GROUPE DE CATHOLIQUES FRANÇAIS
Au Pape Pic X (Septembre 1906)
Très Saint-Père,
Nous sommes quelques catholiques français très attachés à leur foi et à leur culte, mais d'esprit libre et de cœur résolu, qui, avec l'affectueuse hardiesse de fils ^.'adressant à leur père, venons expliquer à Votre Sainteté les grave? conséquences qu'aurait le rejet pur et simple des associations cultuelles. Nos noms ne fîgui-eront pas au bas de cette lettre. Non pas certes qu'il nous répugne de prendre la responsabilité de notre démarche. Mais après l'accueil qui fut fait, il y a trois mois, à la lettre des académiciens et des juristes dont plusieurs sont nos collègues ou nos amis, après la campagne d'insinuations perfides, d'ironies lourdes et parfois grossières qui fut menée par une certaine presse leligieuse contre les signataires de ce document d'allure ]jourtant si noble, de forme si déférente, d'inspiration si haute, nous avons pensé qu'il valait mieux laisser nos idées et nos observations se présenter pour ainsi dire elles-mêmes, avec le seul appui de la raison et de la vérité.
Il serait puéi'il et même coupable de chercher à vous dissimuler, Très Saint-Père, l'impression produite par votre récente lettre encyclique à l'épiscopat français.
Dans les milieux éclairés, c'est-à-dire parmi tous ces professeurs, ces médecins, ces avocats, ces ingénieurs, ces industriels, ces commerçants qui se rattachent au catholicisme non pas seulement par leur baptême, mais encore par des actes religieux très positifs, qu'ils ai:complissent sans hésiter aux principales étapes de leur vie; parmi cette bourgeoisie française, cultivée et réfléchie, raisonneuse aussi, mais dont l'opinion raisonnable finit toujours par entraîner le reste de la nation, la surprise a été immense, la déception profonde et lamentable. Dans les familles où le catholicisme est le plus vivant, comme dans celles aussi où les croyances sont plus tièdes, une sorte d'angoisse patriotique et religieuse a étreint tous les cœurs. On ne s'abordait plus, entre parents et amis, qu'en se demandant si pareille décision — qui paraît s'inspirer de principes auxquels nous ne sommes plus habitués — n'allait pas précipiter le pays dans une véritable guerre civile, celle que les anciens appelaient la guérie « inexpiable ».
Il est utile que vous le sachiez encore, Très Saint- Père, si votre lettre a attristé tous les bons citoyens, elle a réjoui, au contraire, tous K-s fauteurs de violence, de haine et de discorde, ceux qui, depuis trente-cinq ans, font une opposition irréductible et systématique au gouvernement de la République, et considèrent comme un triomphe pour leur cause tous les événements extérieurs ou intérieurs qui sont do nature à créer de l'embarras à ce régime abhorré. Pour s'en convaincre, il suffit de dresser la liste des journaux de Paris et de province et de collationner les innombrables articles consacrés à l'encyclique. Ceux-là seuls ont applaudi qui sont les tenants affichés du royalisme, de
l'impérialisme et de l'antisémitisme. Après s'être ouvertement ou hypocritement insurgés pendant dix ans contre les sages directions de votre grand prédécesseur, ils étalent aujourd'hui un zèle bruyant, tout verl>al, pour la religion, parce que c'est le seul moyen qui leur reste de i-amener à eux les populations simples et ignorantes qui ont déserté leur drapeau. Mais la démocratie frati(;aise, qui les a vus trofi souvent ;\ l'œuvre, ne sera pas dupe de ces démonstrations. Elle sait que pour ces brouillons incorrigibles, la religion n'a jamais été qu'un mascjue dont on se débarrasse quand la comédie est jouée.
Seulement, Très Saint-Père, en voyant de quel côté vous viennent les applaudissements, cette même démocratie sera amenée à conclure que le catholicisme, chez nous, a définitivement cause liée avec tous les partis vaincus. Et comme la France tient par-dessus tout — elle l'a montré dans des scrutins de plus en plus clairs et éloquents — à conserver le régime qu'elle s'est donné, en ce moment où elle va aborder les réformes sociales profondes qui font frissonner d'espérance ce noble pays épris de justice et d'équité, n'y at-il pas lieu de craindre qu'elle ne fasse payer cher à la religion l'imprudence que les chefs du catholicisme commettraient en se solidarisant une fois de plus avec les pires ennemis de la République?
Que la loi de séparation doive être tenue pour mauvaise, qu'elle contienne à l'égard des personnes des dispositions mesquines et iniques, enfin que dans plusieurs articles percent de perfides menaces contre les libertés dont l'Eglise a besoin pour l'exercice de son ministère, pas un de vos enfants n'osei^ait le contester, après la solennelle condamnation que vous avez portée contre cette loi dans l'encyclique Vehementer. Ce qu'il fallait
dire au nom de Dieu et au nom des intérêts suprêmes dont vous avez la garde, vous l'avez dit le 11 février, en termes très nobles ettrès énergiques auxquels la France catholique tout entière semble avoir souscrit.
Mais cette question de principe mise hors de conteste, la vérité nous oblige à reconnaître que la loi, tellr ([u'elle est sortie du vote final des Chambres, sans s'être dépouillée de tout ce que le projet primitif portait avei: lui de vexatoire et d'illogique, ne laisse pas de présenter de réels avantages. Ces avantages ont en euxmêmes une telle importance, que certains législateurs les ont trouvés excessifs, et que d'autres, plus bienveillants et nullement sectaires, s'en sont prévalus pour déclar-er, avec une entière bonne foi, que la loi était sincèrement libérale. Le plus eonsidérable de ces avantages est assurément la liberté des nominations ecclésiastiques. Mais il en est d'autres: l'abandon gratuit indéfini des édifices du culte, la jouissance provisoire . mais renouvelable, des évêchés, des presbytères et deséminaires, le soin laissé aux associations cultuelled'administrer, sous un contrôle de pure forme, les deux cents milUons de biens qui constituent le patrimoine actuel des églises de France, eniin les pensions et allocations qui, toutes restreintes qu'elles sont, assurent pourtant immédiatement le pain à nos prêtres. Jamais on ne fera croire au peuple qu'une loi qui stipule de tels bénéfices au profit de l'Église est une loi absolument hostile à la religion. En tous cas, les hommes les plus au courant des choses pai-lementaires les regardent tous comme le maximun de concessions qu'il étaii possible d'ol)tenir des Cliaml)res françaises à l'heure <ictuelle.
Or, si le sens de votre encyclique, Très Saint-Père, est bien celui que nos législateurs et nos publicisles ont, ci'u découvrir, dans quelques mois ces avantages, qui
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n'étaient pa=^ tous contenus dans le projet piiniitifde la loi. et qu'ont arrachés, au prix de tant de peine et tréloquence, les défenseurs de la liberté, seront perdus. Quand se lèvera, dans l'angoisse, l'aube de Tannée 1907, vous n'ignorez pas quelle sera la situation terrible, mais légale et certaine, de l'Église de France. Nos ôO 000 cathédrales, églises et chapelles, feront retour à l'Etat ou aux communes, qui pourront, avec le temps, en disposer à leur gré; les évèques et les prêtres, expulsés de leurs évèchés et de leurs presbytères, seront obligés de chercher un abri pour eux-mêmes et pour leur famille ; leurs archives paroissiales ou diocésaines, si indispensables au fonctionnement normal de la vie chrétienne, seront confisquées et iront tomber en des mains qui seront peu respectueuses des secrets qu'elles détiennent.
Du même coup aussi, les pensions et les allocation-: ayant été vraisemblablement supprimées par mesure de représailles, l'entretien du clergé incombera tout entier aux fidèles; et rien n'autorise à prévoir que ceuxci seront longtemps en état ou en disposition de fournir les quarante millions qui seront nécessaires pour la subsistance des prêtres ctlesvingi. autres millions qu'exigera le fonctionnement du culte. Les séminaires, grands et petits, dont les bâtiments sont, pour la plupart, propriétés d'Etat, seront fermés, le recrutement sacerdotal sera tari dans sa source, et l'on se demande comment <era dès lors assuré le service des paroisses. Le culte étant ainsi réduit à être strictement privé, suspect au pouvoir politique, interdit aux familles de nos sept cent mille fonctionnaires, il faut s'attendre à ce que, dans des pays comme le nôtre, où la foi est si ébranlée, où le respect humain est si puissant, où l'Etat dispose d'une force d'intimidation presque sans limite, il se produise d'innombrables défections. Après quelques an-
nées seulement d'un pareil régime, ce serait miracle si le catholicisme n'avait pas perdu la plus grande partie des fidèles qui lui restent. Et dès maintenant nous devons regarder comme certain que le protestantisme, qui, par le fait de ses associations cultuelles déjà constituées et toutes prêtes à fonctionner, jouira de la faveur de l'État, occupera vite plusieurs dos positions que nous aurons été contraints d'abandonner, et qu'il menacera peu à peu de s'installer dans nos églises et nos presbytères, et sui-tout dans l'âme de nos fidèles.
La perspective de ruines si étendues, de détresses morales et matérielles si prochaines et si inévitables, n'aurait cependant, pour des chrétiens, rien d'humiliant ni de décourageant, s'il s'agissait, dans ce conflit entre les décisions de Votre Sainteté et la législation de la République, d'une de ces questions vitales de dogme ou de morale, où il apparaîtrait à tous que l'Église no pourrait céder sans cesser d'être ce qu'elle a toujours été et ce qu'il faut qu'elle continue d'être pour rester l'Eglise de Jésus-Christ.
Mais nous osons vous demander publiquement et tout haut ce que des milliers de catholiques se demandent entre eux tout bas, à savoir si vraiment le dogme est mis en péril par la loi de séparation.
Catholiques nous sommes, parce que nous sommes avec vous ; catholiques nous demeurerons jusque dans le déchirement d'une guerre fratricide, parce que, quoi qu'il arrive, nous resterons avec vous. Seulement, Très Saint-Père, ne nous en veuillez pas si nous vivons au pays des idées claires. Notre langue, que vous ne connaissez pas, et notre esprit, dont on ne vous a pas expliqué les habitudes de franchise séculaire, répugnent aux situations indécises et aux formules énigmatiques. Vous ne trouvei-ez pas mauvais si nous somme.--
désireux d'apprendre les raisons véi-itables et valables de ce non possumus inattendu, les considérants de ce « verdict » auquel nous n'étions pas préparés et d'où sortiront fatalement, vous eu convenez vous-même, « tant et de si grandes épreuves ».
Des voix nombreuses et(|ui n'étaient pas toutes désintéressées vous ont l'épéié habilement, longuement, qu'accepter l'institution des associations cultuelles où la loi n'introduit l'élément religieux que sous une forme « certaine et légale » sans doute, mais implicite et générale, c'était accepter que l'autorité émanât des fidèles associés et non pas de la liiérarcliie Vous ave/ craint que le régime démocratique n'envahit l'Eglise. A mieux regarderies choses, il ne nous semble pas que la loi, — avec les garanties que l'État ne prescrivait pas, mais qu'il n'empêchait pas l'Eglise de prescrire aux associations, — ait fait aux humbles fidèles une part beaucoup plus grande, ni bien différente de celle qui est la leur depuis longtemps, à savoir de fournir aux prêtres et aux évêques les ressources financières dont ils auront encore plus besoin demain qu'aujourd'hui. Et au cas contraire, si cette part devait un peu grandir, que Votre Sainteté ne s'en effraye pas! N'était-ce pas là l'une des réformes que souhaitait le plus, dans son testament spirituel, le pieux et peu révolutionnaire cardinal Manning '? Avons-nous donc à regretter ces temps glorieux et féconds où les fidèles, moins détachés des destinées de l'Eglise, ne laissaient pas de jouer un rôle singulièrement plus considérable qu'il ne le sera jamais, dans la désignation de leurs prêtres et de leurs évêques ?
N'est-ce pas quelqu'une de ces considérations qui a dû impressionner les soixante-quatorze évêques de France, assemblés à la fin de mai pour chercher à concilier, avec le respect de nos institutions nationales, « les droits immuables du pontife romain? » Et ce pro-
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blême d'accorder les droits de la loi et de la liiéi-arclii» n'était sans doute pas bien difficile, puisque deux jours de délibération avaient suffi à le résoudre très siraplenient et très sagement. Car nous savons maintenant, à n'en pouvoir douter, ce qui s'est dit et s'est fait. Ce n'est pas vous malheui-eusenient, Très Saint-Père, qui nous l'avez appris. Le texte savamment préparé de votre encyclique risquait même de nous laisser ignorer la vérité. Aujourd'hui nous savons que nos évêques, malgré les menaces, les injures et les habiles sollicitations de tout un grand parti, le Saint-Esprit invoqué et la France sous leurs yeux, avaient résolu à une impoi-tante majorité, de faire l'essai loyal de la loi. et accepté à l'unanimité le projet d associations fabriciennes, « à la fois légal et canonique ». présenté par un très prudent archevêque. Nous savons aussi qu'à ces décisions si graves et si mûries de tout l'épiscopat de la plus grande des Églises catlioliques, Votre Sainteté a cru devoir préférer les volontés secrètement arrêtées d'une commission de prélats allemands, italiens ou espagnols, où les intérêts de cette Eglise n'étaient représentés que par un seul Français impuissant et débordé. L'iiisloire fera le départ des responsabilité.-. Nous ne protestons pas contre votre autorité souveraine, mais nous vous crions, Très Saint-Père, attristés et effrayés : « 11 y a là quelque chose que nous ne comprenons pas, que les chefs de nos diocèses ne comprennent pas plus que nous. En dépit de leurs déclarations officielles, nous devinons que leurs âmes, comme nos âmes à tous, sont irrémédiablement troublées ».
11 faut qu'il y ait eu autre chose. Cette loi d'inspiration antireligieuse, dont la véritable portée restera inconnue aussi longtemps ([u'elle n'aura pas été expérimentée, nous ne nous dissimulons pas qu'on a fait à Votre Sainteté l'injure gratuite de Téhiborer et de la
proniiiliiuei' sans votre concours, en dehors de toute participation des l'oprésentants de l'Eglise. Cette injure nous a été, autant qu'à vous, amore et blessante, parce «[u'elle voulait marquer aux yeux de tous la déchéance nationale des croyances chrétiennes. Et sans doute, ilans ce pays chevaleresque, où le premier de tous les cultes est celui de l'honneui-, si le gouvernement de l'Eglise était pareil à un autre gouvernement, on aurait compi'is la légitimité des représailles et acclamé la fierté du geste que vous auriez fait contre les insulteurs (^n leur disant : « Vous êtes tout un peuple, un peuple grand et puissant. Vous avez la force. Moi, je ne suis qu'un vieillard, et je suis seul. Mais j'ai à défendre l'honneur de mon Dieu, de l'Eglise, de quelques deux cent soixante pontifes qui ont fait avant moi ce que d'autres feront api-ès moi. Vous voulez la guerre ? J'accepte. »
Oui ! Mais vous êtes autre et plus grand que vos adversaires. Vous êtes vicaire de Jésus-Christ Votre loyaume est un royaume de paix, de mansuétude et de pardon. Vous êtes le chef de ceux à qui Jésus a donné mission d'aimer, non pas seulement les hommes qui leur font du bien, mais aussi les hommes qui leur font du mal. A ceux qui, n'ayant pas compris l'Evangile, pourraient vous i-eprochcrde ne pas lancer i'anatlième, vous pourriez encore répondre que les généi'ations d'un peuple sont solidaires et qu'un moment de mauvaise humeur ne doit pas faire oublier douze cents ans de magr)ifique dévouement et la générosité d'une nation qui donna sans compter aux successeurs de Pierre son or, son amour et son sang. Quand Léon XIII, après quinze années d'une persécution tracassière et brutiile, signait la paix avec l'Allemagne du prince de Bismarck et ratifiait une législation, à coup sûr plus agressive que celle de nos législateurs, nous autres, catholiques fran-
çais, nous ne nous sommes pas plaints que le geste de miséricorde et d'oubli fût trop I)eau ou trop prompi. Faità comme nous sommes, nous n'arriverons jamais à comprendre que Pie X puisse être moins tolérant pouila France que Léon XIII n'a été bon pour l'Allemagne. Aux jours mauvais de l'Année terrible, quand la Franco agonisait, souvenez-vous, Très Saint-Père, que si iiou.étions seuls, si nos alliés n'étaient pas au rendez-vous, c'est uniquement que le chef du gouvernement français avait refusé jusqu'au bout d'abandonner la Rome de.papes à ceux qui la convoitaient depuis longtemps, et que si des régiments nous ont maufiué aux premièresbatailles, c'est que la route était longue pour les ramener des casernes pontificales dans les plaines de l'Alsace.
A plusieurs, il est vrai, votre encyclique apparaît moins comme un refus définitif qu'une invitation d'ouvrir des négociations et de modifier la loi. Hélas! une telle démarche était peut-être encore possible hier, avant ce grand éclat; elle l'était sûrement aux jours oiihi loi se discutait, si Votre Sainteté eût autorisé quelqu'un àpi'ésenter, en votre nomades propositions fermes; mais elle ne l'est plus on ce moment. 11 est trop tard ou il est trop tôt. L.es catholiques, avertis delà situation politique, ne s'y trompent pas. La presse vous aura fait connaître l'attitude unanime, très résolue et très dégagée, de> principaux groupes de la démocratie. Les plus modérés ont tranquillement répété que tous les citoyens do l'État, quels ({u'ils soient, doivent obéir à la loi, et que le gouvernement brisera toutes les résistances. Les partis avancés, qui sont puissants et dont rien n'a pu encore arrêter les progrès, se réjouissent bruyamment de pouvoir continuer pendant de longues années l'agitation anticléricale, de toutes les politiques la plus facile et la plus ))opulaire. Et si (juehiues-uns chez
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nous gardent dos doutes sur l'opinion profonde du pays, elle vient, une fois de plus, de se faire entendre par i'oi'gane des conseils généraux. Klle n'hésite pas, elle ne discute pas. Impérieuse et effrayante comme la voix des peuples, elle demande « l'application intégrale et énergique » d'une loi approuvée avec éclat par le suffrage universel et, que nous-mêmes paraissions avoir implicitement acceptée, en usant tout de suite de ceux de ses articles qui nous sont favorables. Enfin, Très Saint-Père, si la discussion close parle vote des Chaml)res était rouverte, croyez bien que les modifications apportées au texte ne constitueraient |)0ur nous que des aggravations.
L'heure est solennelle. Les événements désormais iront vite. La violence des violents va grandir et s'exaspérer. Avec la majorité de nos évoques et lu grande majorité de nos coreligionnaires capables de penser, nous sommes convaincus qu'il est encore ])Ossible d'éviter la bataille. S'il y a bataille, Saint-Père, nous nous battrons avec vous et pour vous. Laissez-nous cependant vous rappeler dans quelles conditions peu rassurantes la lutte s'engagera.
Les catholiques de France, compromis dans les excès d'une politique plus remuante qu'intelligente, sont une minorité. Certaines scènes des inventaires ont témoigné de leur bon vouloir; les résultats des élections légis- « latives, qui suivaient de près, ont fait voir les limites très éti'oites de leur influence et la médiocrité irrémédiable de leur organisation..
Quant aux masses sombres de la démocratie, qui montent lentement à l'assaut de nos vieilles institutions sociales, nous voulons croire qu'elles ne sont pas pleinement irréligieuses ; elles gardent le souvenir et le besoin de quelques rites; mais elles ne sont pas croyantes;
elles vont au matérialisme et à l'ailiéisme. Bien que notre clergé soit recruté dans le peuple, bien qu'il ne cesse de lui témoigner le plus entier dévouement, il n'est plus à l'abri d'insultes grossièi-es. La seule vue de la soutane irrite l'ouvrier. Aux grandes étapes de l'existence, baptêmes, mariages, enterrements, le culte traditionnel et hiératique, célébré dans une langue morte, lui est de plus en plus incompréhensible. Dans les bribes d'Evangile qu'il entend lire, il ne sait plus reconnaître la voix douce et puissante qui a divinement enrichi tant de pauvres à travers les siècles.
D'autres craintes plus troublantes encore nous sont inspirées par l'attitude du monde intellectuel vis-à-vis de l'Eglise. Des brèches sont ouvertes béantes aux remparts de la cité sainte. Beaucoup désertent. Quant à ceux qui continuent d'adhérer sans enthousiasme aux enseignements de l'Église, pourquoi vous le cacher t Très Saint-Père, leur embarras, déjà grand devant tant de questions insolubles ou fâcheusement résolues à rencontre de la science, a beaucoup augmenté avec quelques-unes de vos récentes décisions. Il faudrait peut-être ne pas oublier indéfiniment ces fortes paroles d'un catholique qui n'est pas atteint de la manie d'innover et dont les conseils avaient quelque poids auprès de votre prédécesseur : « Quand l'assemblée des évèques de France aura décidé quelle doit être l'attitudide l'Église en face de la loi de séparation, nous lui demanderons d'essayer de nous dire, en les détînissani avec largeur et précision, les moyens dont l'Église dispose pour résister à l'assaut de la libre-pensée. Des lamentations ne sauraient y sutïii-e, ni des invectives contre la franc-maçonnerie, ni des manœuvres électorales, ni généralement de la littérature ou de la politique. 11 faut chercher et trouver autre chose. »
En élevant noire voix vers votre trùne apostolique.
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Très Saint-I*iirc, iiuiis qui sommes i-especLueux de décisions que nous déplorons, nous avons tenu à nous séparer des catholiques brouillons dont raveiijj,lement nous a conduit aux abinies. 1,'liistoii'e, qui jugria, entre eux et nous, dénoncera levir manque de sens clirétien autant que leur manque de sens critiiiue. Mais en même temps nous avons tenu à ne pas nous confondre avec ces catlioliques complaisants, dont le langage toujours flatteur ou le silence équivoque n'est pas ce (ju'on était en droit d'attendre de leur conscience religieuse et de lu clairvoyance de leur patrioiisme. Nous nous sommes inspirés de notre amour de l'Kglise, dont il n'y a pas plus à désespérer malgré tout chez nous qu'ailleurs. Nous nous sommes pareillement inspirés des intérêts sacrés de la France, aussi noljle dans le présent qu'elle l'a été dans le passé. Et s'il est vrai que le vote de l'épiscopat concordataire, placé en face d'une loi de son propre pays, vous ait arraché ce cri qui voulait être un blâme et qui restera comme son plus Ijel éloge : « Ils ont voté comme des Fi-ancais ! ». sachez, Très Saint- Fère, que la vraie France, qui ne fait pas de ligues, -qui ne s'agite pas, qui n'iulrigue pas, qui pense et qui travaille, était ce jour-là tout entièi-e avec ses évêques.
La plus merveilleuse des filles de la vieille France, que nos petits-enfants invoijuent à genoux et do;it vous ferez demain une sainte à prier dans les églises, — Jeanne d'Arc, — s'émouvait et pleurait quand elle entenflaii les archanges descendus du ciel lui raconter « la grande pitié qui était au royaume de France ».
Pardonnez-nous, père de tous les chrétiens, si nous avons osé vous dire, pendant qu'il est temps encore, la grande pitié qui est en ce moment aux âmes des chefs de nos diocèses et des meilleurs de leurs fidèles, aux âmes de nos femmes, de nos filles et de nos mères, aux -âmes de tous ceux qui comprennent que les choses du
'•atholicisme restent chez nous liées aux destinées de ce grand pays et d'une civilisation qui ne reniera jamais les principes de la Révolution fraïK^aise, mais qui tii-e son origine de plus loin et de plus haut : de rKvan<:ile et du cœur même du Christ.
Un fjroupe de. catholiques français.
SYLLABUS DK PIE X
ou
Décrétée la. Sainio Inquisition Roniainr et Universelle.
TRADUCTION FRANÇAISK '
Mercredi, 3 juillet l'JOJ.
Notre temps, qui ne souffre aucun frein dans ses recherches sur les raisons profondes des choses, suit fréquentimentles nouveautés et délaisse ce qui est comme l'héritage du genre humain, de telle sorte que, par une issue lamentable, il tombe en des erreurs très graves. Ces erreurs sont beaucoup plus périlleuses, s'il s'agit des sciences sacrées, de l'interprétation de la sainte l'icriture, des principaux mystères de la foi. Or il est
1. Cette traduction est celle qu'a publiée la Croix du 20 juiljet 1907. On nous avertit qu'elle « a été faite avec soin par un collaborateur très entendu », mais qu' « elle n'a aucun caractère ofiiciel ». {Revue du Clergé français du !"■ août 19UT, p. 300.)
Comme cela a été indiqué plus haut, le volume de Loisy intitulé : Simples réflexions (V. p. xvii, n. 1), est une étude du Syllabus de Pie X, proposition par proposition.
Souvent, il suflit d'isoler une phrase d'un travail et de la séparer de son contexte pour en altérer quelque peu le sens; dans le Syllabus il y a plus que cela : les Eniincntissinies Inquisiteurs y ont non seulement inséré des propositions qui n'ont Jamais été soutenues, ils se sont encore mépris sur le sens même de ce qu'ils lisaient.
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déploraI)le de i-eucontrer, même pai-ini les catholiques, d'assez nombreux écrivains qui, sortant des limites fixées par les Pères et par la sainte Eglise elle-même, poui suivent, sous prétexte de les approfondir et sous •couleur d'investigation historique, un progrès des dogmes qui en constitue, en réalité, la corruption.
Afin d'empêcher ces erreurs de prendre racine dans l'esprit des fidèles, parmi lesquels elles sont quotidiennement répandues, et de corrompre la pureté de la foi, il a plu à N. T. S. P. Pie X, pape par la divine Providence, de confier à cette Saci'ée Inquisition romaine et universelle la mission de noter et de réprouver les principales de ces erreurs.
En conséquence, après un examen approfondi, et l'avis préalable des Révérends Consul leurs, les Elminentissimes et Révérendissimes cardinaux, Inquisiteui-s généraux en matière de foi et de mieurs, oui jugé les propositions suivantes dignes d'être réprouvées et proscrites, comme ils les réprouvent ot proscrivent par ce Décret général :
I. La loi ecclésiastique qui prescrit de soumettre à la censure préalable les livres qui concernent les divine> Écritures, ne s'étend pas aux écrivains qui cultivent la critique et l'exégèse scientifique de l'Ancien et du Nouveau Testament.
II. L'interprétation par l'Eglise des Livres saints n'est pas à dédaigner sans doute; elle est sujette cependant à un jugement plus approfondi des lîxégètes c-t à correction.
III. Des jugements et des censures ecclésiastique.portés contre l'exégèse libre et plus savante, on est en droit d'inférer que la foi proposée par l'Eglise est en contradiction avec l'histoire, et que les dogmes catholiques ne peuvent réellement pas se concilier avec les vraies origines de la religion chrétienne.
SYLLABUS DK IME X 139
IV. Le magistère de l'Eglise ne peut pas dctei'iniriei' le seii* propre des saintes Écritures, mrine par des définitions dogmati(iues.
V. Le dépôt de la foi ne contenant que des vérités révélées, il n'appartient à aucun égard à l'Eglise de porter des jugements sur les affirmations des sciences humaines.
VI. L'Église enseignée et l'Église enseignante collaborent à ce point dans les définitions doctrinales, <|ue l'Église enseignante n'a plus qu'à sanctionner les opinions communes de l'Église enseignée.
VII. Lorsque l'Église proscrit des erreurs, elle ne peut exiger des fidèles qu'ils adhèrent par un assentiment intérieur aux jugements qu'elle a rendus.
VIII. On doit estimer exempts de toute faute ceux qui tiennent pour non avenues les condamnations de la Sacrée Congrégation de l'Index ou des autres Sacrées Congrégations romaines.
IX. Ceux-là font pi-euve d'une simplicité et d'une ignorance excessive qui croient que Dieu est vraiment l'auteur de la sainte Écriture.
X. L'inspiration des livres de l'Ancien Testament a consisté en ce que les écrivains d'Israël ont ti-ansmis les doctrines religieuses sous un certain aspect, peu tîonnu ou même inconnu des païens.
XI. L'inspiration divine ne s'étend pas de telle sorte à toute la sainte Écriture, qu'elle la préserve de toute erreur dans toutes et chacune de ses parties.
XII. L'exégète, s'il veut s'adonner utilement aux études bibliques, doit écartei' avant tout toute opinion préconçue sur l'origine surnaturelle de l'Ecriture sainte, et ne pas l'interpréter autrement que les autres documents purement humains.
XIII. Ce sont les évangélistes eux-mêmes et les chrétiens de la seconde et de la troisième génération qui
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ont artificiellement élaboré les paraboles évangéliquos, et qui ont ainsi rendu raison du peu de fruit de la prédication du Christ auprès des Juifs.
XIV. En beaucoup de récits, les évangélistes ont rapporté non pas tant la réalité que ce qu'ils ont estimé, quoique faux, plus profitable à leurs lecteurs.
XV. Les Kvangiles se sont enrichis d'additions et de corrections continuelles jusqu'à la fixation et à la constitution du Canon; dès lors, il n'y subsista de la doctrine du Christ que des vestiges ténus et incertains.
XVI. Les récits de Jean ne sont pas proprement de l'histoire, mais une contemplation mystique de l'Evangile; les discours contenus dans son Evangile sont des méditations théologiques dénuées de vérité historique sur le mystère du salut.
XVII. Le quatrième Evangile a exagéré les miracles, non seulement afin de les faire paraître plus extraordinaires, mais encore pour les rendre plus aptes à signifier l'œuvre et la gloire du Verbe Incarné.
XVIII. Jean revendique, il est vrai, pour lui-même, le caractère de témoin du Christ; il n'est cependant en réalité qu'un témoin éminent de la vie chrétienne ou de la vie du Christ dans l'Eglise, à la fin du premieisiècle.
XIX. Les exégètes hétérodoxes ont rendu plus fidèlement le vrai sens des Ecritures que les exégètes catholiques.
XX. La Révélation n'a pu être que la conscience acquise par l'homme de sa relation avec Dieu.
XXI. La Révélation qui constitue l'objet de la foi catholique n'a pas été complète avec les Apôtres.
XXII. Les dogmes que l'Église propose comme révélés ne sont pas des vérités tombées du ciel, mais c'est une certaine interprétation des faits religieux que l'esprit humain s'est acquise par un laborieux effort.
XXIII. Il peut exister et il existe réellement entre les faits consignés dans la sainte Ecriture et les dogmes de l'Kglise auxquels ils servent de base, une oppositon telle que le critique peut rejeter comme faux des faits que riOglise croit comme très certains.
XXIV. On ne doit pas condamner un exégète qui pose des prémisses, d'où il suit que les dogmes sont historiquement faux ou douteux, à condition (^u'il ne nie pas directement les dogmes mêmes.
XXV. L'assentiment de foi se fonde en délinitive sur une accumulation de probabilités.
XXVI. Les dogmes de la foi sont à retenir seulement selon leur sens pratique, c'est-à-dire, comme règle préceptive d'action, mais non comme règle de croyance.
XXVII. La divinité de Jésus-Christ ne se prouve pas par les Évangiles ; mais c'est un dogme que la conscience chrétienne a déduit de la notion de Messie.
XXVIII. Pendant qu'il exerçait son ministère, Jésus n'avait pas en vue dans ses discours d'enseigner qu'il était lui-même le Messie, et ses miracles ne tendaient pas à le démontrer.
XXIX. On peut accorder que le Christ que l'histoire présente est bien inférieur au Christ qui est l'objet de la foi.
XXX. Le nom de Fils de Dieu, dans tous les textes évangéliques, équivaut seulement au nom de Messie; il ne signifie point du tout que le Christ est le vrai et naturel Fils de Dieu.
XXXI. La doctrine christologique de Paul, de Jean et des Conciles de Nicée, d"Ephèse, de Chalcédoine, n'est pas celle que Jésus a enseignée, mais celle que la conscience chrétienne a conçue au sujet de Jésus.
XXXII. Le sens naturel des textes évangéliques est inconciliable avec l'enseignement de nos théologiens touchant la conscience de Jésus et sa science infaillible.
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XXXIII. Il est ôvident pour quiconque n'est pas conduit par des opinions préconçues, ou bien que Jésus a enseijz,né l'erreur sur le prochain avènement messianique, ou bien que la majeure partie de sa doctrine contenue dans les Evangiles Synoptiques est dénuée d'authenticité.
XXXIV. Le critique ne peut pas attribuer au Christ une science illimitée, si ce n'est dans l'hypotlièse historiquement inconcevable et qui répugne au sens moral, que le Christ, comme homme, a possédé la science de Dieu, et qu'il a néanmoins refusé de communiquer à ses disciples et à la postéi'ité la connaissance de tant de choses.
XXXV. Le Christ n'a pas toujours eu conscience de sa dignité messianique.
XXXVI. La Résurrection du Sauveur n'est pas proprement un fait d'ordre historique, mais un fait d'ordre purement surnaturel, ni démontré, ni démontrable, que la conscience chrétienne a insensiblement déduit d'autres faits.
XXXVII. La foi en la Résurrection du Clirist, à l'origine, porta moins sur le fait même de la résvu-rection que sur la vie immortelle du Christ auprès de Dieu.
XXXVIII. La doctrine sur la mort expiatoire du Christ n'est pas évangélique, mais seulement paulinienne.
XXXIX. Les opinions dont les Pères de Trente étaient imbus sur l'origine des sacrements, opinions qui influencèrent sans aucun doute leurs canons dogmatiques, sont bien éloignées de celles qui prévalent aujourd'hui à bon droit parmi les iiistoriens du christianisme.
XL. Les sacrements sont nés de ce que les Apôtres et leurs successeurs ont interprété une idée, une intention du Christ, sous l'inspiration et la poussée des circonstances et des événements.