weimar commença, nous l'avons dit, à l'indisposer contre les deux frères, dont celui-ci, le plus jeune, était son favori. Le grand-duc Charles-Auguste, alors occupé à former autour de lui ce groupe d'esprits distingués, dont son règne s'honore, avait offert au comte • Léopold de prendre du service à sa cour. Léopold, flatté des avances du prince, s'engagea ; puis, détourné par je ne sais quelles représentations acrimonieuses du vieux Klopstock, qui prétendait craindre pour son élève le séjour de Weimar, il changea brusquement d'opinion, et ne prit même pas la peine de motiver son refus. C'en était assez pour que Goethe, inexorable sur l'étiquette (et il y avait plus ici qu'un manque d'étiquette), ne lui pardonnât jamais. D'ailleurs, si on l'a remarqué, les relations qui existaient entre lui et les frères Stolberg n'avaient rien de bien sentimental. Nés aux deux extrémités de l'Allemagne* des affinités intellectuelles furent le seul mobile qui les rapprocha.
Il n'y eut rien, dans cet attachement de passage,
dans cette liaison de plaisir et de mode, rien de cette estime raisonnée, de cette habitude de vivre ensemble, qui fondent la vraie amitié. Goethe et les Stolberg s'étaient rencontrés, non connus. Aussi s'explique-t-on sans peine comment, en les* perdant de vue, Goethe les relégua au second plan de ses souvenirs, un peu dans le fond du tableau dont la jeune cour de Weimar occupait le devant. De leur côté, les Stolberg en firent autant. Christian, devenu bailli à Tremsbûttel, Frédéric-Léopold, 'aussi dans les emplois, l'un et l'autre avaient dit adieu aux rêves de jeunesse. Pour la comtesse Auguste, elle continua de vivre de la vie de famille, et, vers trente ans, épousa son beau-frère, le comte Andréas-Pierre de Bernstorff, alors veuf de la sœur aînée. — En 17.88, Léopold Stolberg perdit sa femme, après six ans de mariage, et cette mort porta toutes ses idées vers la dévotion. Après une jeunesse orageuse et quelque peu relâchée, Léopold avait trouvé le calme dans cette union avec une noble et excellente personne qu'il adorait; cette alliance une fois rompue, la fougue de sa nature se réveilla, et, comme il arrive presque toujours, se tourna vers d'autres fins extrêmes. Ses idées devinrent dogmatiques, et peu à peu il inclina au catholicisme, qu'il finit par em-
brasser avec une ardeur de prosélyte dont toute l'Allemagne fut émue. Une pareille conduite ne pouvait que déplaire à ses amis, qui ne tardèrent pas d'accueillir, avec toutes sortes de sarcasmes, les tendances ultramontaines de leur ancien compagnon de plaisir. Je trouve dans la correspondance de Goethe avec Schiller, ainsi que dans le Xenies, petit recueil de satires et de bons mots qu'ils décochèrent en commun contre les travers de leur temps, — littéraires et autres, — plus d'une allusion mordante aux circonstances, plus d'un grêlon perdu de cette averse épigramma tique. Goethe haïssait trop ouvertement le mysticisme pour ne pas condamner dans Tâme toute espèce de tentatives faites de ce côté.
Cependant, autant qu'il le put, il se tint éloigné de la querelle. Quelques lignes égarées dans l'ensemble de ses poésies *, et dont on ne saisit le sens qu'à la condition de se reporter vers les débats théologiques de cette époque, prouvent seulement à quel point lui répugnaient toutes ces controverses, qui ne servent qu'à fomenter les animosités et la discorde. Du reste, il observa sa règle de conduite ordi-