CHRISTIANE VULPIUS
concernaient, elle affecta de la présenter sous les traits d'une Thérèse Levasseur et de ne parler jamais de Christiane que du bout des lèvres, l'appelant « cette demoiselle, » persifflage cruel que l'esthéticienne grande dame eut le mauvais goût de décocher devant le propre fils de Goethe et de Christiane Vulpius.
Du reste la petite bourgeoise n'avait nul besoin qu'on lui fit la leçon. Personne mieux qu'elle ne sentait ce que sa position avait de faux ; et bien souvent ce fut elle qui se reprocha de n'avoir rien su refuser à la passion de son amant. Goethe, témoin de ces retours mélancoliques vers l'irréparable, s'en inspira diverses fois, lui qui s'inspirait de tout. On trouve dans les Élégies romaines des passages tout vibrants de cette voix intérieure, très-reconnaissable d'ailleurs, en dépit de la transposition dans le monde de l'épopée.
« Cesse, ô ma bien-aimée, de te repentir de t'être ainsi tout de suite donnée à moi. Ne redoute jamais l'ombre d'une pensée humiliante. T'imagines-tu donc qu'elle ait longtemps délibéré, la déesse de l'amour, lorsque Anchise, dans les bosquets du mont Ida, lui plut? Que Phébé tarde d'un instant et ST jalouse Aurore va réveiller le bel Endymion.
Rhéa Sylvia, la royale vierge, descend puiser de l'eau dans le Tibre et le dieu s'empare d'elle. » Voilà certes pour un mari des vers bien erotiques. Mais Goethe avait de ces absences. A certains moments, fort rares, sans doute, il manquait de goût. Allemand : jamais grand homme ne le fut moins que lui dans ses façons d'être, et cependant voyez le naturel, il continuait à traiter comme sa maltresse 1a femme qu'il avait épousée et pendant son sommeil scandait des hexamètres sur son épaule nue. A ces strophes d'un lyrisme peu décent, combien je préfère ce tableau d'intérieur domestique qui me montre la vraie Christiane Vulpius sans appareil mythologique et dans sa figure d'honnête et brave ménagère. « En travaillant, elle s'était endormie, son tricot et ses aiguilles entre ses jolies mains croisées. Je m'assis à son côté et me dis : La réveillerai-je? Je la contemplais : elle reposait doucement les paupières closes, la confiance sur les lèvres, l'aménité sur le visage. Chacun de ses membres retombait distendu, assoupli comme par un baume divin. Et moi, je restais .là près d'elle, immobile, enivré, ma contemplation contenant mon désir. »
Maintenant ceux à qui de tels témoignages ne suffiraient pas pour se convaincre de ce que cette
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affection avait de tendre et de sérieux, auront à méditer sur l'attitude de Goethe au lit de mort de cette femme. Lui, d'ordinaire si puissant à se maîtriser, perdit à cette occasion tout son courage. Désespéré, sanglottant, il lui serrait les mains, s'agenouillait, s'écriant : « Non, non, tu ne m'abandonneras pas, non, tu ne peux pas m' abandonner ! » On dira ce qu'on voudra, mais la pauvre Vulpius obtint assurément là un de ces triomphes dont eussent envié les honneurs bien des belles dames qui depuis ont figuré dans les correspondances du poëte. Nous avons vu que madame de Stein la détestait, Bettina non plus ne l'aimait point, et tout comme madame de Stein, Bettina avait ses raisons. Au demeurant, la Vulpius tenait le cœur du grand homme, les autres n'étaient pour lui. que des amours de tète. Rira bien qui rira la dernière : l'humble Ghristiane eut le joyeux lot, et ce fut elle qui malicieusement éconduisit tout le monde. Bettina, aussi bien que le commun des vierges et martyres, Bettina reçut son congé malgré la rage qu'elle avait de continuer de jouer à l'enfant sur les genoux du vieil olympien.