Voyez les lettres à Lavater
ceinture, et je t'invoque, ô dame de sagesse, de modération et de patience, mais sans pouvoir participer à ces vertus dont tu gardes le secret pour toi seule. Oh ! par pitié, je t'en supplie à genoux, complète ton ouvrage et fais que je sois heureux ! »
Le vœu fut-il entendu, exaucé ? Les mémoires du temps disent que non, et aussi les correspondances ; mais ce billet qu'on va lire, que de choses ne trahitil pas !
« Cette nuit, enivré, éperdu, je fus au moment de jeter à la mer mon anneau de Polycrate, car je songeais, dans le silence et l'ombre, à mes félicités. Je calculais, j'additionnais; que de trésors, de délices, quelle somme ! »
Et voyez la coïncidence : tandis que l'amant se livrait à cette arithmétique enthousiaste, Faîtière baronne traçait de son côté quelques lignes de nature apparemment assez inflammable, puisque Goethe, après les avoir lues et dévorées, n'eut rien de plus pressé que les présenter à la bougie, afin de les soustraire à tout regard profane et d'en conserver les cendres comme un religieux souvenir.
Soyons discret, car si l'alcôve s'entr'ouvrit, elle sa referma soudain, et ce quart d'heure mystérieux, ineffable, nul en dehors des deux amants ne l'entendit
sonner. Ajoutons que dans une liaison dont la réserve et le parfait respect des bienséances sociales avaient dès l'origine marqué le caractère platonique, ces délices d'un moment ne pouvaient être chez la femme qu'un oubli suivi d'immédiats regrets et d'un moi*vement de retraite qui, en décourageant l'amant passionnément récidiviste, éloigna pour un temps du moins l'adorateur servant.
« C'est la vérité, désormais mes sens t'appartiennent à ce point que rien en moi ne pénètre sans te payer des droits, il semble que dans mes yeux, dans mes oreilles, ta chère main ait posté de mignons esprits qui de tout ce que j'entends et vois réclament pour toi tribut. Adieu donc, toi l'élément de mon existence, le commencement et la fin de mes joies et de mes douleurs ; en te possédant, qu'est-ce qui pouvait me manquer? en ne t'ayant pas, que puis-je avoir? »
Goethe, à une certaine période de cette liaison, avait écrit à madame de Stein qu'elle était « la, seule femme dont l'amour l'eût rendu pleinement heureux,
La seule qu'il eût jamais aimée sans angoisses, et qui futj capable- de voir Les; choses d'assez haut pour lui souhaiter bonne chance, s'il lui arrivait d'ea aimer une autre davantage. » Goethe* lorsqu'il parlait ainsi, s'abusait;' c'était le poëte qui s'avançait, et non l'homme. J'ai cité cette superbe création d'Iphigéoie, pour laquelle trois personnes r également recommandâmes ai divers titres, ont posé : la tragédienne Gorona Schroeter, madame de Steia et la grandeduchesse Louise* femme» de Charles-Auguste de Saxe-Weimar, le maître de Goethe et son ami.
Corona Schroeter, la plastique et belle jeune fille, fut. ce mannequin sur lequel les peintres essayent des costumes : on fit jouer harmonieusement sur ses épaules les plis de la draperie grecque; mais madame de Stein, la princesse Louise, furent les vrais modèles, «<oar ces deux femmes étaient la gloire de leur sexe, » et tout leur effort tendait vers le beau moral. Elles » ne disaient pas comme le proverbe : Ce qui plaît est d permis, elles disaient : Cela seul est permis qui réd pond aux convenances. »
C'est contre cette dévotion, peccable peut-être comme toutes les dévotions de la terre, mais profondement enracinée au cœur de la grande dameweimarienne, c'est contre ce culte invétéré des convenances
que vint échouer la passion de Goethe. Non content du sacrifice obtenu, il osa réclamer davantage, il demanda à madame de Stein de quitter un époux si fort au-dessous d'elle par l'intelligence et de venir vivre avec lui, offrant pour sa part de renoncer à tous les honneurs, à tous les avantages de la situation qu'il occupait près du grand-duc. Madame de Stein, digne et pourtant émue, écarta la proposition. « Ce qu'on vous demande, ce n'est pas le -renoncement à votre amour, c'est le renoncement dans l'amour. » Goethe refusa de se soumettre, n'ayant jamais appartenu à cette race des amants qui souffrent. A dater de ce moment (1786), les astres cessèrent de lui commander d'attacher indissolublement sa destinée à madame de Stein; il se prit à se reconquérir, et s'en alla voyager en Italie.
Son premier séjour à Rome fut de quatre mois; dès la fin de cette année, il agitait la pensée de s'en revenir à Weimar. Il s'estimait complètement guéri, régénéré ; il revenait « à la santé, au sentiment de l'histoire, de la poésie et de l'antique. » C'était assez pour lui de bénéfice ; son dévouement au pays, au grand-duc, aux frais duquel il voyageait royalement, s'opposait à de plus longs retards. Il s'en fallait d'ailleurs de beaucoup que dans les cercles de Weimar
cette absence fût envisagée favorablement. On reprochait à Goethe de jeter l'or par les fenêtres, tandis que d'humbles commis mal payés s'escrimaient à dépêcher sa besogne. Le salon de madame de Stein servait surtout de centre aux malveillants, et la belle Diane vengeresse décochait sur l'Endymion révolté les traits cruels de son carquois, piquée au jeu qu'elle était par le récit de certaine aventure peu à l'honneur de son héros.
Une fois en Italie, Goethe, qui déjà n'était plus dans le septième ciel, retomba sur la.terre, et joyeusement s'y laissa vivre. A peine en villégiature à Castelgandolfo, il fît la connaissance d'une aimable et jolie Milanaise en visite chez une de ses amies de Rome.
« Ce fut l'affaire d'un moment, un éclair, un caprice, une de ces distractions d'un cœur désormais sûr de lui-même, et qui, ne craignant rien, s'empare pour un instant de l'objet le plus désirable qu'il rencontre. »
Goethe ne tarda pas d'apprendre que cette jeune
fille était fiancée à un autre, et peut-être alors eutil quelque remords de l'avoir si rapidement menée à mal. Toujours est-il qu'à cette nouvelle, il imprima résolument un caractère plus discret à sa fréquentation; il évita désormais de se trouver en tôteà-téte avec sa maîtresse, et, « sans se départir de sa tendresse pour elle, s'efforça de lui témoigner plus de réserve et plus d'égards. »
Cependant le fiancé se dégagea brusquement; le mot de cette rupture ne fut pas prononcé, mais Goethe n'eut peut-être qu'à regarder dans sa conscience pour le lire. La pauvre enfant en ressentit un affreux crève-cœur, la fièvre mit ses jours en danger, et le brillant damoiseau, qui pendant cette crise avait naturellement paBsé par les émotions les plus douloureuses, ne se sentit pas de joie lorsqu'il revit à quelque temps de là sa jolie convalescente se promenant dans la voiture d'Angelica Kauffmann. De part et d'autre, on se tendit la main, on s'attendrit, et madame Angelica, toujours bonne, permit à l'amant éploré de prendre place dans le carrosse. Bientôt Goethe vint voir la jeune fille chez son frère, commis dans une maison de commerce, et dont elle tenait très-respectablement le modeste intérieur. L'entretien, enjoué d'abord et familier, tour-
nait à l'attendrissement, lorsque, le frère entrant, « il fallut se quitter en prose. » Mais à peine Goethe avait-il mis le pied dans la rue, qu'il aperçut la gracieuse enfant penchée à sa fenêtre, et la conversation reprit sur nouveaux frais . En attendant que le cocher reparût, on échangea des baisers et des aveux si tendres, si charmants, que jamais, au dire de l'amant trop poëte, « ils ne devaient sortir de son cœur ni de sa mémoire. »
Voilà ce qu'on se racontait à Weimar en même temps que bien d'autres histoires encore moins édifiantes, et je laisse à penser si madame de Stein approuvait une telle conduite. Goethe n'ignorait rien de ces petites cabales; mais le grand-duc ne tarda pas à le rassurer en prolongeant indéfiniment son congé, et le priant, au nom de leur amitié , d'en faire le plus large emploi. Goethe avait envie de parcourir le sud; au commencement de février 1787, il était à Naples.
Ses lettres, pittoresques, rapides, amusantes, émues et passionnées en présence d'un spectacle de la na-
ture, d'un objet d'art, nous livrent jour par jour toutes les sensations du voyage. On ne faisait point alors de politique à Naples. En a-t-on jamais fait? la politique fut-elle jamais autre chose là qu'un bruit de plus perdu dans le vacarme universel? Crier, musiquer, s'escrimer en gesticulations, en grimaces, passionner indifféremment tout ce qu'on fait, voilà la vie, — une pantomime, un feu d'artifice sans fin. Du luxe sans richesse, de la pauvreté qui n'est point la misère, l'or et les haillons pêle-mêle, et, pour qui voudrait appliquer aux choses nos principes de mo^ raie, une confusion babélique ! Mentir, dire la vérité, être un fripon ou un galant homme, manquer à sa parole ou la tenir, c'est en général absolument la . même affaire; il n'y a de distinction que dans la convenance particulière de chacun, et la vie est là si splendide, la nature et les hommes, le pays et la mer vous donnent un si grandiose, un si complet spectacle, que l'idée de moraliser ne s'éveille en vous que plus tard, et lorsqu'au repos vous agitez et ruminez vos souvenirs. N'oublions pas le Vésuve, d'où, comme du ciel, on plane sur l'étincelante cité, Pompéi, la ville de Titus et de Vespasien, où vous assistez au mouvement de cette vie romaine dont près de deux mille ans nous séparent, et Pœstum avec ses temples
grecs, superbes dans leur isolement, tout cela rapproché à souhait, fondu dans l'harmonie du tableau.
Mais les ruines grecques, on ne les voit, on ne les goûte pleinement qu'en Sicile.
En avril, Goethe s'embarque ; il revient à Naples au mois de mai, après avoir exploré l'île dans tous ses recoins et pris connaissance d'un monde nouveau. Si étranges, si admirables étaient les découvertes faites par lui dans cette Afrique du nord qu'en se retrouvant à Rome , au terme de son expédition, il croit rentrer dans son domicile naturel. C'est du reste une sensation connue de tous les voyageurs qui, après^ avoir quitté Rome, y reviennent ensuite après une absence plus ou moins longue; on se figure revoir une patrie, il semble que ces lieux vous aient attendu, vous reconnaissent, que ces pierres vous disent quelque chose des belles années de votre enfance. Goethe raconte avec ravissement cette impression; pour la première fois, il se sentait calme, il se sentait vivre. « Je rêve, écrit-il, un rêve de jeunesse. » Il avait jusque-là nagé dans un étroit ruisseau dont ses bras, en s' ouvrant, touchaient les deux bords; il se roulait maintenant en plein océan, libre de choisir ses courants et toujours
voguant vers l'infini. De cette antiquité confusément
pressentie et désormais l'objet d'études si profondes, l'Allemagne n'avait pu même lui donner un avantgoût; il vivait en commerce immédiat, incessant, avec les originaux, touchait du doigt les Phidias et les Michel-Ange, et se faisait litière de chefs-d'œuvre, lui qui à Weimar en était réduit à devoir se contenter de quelques plâtres et de quelques estampes.
Rome est assurément une ville comme les autres, et cependant qui peut nier l'action qu elle exerce sur les esprits? De même qu'il y a des lieux doués par leurs sources de propriétés salutaires, d'autres où la nature a déposé le précieux trésor de ses métaux et de ses pierreries, il semble que Rome ait ce don d'attirer, d'occuper éternellement l'imagination des hommes. Quiconque aura du haut du Capitole contemplé les monts albains ne les oubliera plus ; ces lignes fermes et délicates lui resteront dans la mémoire comme récriture d'une main chérie. Des événements accomplis là depuis des milliers d'années, de tout cet entassement de gloire et de catastrophes, une sorte d'atmosphère intellectuelle se dégage qui
vous enveloppe et vous retient; on dirait que les nuages ont gardé quelque chose de ce grand bruit de pas humains qui s'est fait sur ce sol, et qu'il vous en revient par moments un sourd et mystérieux écho. « Qui a vu Rome ne saurait plus jamais être absolument malheureux, » écrit Goethe, attribuant au souvenir de la ville éternelle cette vertu réconfortante propre aux idées philosophiques et religieuses, et il ajoute : « À peine de retour d'une excursion dans la montagne, me voici de nouveau sous le charme, tranquille, satisfait, travaillant dans le calme et l'oubli de tout ce qui se passe en dehors de moi, et paisiblement visité par les ombres de mes amis. »
Tasse et lphigénie furent le produit du voyage en Italie. C'est à ces œuvres qu'il travaillait à Rome, et ces œuvres parlent assez haut pour qu'il soit inutile d'insister sur l'influence d'un tel climat. Lorsque Goethe quitta l'Allemagne, Weimar et sa société formaient tout son horizon ; lorsqu'il y rentra, Weimar ne fut plus que le point d'où son action rayonna sur le monde. Au provincialisme avait succédé l'esprit d'universalité ; c'était la même flamme qu'autrefois, mais plus calme, plus concentrée, éclairant l'espace du haut d'un phare. Avant que les circonstances l'eussent contraint à ce voyage, Goethe pouvait en quelque
sorte avoir des doutes sur sa vocation. Que d'influences ne subissait-il pas, que de tiraillements en sens divers, que d'éléments contraires à l'harmonique pondération de sa nature dont il allait se voir délivré, — ce goût de la politique et de l'officiel, par exemple, qu'il croyait être dans son tempérament, et qui n'était que le résultat de son amitié pour Charles - Auguste ! « Je me suis retrouvé, écrit-il au grand-duc, et comme qui? je me suis retrouvé comme artiste. »
C'est à Rome que Goethe apprit que pour tenir dans le monde la seule place qui lui convint, pour vivre en parfait accord avec lui-même', il lui fallait être poëte. L'art en effet ne se contente pas de célébrer là ses plus beaux triomphes, il y enseigne aussi qu'il est le principe de vie. Comment, en présence de l'œuvre de Michel-Ange à la Sixtine, de Raphaël au Vatican, ne pas se dire que créer de pareilles choses est le plus noble emploi où le génie humain puisse jamais prétendre ? Nulle part plus que sur ce terrain séculaire de la politique, l'action de l'art ne se montre utile et féconde. C'est que la politique ne gouverne que l'heure présente. L'instant qu'elle dirigea reçu de plus haut son impulsion : au-dessus, bien ' au-dessus des événements, plane la force intellec-*
tuelle qui seule conduit les peuples vers leur destinée et donne leur rang historique aux nations. Qu'on mette dans un plateau de la balance toutes les victoires des Grecs, tout ce qu'ont fait de grand les Périclès, les Alcibiade, les Alexandre, et dans l'autre l'œuvre d un Homère, d'un Eschyle et d'un Phidias ; le poids de l'esprit l'emportera, l'intelligence de ces trois hommes prévaudra sur toute l'histoire politique de leur nation. Que serait Jules II sans Michel- Ange, sans Raphaël ? Celui-là cependant mit la main plus avant que personne dans les destinées de l'Italie de son temps ; mais il comprit, aima, pratiqua ces deux souverains génies, et c'en est assez pour lui assurer sa place au premier rang de cette aristocratie humaine, de ce groupe de héros qui, sans avoir reçu le don de produire par eux-mêmes, ont su dès le présent distinguer ce que l'avenir, parlant de leur période, ne devait nommer qu'avec enthousiasme. Elisabeth vaut double par Shakspeare, Charles-Auguste par Goethe ; les grands artistes sont les plus fiers symboles du développement humain. Dites simplement : Corneille, Molière, Voltaire, Rousseau, et dans ces quatre noms vous avez compris tous les rois, tous les ministres, toutes les idées de notre histoire pendant deux siècles.
VH
Goethe décrit, dans les dernières pages de son Voyage en Italie, la maison qu'il habitait à Rome ; ces grandes pièces aérées, commodes, ce vaste et frais atelier où s'entassaient les plâtres de tous ses modèles favoris, ce coin de terre où le vieil abbafe cultivait des citronniers, la belle vue sur les jardins, les balcons, les terrasses. Hélas ! il lui fallut abandonner tout cela et quitter aussi la paix céleste qu'ilgofttait, et qu'il sentait si bien ne plus jamais devoir retrouver ailleurs:
« A l'instant du départ (avril 1788) , j'éprouvai une douleur particulière. C'est en effet une émotion intrar duisible que celle qui vous prend quand on s'éloigne de cette capitale du monde après s'y être pour quel* que temps naturalisé, et en se disant qu'on n'y reviendra plus. Nul ne saurait parler d'un tel état à moins de l'avoir ressenti. »
Et Goethe se serait bien gardé d'écrire une ligne ou d'en parler, de peur de voir trop hâtivement s'évaporer le délicat parfum de sa douleur. Pour
que rien ne vînt le distraire des premières voluptés de sa peine , il ferma les yeux. Il les rouvrit cependant [bientôt au spectacle du monde, toujours si beau à contempler quand notre âme est émue :
« Je me remis par un plus libre élan d'activité poétique. L'idée de Tasse était sur le métier, j'en élaborai de préférence les scènes les plus en rapport avec mes dispositions du moment. A Florence, la plus grande partie de mon séjour se passa à écrire dans les jardins et les promenades, et je n'ai qu'à relire aujourd'hui certainçs scènes pour retrouver la sensation immédiate de ce temps. »
Gomme jadis Virgile pour Alighieri, le Tasse fut pour Goethe en cette occasion un compagnon de route, mieux encore, un guide, un consolateur aux heures d'affliction :
Tu âei il mio maestro, il mio signore !
L'amant d'Éléonore d'Esté, après avoir reconduit hors d'Italie l'amant de madame de Stein, l'aida par sa présence à surmonter bien des tristesses.
En ces deux ans, Goethe s'était fait de Rome une patrie ; lorsqu'il se retrouva dans son coin étroit de
Weimar, le mal du pays l'entreprit, il voulait s'échapper, fuir de nouveau vers l'Italie; le travail seul le détourna de ce projet :
« Sur ce globe terrestre si mobile, on n'arrive au calme, au bonheur, que par l'amour, la pratique du bien et la science. »
L'étude fut donc alors son vrai refuge. La froideur de ses amis l'avait en arrivant déconcerté ; venaient maintenant les sarcasmes, les médisances. Il savait que les Acastes et les Clitandres du cercle de madame de Stein ne le ménageaient pas. Les épigrammes pleuvaient sur l'homme aux rubans verts, dont le tort était peut-être d'avoir grandi trop vite, car, ne l'oublions pas, le Goethe d'aujourd'hui n'avait pins rien de celui d'autrefois. Dans ce voyage en Italie, qui fixe le point de séparation entre sa jeunesse et sa maturité, une révolution venait de s'accomplir; au physique de même qu'au moral, il s'était transformé. A ce moment, Goethe abordait la quarantaine. C'en était fait du brillant et fiévreux damoiseau qu'on avait vu partir naguère. Ce personnage-là désormais appartenait au mythe, l'homme qui revenait se possédait tout entier: Gumes et la sibylle l'avaient instruit; pénétré jusqu'au fond de l'âme de sa vocation, il en portait le geslc et la dignité. 11 pouvait souffrir en-
core des caprices d'une femme, des injustes reproches de ses amis ; mais, quant à le détourner de sa voie, nulle influence humaine n'y réussirait.
Célimène comprit d'un coup d'œil la situation et s'en émut ; les mécontents vinrent se grouper autour d'elle. Pour des griefs, assurément elle en avait, mais de nature à ne point, agiter en d'autres circonstances le cœur d'une grande dame si contemplative et si dédaigneuse des plaisirs vulgaires. La vérité d'un antagonisme qui, à partir de cette époque, devait toujours s'accentuer davantage, fut dans l'indépendance reconquise que Goethe, aux premiers moments, laissa paraître sans l'afficher, mais de l'air d'un homme désormais trop maître de lui-même pour ne pas vouloir Pètre aussi de ses maîtresses.
Or c'est ce dont à aucun prix on ne voulait ; plus l'homme était devenu grand, plus on tenait à régner sur lui. Qui sait si, par un de ces sacrifices illustres auxquels le monde a vu les plus hautes vertus se résigner en désespoir de cause, qui sait si Ton n'eût pas été jusqu'à se départir des réserves qui jadis avaient tant irrité l'amant jaloux de tous ses droits? Mais Goethe, en voyageant, avait changé d'humeur, et c'était assez qu'il revînt précédé de la réputation d'un mauvais sujet pour qu'on offrit au brillant liber-
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tin, en pleine possession, ce que le pfae sensible et le plus épris des amants n'avait obtenu qu'à la dérobée, et encore... Goethe venait de remplir l'Italie du bruitde ses fredaines ; les sens à côté de-1'eeprit avaient mené leur fête, et, comme ces demi-dieux du paganisme qui comptent leurs travaux et levs scandales par douzaines, le mythique jeune homme, avant de s'engouffrer dans son nuage, s'était un peu bien licencieusement donné carrière.
Nous connaissons la jolie Milanaise de Castelgandolfo ; une autre déjà Pavait précédée : la petite danseuse de corde dont Goethe, à peine débarqaè à Venise, s'était amouraché en la voyant travailler sur la place Saint-Marc, et qui, seule, servit de type à Mignon. Nous n'avons point à définir ici la nature du sentiment que lui inspira cette jolie- enfant de Bohème, espèce d'Esmeralda avant la lettre, dont il fut avant tous le portraitiste. Qiriosité d'imagination , sympathie , convoitise, il y eut de tout cela. Au sortir de cette atmosphère ambrée du salon de madame de Stein, bourré de délicatesses et de préciosités, il avait hâte de se reprendre à la nature, de mordre en plein: fruit vert. Mignon aime Wilhelm Meister sans être aimée-- de lui; ce fut, j'imagine, l'histoire de la pauvre ballerine.
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« Antoinette a des désirs qu'il ne me convient pas de satisfaire, et je l'évite, » avait écrit le Goethe de Francfort d'une des quatre filles Gérock, qui semble avoir sa part à revendiquer dans le personnage de Mignon. Pour. L'adorable bohémienne de Venise, il ,ne l'évita point ; bien au contraire, il passait sa vie à lui voir exécuter sa danse des œufs. * J'y dépensai d'enthousiasme mon meilleur temps et mon m&illçur argent ; » .puis il partit avec des souvenirs plein le cœur et tout un essaim de rimes dans la tète. Elle s'appelait. Bettina comme l'autre, car dans cette litanie d'aimables pécheresses les mêmes noms reparaissent à chaque, instant pour désigner des figures diverses, ce qui ne laisse pas d'amener bien des confusions dans les commentaires. Les maîtresses de Goethe sont doubles; il y a Bettina-Mignon, comme il y a Bettina d'Arnim T xomme il y a Frédérique Oeser et Frédérique Brion, comme il y a Charlotte KesWner (celle de Werther) et Charlotte de Stein, Christiane Vulpius (qui fut sa femme) et Christiane Neumann des Elégies, comme il y a la Milanaise du premier séjour à Rome et la Milanaise du second séjour. *
En avril 1788 en effet, se trouvant à Rome pour la seconde fois, il y redevint la proie d'autres amours plus irritantes peut-être, bien qu'assurément moins avouables. C'était encore une fille de Milan, mais plus belle, plus plastique, servant de modèle dans les ateliers. Son nom, comme du reste celui de la gentille enfant dont nous avons esquissé le profil, demeure un secret pour l'histoire, et c'est seulement dans une correspondance du temps qu'on trouve trace de cette anecdote. Voici en effet ce que nous apprend une lettre de Schiller à Koerner i : « Cette après-midi, j'eus la visite de Goethe et de Meyer, qui tous les deux reviennent de Suisse. A ce propos, Meyer m'en a raconté de belles ; il paraîtrait que Goethe, au dire des gens qui l'ont connu à Rome, aurait lié commerce avec une fille du pays, d'extraction assez basse et de mœurs fort suspectes ; on ajoute même qu'il l'aurait épousée. Meyer m'a donné sur le sujet tant de par-
1. Correspondance de Schiller et de Koerner, 1774-1805, t. IV.
ticularités, que je n'en puis douter; ainsi Goethe payerait une pension aux parents et à la sœur, avec laquelle il avait commencé par entrer en relations. La personne était connue de tous les jeunes artistes ; elle faisait le métier de modèle. Mets-toi en quête d'informations précises là-dessus, et ne manque pas de m'instruire de tout ce que tu apprendras. J'en suis profondément désolé pour Goethe, car il s'agit d'une vraie drôlesse qui l'aurait indignement dupé. »
Koerner obéit au vœu de Schiller, et sa réponse contient le résumé de ses renseignements.
« Il n'y a que trop de vrai dans tout ce que Meyer t'a raconté, cependant la situation n'est point si désastreuse. Et d'abord, de mariage il n'a jamais été question ; mais ce qu'on m'assure, c'est que Goethe a emmené la donzelle de Rome et l'a conduite avec lui en Suisse. Comme tu penses, je ne lui ai point parlé de cette laide histoire; mais, sans avoir eu besoin de le questionner, je crois savoir maintenant de source certaine qu'il a laissé la demoiselle en Suisse et pris des mesures pour qu'elle y reçut quelque éducation. Il se peut qu'il ait sur elle des projets d'avenir, lesquels ne se réaliseront pas, j'en jurerais. Les sens l'auront, comme d'habitude, entraîné. Or, ce n'est pas avec ses lettres qu'elle le
maintiendra sous son empire. Peut-être aussi qu'en Suisse le temps va lui sembler bien long, et alors un faux pas est vite fait; une autre n'a qu'à lui plaire davantage, l'enlever, et Goethe en sera quitte pour un peu d'argent. »
Là s'arrêtent les confidences de Koerner, le seul avec Schiller qui dise un mot de cette histoire, sur laquelle nous fermerons aussi la parenthèse.
Pour épuiser la chronique galante de ce voyage en Italie, citons encore cette princesse napolitaine que Goethe appelle « dame KobolcL » Le nom. dit tout : nature mobile, ardente et démoniaque, dont l'aventure avec le poëte rappelle, mais de loin et sans qu'il y ait eu celte fois de conséquences fâcheuses, l'histoire de Hossini avec la princesse Bor~ ghèse.
U y eut aussi la marquise Branconi, rencontrée à Lausanne en 1779 lors du second voyage en Suisse, et plus tard retrouvée à Weimar. C'était une délir rieuse et fort galante personne qu'une liaison avec le duc de Brunswick avait déjà rendue célèbre, et dont la comtesse Sanvitale du Tasse offre un portrait assez ressemblant.
« Elle me paraît si belle, si adorable, écrit Goethe à madame de Stein, que j'en suis à me demander si
MADAME DE STEIN â05
tout cela peut bien étne «ainsi que je le vois ; un esprit, un mouvement, des clartés sur toutes choses qui vous confondent! Il faut vraiment dire de -cette femme ce que raconte Ulysse du rocher de Scylla : nul oiseau, fût-ce la colombe rapide qui porte à Jupiter l'ambroisie, ne le peut effleurer sans y blessar son aile. »
Ce qui étonne en pareil cas bien autrement que tous les mérites petits et grands de la marquise Branconi, c'est de voir un amant venir ainsi parler d'une autre femme à sa maîtresse. Tout porte à croire que cet excès de lyrisme affecta désagréablement le oœur de madame de Steku Û convient .aussi de se représenter sous son véritable aspect la société wedmarienme d'alors, uniquement préoccupée des choses de l'esprit.
Tout absolutisme en ce monde est funeste, à commencer par celui de l'intelligence. Oà le culte de 1 Imagination règne seul, la raison et la morale ont bientôt fait de perdre leurs droits. Rien ne rappelle le troubadourisme provençal comme cette période intellectuelle et galante jusqu'au raffinement de la société de Weimar. Dans ces belles damés du cercle de la grande-duchesse Louise, on croirait voir rewvre les Ermengarde de Narbonne et les Éléonore de
Guienne ; c'est la cour d'amour en porcelaine de Saxe
FOCOCO.
« Il est permis de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'éprouver la première.
» L'époux divorcé peut fort bien devenir l'amant de sa femme mariée à un autre.
* Le véritable amour ne saurait exister entre époux. »
Qu'est-ce que les rapports d'un Goethe avec une Charlotte de Stein, sinon la mise en action la plus ouverte et la plus ingénue de ces préceptes? Aucun ne sera omis, croyez-le-bien. On en vient à se demander si le divorce ne serait pas ce qu'il y aurait de mieux, mais on hésite, on recule devant un éclat ; la loi du mariage peut bien être offensée, violée aux yeux de tous sans le moindre scandale, mais une séparation qui mettrait ces deux amants en pleine et légitime possession l'un de l'autre pourrait faire du bruit. On continuera donc à vivre sur le même pied.
Madame de Stein n'était pas, tant s'en faut, une héroïne de George Sand, une de ces natures qui, lorsque la passion a sonné le boute-selle, partent en guerre à fond de train contre toutes les institutions divines et humaines; c'était plutôt une grande coquette fort éprise de son amour et en même temps
fort à cheval sur le dada du qu'en dira- 1- on, et pensant, comme madame Necker, que si un homme (Goethe, par exemple) doit savoir braver l'opinion, une femme doit s'y soumettre. Madame de Stein ne voulait rien au delà de ce que le monde autorise, et le monde de Weimar à cette époque avait, comme on dit, la manche large. D'autre part, si sa conscience eût parlé plus haut que son cœur, elle se serait empressée de rompre avec Goethe ; mais madame de Stein était une Célimène sans héroïsme, elle avait plus de qualités que de vertus. Trop vaine pour renoncer aux hommages d'un adorateur dont les assiduités en la compromettant lui faisaient uife sorte de gloire, elle tenait de sa naissance et de son éducation première des principes qui par moments tendaient à prévaloir; elle avait des fluctuations, sinon des remords.
Un jour, sur le blanc d'une lettre de Goethe, elle écrivit cette pensée en vers très-délicatement tournés :
« Ce que je ressens est-il donc si coupable, et ma conscience, que j'interroge, ne me dira-t-elle pas enfin quel parti prendre et comment expier un péché si doux? »
L'honnête femme et la muse se livraient combat,
et de cette lutte sourde et intermittente Goethe vait les contre-coups.
L'amour ayant vécu sa période, il avait, au retour d'Italie, voulu réclamer l'amitié. — Mauvais système. Cette greffe-là n'a jamais rien produit de bon. L'arbre édénique où la main d'Eve, sous les yeux du serpent, cueillit la pomme, n'a qu'un fruit, trop rare, trop exquis, pour se multiplier en des variétés de fantaisie ; mal avisé qui veut en utiliser les boutures : tôt ou tard il s'apercevra qu'il a mordu dans la cendre.
Hercule -Goethe revenu de ses pérégrinations lointaines n'eût sans doute pas demandé mieux que de filer aux pieds de sa maîtresse l'éternel fuseau des amours abstraites ; mais la moderne Omphale ne. lui laissa pas même goûter en paix cet agrément. Les situations fausses ont cela de particulier qu'elles n'en finissent jamais. Les occasions de rupture, si fréquentes, si soudaines aux vrais instants de la félicité, ne se présentent plus, ou plutôt il y en a tant qu'on ne sait désormais auxquelles se prendre. Pourquoi
MADAME DE STEJN 299
rompre aujourd'hui avec une situation qu'on a supportée hier, et qui n'est au demeurant ni pire ni meilleure? Goethe r in'y tenant plus, écrivit la lettre qu'on va lire; c'est «un de ces manifestes que lancent les désespérés, et qui, à défaut de dénouaient, amènent d'ordinaire une interruption dans tes habitudes, car de dénoûment sérieux et définitif, il ne saurait, en ces sortes d'affaires, y en avoir dtautre que celui dont la mort iiègie le programme.
« Vos reproches, écrit-il, (1 er juin 1787), m'ont été au premier moment très -sensibles; croyez pourtant qu'il ne m'en reste au cœur point d'amertume. Je sais faire la part de chacun, et si vous avez eu quelque peu à supporter de, moi, il n'est que juste, en revanche, que je souffre à.mon tour par vous. Du reste, il vaut mieux s'expliquer ainsi à l'amiàbte, quitte à s'en aller chacun de son côté, si l'on ne parvient à s'entendre. Il va sans dire que j'aurai toujours mauvaise grâce à vouloir compter avec vous, étant en tout état de cause et ne pouvant que rester votae débiteur. Merci de votre lettre, bien que, sous plus d'un rappart, elle .m'ait péniblement affecté. J'hésitais à répondre, car il est difficile en pareil cas d'être juste sans blesser. Combien je vous aime, combien ' j'avais à cœur de remplir mon devoir envers voua et
envers Fritz 1 , je croyais l'avoir assez prouvé par mon retour d'Italie. Le grand-duc aurait voulu m'y voir prolonger mon séjour; Herder venait de rentrer en Allemagne; je n'avais d'ici à quelque temps aucun service qui rendit nécessaire ma présence auprès du prince héréditaire : c'est donc pour vous, pour vous seule et pour Fritz que je revenais, et dans quelles dispositions vous retrouvé-je ! Comment fus-j e reçu de vous comme de mes amis! Cependant la grande* duchesse part en voyage ; elle emmène Herder, et veut aussi me prendre avec elle : je refuse pour ne pas quitter mes amis, pour rester à vos côtés. Je reste, comme je suis revenu, à cause de vous, de mes amis, et c'est pour m'entendre répéter à toute heure que je n'aime personne, et ferais tout aussi bien d'être absent. Remarquez qu'il n'était pas même question en ce moment de cette relation qui paratt tant vous irriter. Qu'est-ce, voyons, que cette relation? Quel obstacle crée-t-elle à mes autres affections? A qui est-ce que je dérobe ce que je donne de mes sentiments à cette pauvre créature, les heures que je passe avec elle s ? Interrogez Fritz, Herder,