LA COMTESSE BERNSTOKFF A GOETHE
Bordesholm, 15 octobre 182t.
« Reconnaîtriez-vous, si je ne me nommais, les traits du passé, cette voix qui vous était jadis si bien venue ? Eh bien, oui, c'est moi, Auguste, la sœur des deux Stolberg si tendrement chéris, si amèrement
pleures et regrettés. Ah ! que ne peuvent-ils du sein de leur séjour de paix, de ce monde où il leur est donné de contempler Celui auquel ils n'ont pas cessé de croire ici-bas, que ne peuvent-ils se joindre à moi pour vous dire : « Cher, cher Goethe, tournez-vous » enfin vers Celui qui se laisse si volontiers trouver, » croyez en Celui en qui nous avons cru tant que j> notre vie a duré ! » Et ils ajouteraient encore, les bienheureux : « que nous contemplons désormais; » et moi je dis : qui est la vie de ma vie, la lumière de pies sombres jours, qui fut pour nous trois le sentier, la vérité, la vie, notre maître et notre Dieu ! Je laisse encore parler mes frères, qui exprimèrent ce vœu si souvent avec moi : « Cher, cher Goethe, » l'ami de notre jeunesse, jouissez, vous aussi, de » ces biens qui, déjà sur la terre, étaient notre par- » tage, l'amour, l'espérance, la foi. » Et ils ajouteraient les bienheureux : « La science et la paix éter- » nelle vous attendent ici. » Pour moi, je ne vis encore que dans l'espérance de cet avenir; bienheureuse espérance, tellement passée chez moi à l'état de certitude, que j'ai peine à apaiser le désir immense qui m'y porte. — Je relisais, ces jours derniers, toutes vos lettres, the songs of other Urnes ; la harpe de Selma résonnait à mes oreilles, je vous retrou-
vais bon pour la petite Stolberg, et moi aussi je vous aimais du fond de mon cœur. — Non, tout cela ne doit pas périr, mais vivre dans l'éternité ; notre amitié, fleur de notre jeunesse, aura ses fruits dans l'éternité. Je l'ai souvent pensé, et cette idée m'est revenue en relisant la dernière de vos lettres. Dans une de vos lettres, vous me demandiez de vous sauver ; je n'ignore pas aujourd'hui combien peu valent mes propres forces, mais je vous en supplie ingénument, vous-même sauvez-vous. N'est-il pas vrai que votre demande d'autrefois me donne quelque droit à cette demande î Je vous en prie, entendez dans mes paroles la voix de mes frères qui vous aimaient sî tendrement. Il est un vœu qui me tient à cœur, un vœu dès longtemps exprimé, et dont j'ai bien des fois voulu vous faire part, ô Goethe, cher Goethe ; renoncez à tout ce que ce monde a de petit, de vain, d'insuffisant ; tournez vers l'Éternel vos regards et votre âme ! Il vous a été beaucoup donné, beaucoup confié ; quel crève-cœur c'a été pour moi bien souvent de vous voir si facilement nuire aux autres dans vos écrits ! — Oh ! revenez au bien tandis qu'il en est temps encore. Implorez une assistance plus haute, et, je vous le dis, aussi vrai que Dieu existe, elle ne vous fera point défaut. — Il me semblait que je ne
ÀtJGUSTE ET LI1L1 . *3fc
serais pas morte tranquille sans avoir "répandu mon âme dans le sein de l'ami de ma jeunesse, et matatenant je crois que je m'endormirai plus doucement lorsque mon heure sonnera. — Ce ne sont pas les années seulement, mais aussi d'indicibles souffrances qui ont blanchi ma tète avant le temps. Cependant jamais n'a chancelé une minute ma confiance en Dieu, mon amour ardent pour mon Sauveur. — A chaque fléau qui m'atteignait, j'enteftdais une voix s'écrier du fond de mon être : Dieu fait tout pour le mieux. — Le Dieu de ma jeunesse est resté le Die* de mes vieux jours. Autrefois, quand nous nous écrivions, j'étais la plus heureuse créature qui fût sur la terre. Riche par mes parents, adorée des meilleurs des frères, plus tard la compagne bien-aimée de Tépoux de mon cœur! — Mais, hélas! quelles épreuves m'attendaient? le seul enfant auquel j*ai donné la vie, un garçon de quatre ans, mon amour, mon orgueil de mère, — puis-je dire crue je le perdis ? Ce qui fut un gain pour lui, mon cœur maternel n'a jamais pu le regarder comme une perte : il gagna le ciel; pour moi seule fut la douleur, et, dans l'excès de ma souffrance, je remerciai Dieu. — Plus tard, je perdis mon mari; oh ! ce fut là un coup affreux, une douleur à laquelle rien ne se compare. Cepen-
dant mes frères me restaient. mes nobles frères, chéris au delà de toute expression! un torrent m'emporta le plus jeune et brisa pour l'avenir l'organisation jeune encore de l'aîné. Cette perte cruelle suivit l'autre de si près, que je me sentis comme veuve une seconde fois. Même en mon désespoir je bénis Dieu, qui me les rendra tous dans son royaume* frères, époux, amis, enfant. Goethe, cher Goethe, faites aussi que j'emporte avec moi l'espérance de vous y retrouver. Encore une fois, je vous en supplie, vous ne repousserez pas celle que vous nommiez jadis une amie, une sœur. Je vous en supplie, éprouvez à quel point le Seigneur est bon et miséricordieux, et quelle joie attend celui qui se confie à Lui.
» Je désire que ceci reste entre vous et moi. — Me répond rez-vous? Je voudrais bien savoir où vous êtes, ce que vous faites. Je vis pour la plupart du temps retirée à la campagne. Ma chère nièce, la fille de mon plus jeune frère, est auprès de moi. Elle a treize ans ; c'est mon amour et mon bonheur. Je vous tends la main ; votre souvenir ne s'est jamais éteint en moi, et mon intérêt pour vous reste le même. Je fais des vœux pour votre vrai bonheur, et, tant que je vivrai, ne cesserai de prier pour vous. Fasse le
ciel que votre âme s'unisse à la mienne ! Mon Sauveur est aussi le vôtre; en dehors de Lui, il n'y a ni salut ni félicité. Vous souviendrez-vous encore de moi ? Je vous en prie, écrivez-moi deux mots. »
Puis en post-scriptum :
t Après être resté quelque temps sans m'écrire, vous me demandiez autrefois, dans une de vos lettres, de renouer le fil de notre amitié, ajoutant qu'il n'y avait qu'une femme pour s'acquitter d'un pareil emploi. Eh bien, le voilà renoué, ce fil, ô Dieu ! et puisse-t-il s'étendre jusque dans l'éternité ! — Adieu donc, et ne méconnaissez pas mes intentions. »
Voici maintenant quelle fut la réponse de Goethe :
« J'ai été sensiblement ému de recevoir un si doux souvenir de l'ancienne amie de mon cœur, dont mes yeux n'ont jamais vu les traits, et cependant j'hésite et ne sais ce que je dois répondre. Permettez-moi de rester dans la généralité, puisque les conditions particulières nous sont réciproquement inconnues.
» Vivre longuement, c'est survivre à beaucoup, aux amis, aux ennemis, aux indifférents, survivre aux royaumes, aux cités, même aux bois, même aux arbres que nous avons semés et plantés dans notre enfance. Nous nous survivons à nous-mêmes, et célébrons avec reconnaissance les moindres facultés qui nous restent du corps et de l'esprit. Tous ces biens périssables nous captivent, et, pour peu que nous ayons toujours devant les yeux l'élément éternel, le temps qui passe n'a plus prise sur nous. Visà-vis de moi-même et des autres, mes intentions ont toujours été droites, et, dans tous les actes de mon existence, je n'ai jamais cessé de regarder là-haut. Vous et les vôtres en avez fait autant. Continuons de la sorte aussi longtemps que la clarté nous luit; pour les autres, un soleil aussi se lèvera ; le jour viendra pour eux de s'y produire et de nous éclairer à leur tour.
» Croyez-moi, sur le chapitre de l'avenir restons sans inquiétude ! Dans le royaume de notre père, il y a plus d'une province, et lui, qui nous accorde sur la terre une hospitalité si douce, aura certainement pourvu à ce que là-bas tout soit bien. Peut-être alors nous sera-t-il donné, ce qui, jusqu'à présent, nous a manqué, de nous voir face à face, et par là de nous
AUGUSTE ET LILL1 365
aimer plus foncièrement encore. Souvenez-vous de moi en pleine confiance.
» Ce qui précède était écrit peu de temps après le reçu de votre chère lettre, mais je n'osais vous l'envoyer, me rappelant avoir jadis, par une manifestation semblable, offensé bien contre mon gré, vos nobles et dignes frères. Cependant, comme je relève aujourd'hui d'une maladie grave et reviens , à la vie, je vous l'adresse, afin qu'elle vous annonce directement que le Tout-Puissant m'accorde encore de contempler la lumière de son divin soleil. Je fais des vœux pour qu'à vous aussi le jour soit favorable, et que vous vous souveniez de moi avec tendresse, comme, de mon côté, je n'oublierai jamais ce temps dans lequel agissait, encore réuni, ce qui, plus tard, devait se séparer.
» Puisse tout se retrouver dans le sein du Père tout-aimant !
» Votre sincèrement affectionné,
» Goethe.
» Weimar, 17 avril 1823. »
Cette réponse, où la dignité humaine touche en certains endroits à l'onction religieuse, est le plus bel hommage que Goethe pût rendre à la mémoire de ses relations avec la comtesse. En effet, quiconque a pénétré un peu avant dans les secrets de cette organisation indomptable, quiconque n'ignore pas à quel point lui répugnaient les professions de foi de toute espèce, s'étonnera de la déférence, je dirai presque de la grâce avec laquelle il accepte la discussion. Évidemment, un prêtre n'en eut jamais tant obtenu, et nous devons voir là un des miracles qu'il attribue quelque part à ce don de faiblesse divine dont le mysticisme fait honneur aux femmes. Cependant, on l'aura remarqué, la politesse n'exclut pas les réserves, et si, d'un côté, il veut bien imposer silence, en faveur des circonstances, à l'esprit de révolte, à ces rumeurs prométhéennes qui grondent en lui chaque fois que la question métaphysique est agitée, de l'autre il n'accorde rien. Point de réticence, point de sarcasme ni de blasphème, mais aussi point de concession.
AUGUSTE ET LILU 265
Sa lettre est un chef-d'œuvre de diplomatie et de goût, et le dernier trait, espérons qu'il nous sera donné de nous voir enfin là-bas, en ramenant par une allusion ingénieuse le ton de plaisanterie en si grave sujet, éloigne adroitement toute prétention au dogmatisme, laisse aux choses je ne sais quoi de superficiel qui maintient les positions respectives sans que les bienséances en aient à souffrir.
Du reste, la lettre si touchante et si vraie de la comtesse ne demandait pas moins.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce dialogue aux portes du tombeau a de la grandeur et de la solennité. C'est en finir dignement. Cette amitié tout intellectuelle, contractée au matin d'une jeunesse poétique et chaleureuse, qui s'assoupit un moment sur le midi, puis reparaît unie et calme au seuil de l'éternité, vous rappelle involontairement ces eaux vives et bondissantes qu'on perd de vue au sortir de leur source, pour les retrouver ensuite, fleuves puissants et généreux, au moment où la mer vajes engloutir.
Quel que soit le jugement qu'on porte de cette correspondance, on ne saurait assister sans être ému à la crise suprême qui la dénoue. Je mets ici à part toute question religieuse, et prétends n'envisager
que la grandeur morale des personnes; assurément, deux êtres capables de se retrouver et de se quitter ainsi n'avaient pas commencé de la veille à prendre la vie sous son côté sérieux, et de pareils exemples de tenue et de dignité humaines sont bons k reproduire au temps où nous vivons.
Le voyage en Italie est dans l'histoire de Goethe une des périodes qui marquent le plus ; cette ardente aspiration d'enfance exprimée dans ses premiers vers, ce rêve continu de l'homme et de l'artiste n'a dû peut-être son accomplissement qu'à tel de ces romanesques épisodes qu'il vivait, ou plutôt qu'iise guindait à vivre, afin de mieux les raconter ensuite. Personne moins qua Goethe ne sut jamais prendre librement un parti ; il n'arrivait à son propre desideratum que par un effort extraordinaire sur luimême. A mesure qu'il avance dans la vie, cette action des hommes et des circonstances ne fait que le dominer davantage. A Weimar, les emplois publics,
2t>S LES MAITRESSES DE GOETHE
hs charges de cour, l'amitié du prince, ne le laissent plus respirer; les complications enguirlandent ses heures, il va de succès en succès, plane aux plus hautes sphères; son influence s'étend partout. Sa fortune lui permettrait déjà-de s'appartenir à lui-môme, de s'échapper au pays où sa vocation l'appelle ; pourquoi ne le fait-il pas? pourquoi reste-t-il? L'amour d'une grande dame, souverainement belle et intelligente, le retient, le captive. Attendons que les conflits éclatent, que les libres engagements soient devenus des chaînes, que le grand-duc ait découragé ses vrais amis en renonçant aux principes du gouvernement reconnus d'abord par lui comme les seuls praticables. Goethe ne demandait qu'à fuir, qu'à s'en aller. L'Italie, inondée de soleil, l'attirait plus que jamais, comme une île d'enchantement et de salut. Lorsqu'en l'automne de 1786, S6 trouvant à Carlsbad avec Charles-Auguste, il décampa tout à coup, et par la Bavière et le Tyrol gagna Venise sans avoir averti personne, sa nature depuis longtemps le poussait hors de Weimar; mais, selon toute apparence, il n'en fût point sorti par sa volonté simple, si d'insupportables troubles de cœur n'eussent en quelque sorte fait une extravagance de la plus sage des résolutions. Abordons l'aimable objet de cette flamme délirante.
Charlotte-Ernestine-Albertine de Schardt , mariée au baron Frédéric de Stein, écuyer du grand-duc de Weimar, était née en 1742. Elle avait donc sept ans de plus que Goethe, lequel en comptait trente-trois lorsqu'il fit sa connaissance à Weimar, après avoir de loin déjà fort admiré sa personne, comme on peut le voir par une lettre du docteur Zimmermann :
« A Strasbourg, entre cent autres silhouettes, j'ai montré la vôtre, madame; jamais, à mon avis, on n'a jugé d'une tète avec plus de génie, jamais on n'a parlé de vous avec plus de vérité. 11 viendra sûrement vous faire visite à Weimar. Rappelez-vous alors que tout ce que je lui ai dit de vous à Strasbourg lui a fait perdre le sommeil pendant trois jours! »
Goethe, en admiration devant le portrait, avait écrit au bas : « Ce serait un beau spectacle de voir comment se réfléchit le monde dans une telle âme; si j'en juge par la douceur de la physionomie, elle voit le monde comme il est, mais par le médium de l'amour. » Bientôt ce fut au tour de madame de Stein de s'informer de Goethe, et le bon docteur de répondre à la
curieuse dame :
« Vous voulez que je vous parle de Goethe, vous
désirez le voir? mais, pauvre âme, vous n'y pensez
pas; vous désirez le voir, et vous ne savez pas à
quel point cet homme aimable et charmant po.nrrait vous devenir dangereux. »
Dès son arrivée à Weimar, Goethe fréquenta I.i maison de madame de Stein. Ces deux intelligences semblaient faites Tune pour l'autre. D'abord le goftt des arts et des sciences les rapprocha, puis à cette première sympathie de plus doux rapports succédèrent, si bien que Goethe en vint finalement à ne plus voir les choses que « par le médium de l'amour. • C'est du moins ce qu'il donne k entendre k la comtesse Stolberg dans une lettre de cette époque (17 mai 1776): * Après dîner, je suis allé voir la comtesse de Stein, un ange de femme à qui je dois bien de l'apaisement et de pures félicités. » Goethe était ainsi fait que chez lui une»préoccupation amoureuse chassait l'autre. Son cœur presque aussitôt se partageait, et, quand il aimait passionnément deux femmes, il lui en fallait trouver une troisième avec qui tenir registre de ses sensations. Il avait encore à son côté cette adorable Frédérique Brion, qu'une autre recommençait à l'intéresser, et que Frédérique Oeser recevait à ce sujet ses confidences. De même aujourd'hui la comtesse Auguste Stolberg l'écoutait raconter comme quoi dans son cœur madame de Stein avait pris la place de Lilli.
« Que voulez-vous ? c'était comme semé d'avance en moi, et sans que j'y aie songé, c'était poussé! »
Une femme portée aux idéalités doit nécessairement être incomprise de son mari. C'est la loi depuis le commencement du monde, et M. le baron de Stein, froid, gourmé, homme et gentilhomme de cour et d'étiquette, n'était pas pour faire mentir cette loi. Madame de Stein, loin de trouver le bonheur dans le mariage, n'y avait appris qu'à douter d'elle-même, et c'est contre ce doute profond, mélancolique, inexprimable, que Goethe eut à réagir tout d'abord. La manière dont il s'y prit doit être la bonne, si j'en crois une lettre fort rassurante écrite presque au dé» but de cette relation :
« Le monde recommence à me plaire ; je m'en étais séparée, vous me réconciliez avec lui ; il y a un an à peine, je voulais mourir, maintenant, grâce à vous, je veux vivre. »
Bientôt l'attachement fut dans son plein (novembre 1776), et le règne delà grande dame, type d'I-
phigénie et de la princesse Éléonore dans Torquato Tasso, s'établit pour ne plus finir. A quatre-vingts ans, le sentiment vivait encore, accru en quelque sorte par la perle même de celles que la mort lui prenait : mère, sœur, amante. « C'était un lien entre elle et moi pareil à ceux que forme la nature '. » Ce noble et sévère attachement où la passion eut pourtant son heure ne fut pas toujours exempt de troubles; il en coûtait, il en cuisait à Goethe de sentir aux bras d'un autre, à qui elle appartenait, cette belle et intelligente personne qu'il adorait, et pour laquelle, tout en plat07iisant % il brûlait de plus de feux qu'Achille n'en alluma.
« Pourquoi chercher à nous abuser? Nous ne sommes rien, non, rien l'un à l'autre, et nous nous sommes trop ! »
Et autre part (1781) :
« Mon âme est désormais inséparable de la tienne; quel vœu, quel sacrement imaginer pour légitimer cette union indissoluble? Les Juifs ont des liens dont ils s'enlacent dans leurs prières. Ainsi lorsque ta pensée me possède, je serre autour de mon bras quelque ruban dérobé à tes cheveux, à ta