SYSTÈME GRAPHIQUE
Le système graphique employé pour la transcription des sons est celui de la Revue des patois gallo-romans que j'ai expose dans le premier fascicule de cette revue.
Le voici en abrégé :
Les lettres de l'alphabet français conservent la valeur qu'elles ont en français. Ce sont : a, />, d, e,f, k, I, m, », o, p, r, /, u, v, i-
Nota. — te eu français, u> = u> anglais, y y français dans yeux, h marque l'aspiration française.
Lettres nouvelles : u = ou français, e = ch français, g = g dur, s = s dure, w — u dans nuit, t — t muet français dans me. Signes diacritiques. — Consonnes :
consonne mouillée : / — / mouillée, y ^ « mouillée, gn français. " fricative : c=cb dur allemand, doux allemand, r=r voisine du t. • gutturale : n —- n gutturale, r = r grasseyée. consonne prononcée avec la langue entre les dents : s -— tb dur anglais; j; = ib doux anglais; ni, r, (. v cons. mouillée interdentale : / — / interdentale, n — n interdentale. „ consonne dont le point d'articulation est reculé : d,t = d, t anglais. " consonne forte : r — r fortement roulée.
Voyelles : " brève (rt), * nasale (à à à â — à = an fr.,
Nota. — Une voyelle sans aucun signe diacritique est une voyelle indéterminée. Une voyelle sans le signe ' ou ' est une voyelle moyenne.
Sons intermédiaires : Deux lettres superposées représentant les deux sons voisins (â, â, è, j, k, etc.).
Sons incomplets : Caractères plus petits (a t> u> », etc.).
Résonnances : " nasales fortes (î *), ~ nasales faibles (/ *).
Explication des signes :
= , égal à
>, plus grand, plus long, plus intense, etc., que
<, plus petit, plus court, moins intense, etc., que
W — +*, devenant , devenu
-«— «, issu de
" longue (à), ' ouverte (<i à à), ' fermée (<z à à),
} — in, ô — on, tï — un).
" demi-nasale (a), tonique (â).
PRÉFACE
Pourquoi j'ai étudié mon patois et comment je l'ai étudié.
Les langues littéraires ont pour le phonétiste un avantage immense sur les autres parlers , celui de posséder une histoire et de fournir une série de textes d'âges différents où il est possible de découvrir une partie de leurs transformations.
C'est par elles que la science nouvelle des langues devait commencer. C'est à elles que devaient être demandées les premières bases du superbe édifice auquel n'ont cessé de travailler de beaux génies et d'infatigables ouvriers. Grâce à la perspicacité comme aux labeurs des premiers maîtres et de leurs disciples immédiats, nous savons maintenant quel lien étroit relie entre eux les idiomes qui sont parlés dans la portion occidentale de l'ancien empire romain ; nous savons que, depuis la conquête jusqu'à nos jours, c'est toujours la même langue qui, diversement modifiée, a servi à l'expression de la pensée de tous les peuples devenus romains par adoption. Nous pouvons même pénétrer en partie le mécanisme merveilleux de cette langue une à la fois et multiple, et suivre d'étape en étape presque tout le travail phonétique qui, au cours des siècles, s'est accompli dans son sein. Nous n'ignorons pas quelles conditions sont nécessaires à la naissance des principaux phénomènes, quelle influence les sons exercent les uns sur les autres, quelle entrave est apportée à leur évolution naturelle par des barrières qui les tiennent plus ou moins longtemps emprisonnés. Nous distinguons les lois qui ont leur raison d'être dans notre nature physique et celles qui prennent leur origine dans la faculté généralisatricc de notre esprit. Sans doute, toutes les questions qui ont été soulevées n'ont pas encore reçu une solution définitive; mais il semble que l'édifice soit arrêté, non seulement dans ses lignes principales mais encore dans plusieurs des moins importantes.
Dès lors, l'obligation s'impose aux derniers venus, s'ils veulent travailler utilement à l'œuvre commencée, de tenter une voie nouvelle et d'exploiter de nouvelles carrières. C'est la pensée que m'inspirèrent , dès 1 879, les mauvais livres de philologie romane quime tombèrent sous lamain.
Je fus choqué de les voir s'occuper des transformations de la lettre plutôt que du son dont la lettre n'est que le symbole, et, au lieu d'étudier une lettre morte, j'eus l'idée d'étudier le parler vivant. V Elude géographique sur la limite de la langue d'oc tt de la langue d'oïl, de MM. de Tourtoulon et Bringuier, venait de me révéler l'intérêt particulier de mon patois, qui est à cheval sur la limite des idiomes du Nord et de ceux du Midi. Sur la foi de M. de Tourtoulon, j'entrepris donc l'étude du sous-dialecte marchois, auquel se rattache le patois que je parle depuis mon enfance , et je me mis à parcourir la région qui lui a été assignée, allant de village en village, interrogeant, sous la direction de MM. les Curés, les personnes nées dans le pays et de parents indigènes, notant toutes les différences que je rencontrais, depuis Saint-Claud (Charente) jusqu'à Ids, au delà de Montluçon, marchant toujours à la recherche d'une limite qui fuyait sans cesse devant moi. J'atteignis, par les renseignements que je pus recueillir, les monts de la Madeleine, et je m'arrêtai.
Je rapportai, de cette première expédition, des idées qui n'étaient plus celles de M. de Tourtoulon et des notes que j'espère utiliser un jour, mais que le plan de mon travail m'oblige pour le moment a laisser de côté. J'en rapportai quelque chose de meilleur encore, l'habitude d'observer.
Au retour, je tombai malade, et je fus contraint de rester dans ma famille avant d'avoir exploré la partie du territoire linguistique située a l'ouest et au sud de Saint-Claud. Ma mère devint alors le sujet de mes études, et, pendant plus de trois mois, je n'eus pas d'autre préoccupation que de surprendre ses moindres paroles.
Jusque là, je ne l'avais pas observée, persuadé que mon parler, que je tiens presque uniquement d'elle, était identique au sien; mais je ne tardai pas à découvrir mon erreur, et j'acquis bien vite la conviction qu'à l'étude géographique il est nécessaire d'ajouter l'étude généalogique des patois.
Telle a été ma première initiation à la philologie romane. Depuis, des occupations nouvelles apportèrent un temps d'arrêt dans mon travail ; mais elles me mirent à même d'entendre les parlers des environs de La Rochelle, d'Agen, d'Autun, de Lyon, de Chamonix, de Bourg, d'Annecy, etc., pendant qu'un ami éclairé de notre ancienne littérature, dont je n'oublierai pas les affectueux encouragements, M. Octave Falateuf, enrichissait ma bibliothèque de dictionnaires patois.
PRÉFACE
J'étais prêt à recevoir les leçons des maîtres, et, à partir de 1885, je pus suivre les cours de MM. G. Paris, P. Meyer, d'Arbois de Jubainville, L. Gautier, Longnon, A. Darniesteter, Gilliéron, Morel-Fatio, W. Meyer. Je dois à ces savants plus que je ne saurais dire. — Si jamais j'étais tenté de l'oublier, je n'aurais, pour me le rappeler, qu'à lire la première ébauche de ma thèse datée de février 1879.
Mais je ne serais pas juste, si, dans ma reconnaissance, je ne faisais une large part à l'Ecole des Carmes, où j'ai trouvé, avec tous les agréments de la vie de famille, des échantillons variés des divers patois de France qui sont mis journellement a ma disposition avec une bonne grâce charmante. C'est à ce concours inappréciable que je dois d'avoir pu habituer mon oreille à l'analyse des sons et dresser l'échelle phonétique des différents patois gallo-romans.
Armé de ces nouveaux moyens, je repris l'enquête interrompue dans la vallée du Son qui arrose Saint-Claud et les vallées voisines en 1886 et 1887. Je la complétai en 1889 et 1890.
Enfin, je dois mentionner la mission philologique que le Ministère de l'instruction publique m'a fait l'honneur de me confier en 1889 dans les Alpes du versant italien, et qui m'a permis de faire la lumière sur des points restés obscurs pour moi jusqu'à ce moment.
Au cours de mes explorations , j'ai contracté bien des dettes de reconnaissance, et le bon accueil que j'ai rencontré presque partout me fait un devoir d'oublier l'hostilité ou la défiance dont j'ai été parfois l'objet. Comment, du reste, pouvait-il en être autrement ? Une enquête sur le patois, c'est une chose si singulière, que je devais bien m'attendre à être traité en espion et à voir les bâtons levés sur nu tête, même dans mon propre canton et à l'instigation d'un homme de ma propre commune. Aussi ne veux-je songer qu'aux personnes qui ont bien voulu se prêter à mes recherches ou m'y aider par de gracieuses indications. Mais qu'il me soit permis de faire une place à part dans mon souvenir aux membres de ma famille et à leurs amis qui, dispersés dans diverses localités, ont toujours été au devant de mes désirs, et, avant tous, à ma mère, que j'ai torturée pendant des mois entiers, car, avec elle, je ne me bornais pas à attendre les phénomènes, mais souvent j'employais toute sorte de moyens pour les provoquer sans nuire à leur spontanéité.
Une grosse question pour moi, comme pour tous ceux qui débutent dans l'étude des patois, ç'a été la représentation des sons. En comparant les appréciations de diverses personnes, je vis bientôt que l'oreille n'est pas un instrument suffisant d'analyse. Il fallait donc trouver le moyen de suppléer à l'imperfection de l'oreille pour préciser les faits qui sont du
domaine de la philologie. Un mot de M. Gaston Paris, une heureuse idée de mon jeune ami J. Pierrot-Dcseilligny m'ont mis sur une voie nouvelle par l'application de la méthode graphique a l'étude des sons.
J'ai été aidé dans mes recherches par M. Branly, le professeur de physique à l'Institut catholique, qui m'a dirigé dans les commencements; par M. Verdin, l'habile constructeur formé a l'école de M. Marey, qui a mis à mon service son expérience et ses appareils; surtout par M. le docteur Rosapclly, dont les premiers essais ont fait date dans la science, et qui a bien voulu me prêter son inappréciable concours dans les expériences de
Enfin, je ne saurais oublier celui à qui, après Dieu, je dois tout ceci, M. le docteur Hermann de Hundertmark, dont les soins éclairés et affectueux ont rétabli et conservé ma santé.
Objet et division de ce travail.
Entrepris sur une vaste échelle, ce travail n'a cessé de se restreindre au fur et à mesure que les connaissances de l'auteur s'étendaient davantage. A l'origine, il devait embrasser tous les patois de la zone qui entoure au Nord le plateau central de la France, depuis la Charente jusqu'aux confins de l'Allier et de la Loire. Plus tard, il se réduisit au seul patois de Cellefrouin, mais il devait le comprendre tout entier, phonétique, morphologie, syntaxe et lexique. Enfin, il fut limité à la phonétique et à ma seule famille, non que ma famille ait un langage a part quila distingue à première vue des autres familles de Cellefrouin, mais parce que les modifications phonétiques qui se sont produites dans son sein m'ont paru suffisantes pour une étude spéciale. Aujourd'hui, il ne me semble déjà plus mériter le titre que je lui ai donné en dernier lieu et que je lui conserve néanmoins; car, sur les trois parties dont il se compose, la seconde seule suppose une enquête générale sur le langage de nia famille; la première m'est toute personnelle, et la troisième est basée en grande partie sur le parler de ma mère.
Cette différence de méthode tient h la nature des points traités et aux différents genres d'observation qu'ils comportent. Dans la première partie, je cherche à déterminer la nature et les qualités des sons usités dans mon patois d'après les procédés de la méthode graphique ; or, cette expérimentation délicate, je n'ai pu la faire jusqu'ici que sur moi-même. Dans laseconde, je tâche de rendre compte des transformations phonétiques qui se font jour dans les différents parlers des membres de ma famille établis
PRÉFACE
à Cellefrouin, c'est-à-dire dans cinq groupes de générations successives qui embrassent une période d'environ cent ans; il m'a donc fallu, chose facile du reste, recueillir des documents non seulement sur le patois de Cellefrouin, mais encore sur celui de toute la région, et rechercher dans les chartes les traces du parler ancien. Dans la troisième, j'étudie le mode d'introduction de l'élément étranger dans mon patois et les modifications qu'il éprouve ; trop imprégné moi-même de français pour me fier à mes propres impressions, j'ai dû demander à des relations intimes et prolongées avec un sujet illettré les observations qui servent de base à cette étude; or, ces conditions, je ne les ai trouvées pleinement qu'auprès de ma mère. J'ai pu ainsi étendre l'objet de mon étude et embrasser sous trois faces différentes la phonétique de mon patois. L'analyse scientifique des sons de mon propre parler, outre qu'elle permet de préciser ceux qui n'ont pas été le sujet d'une semblable expérimentation, nous met à même de saisir les transformations encore inconscientes qui s'opèrent dans le parler vivant. L'histoire des sons qui composent le fonds ancien de la langue nous montre en action et les lois purement physiologiques observées dans la première partie, et celles qui dépendent de notre nature spirituelle. Enfin, la recherche des troubles occasionnés dans le langage par l'introduction d'un élément étranger, et des modifications que ce fonds nouveau est obligé de subir pour se faire accepter, en dehors de l'intérêt spécial qu'elle présente , nous autorise à jeter un regard sur cette période encore obscure de la vie des langues qui coïncide avec la substitution d'un idiome heureux à un autre moins fortuné.
Ce que je propose au lecteur, c'est donc en réalité comme une promenade dans un laboratoire de phonétique, où nous rencontrerons d'abord des fourneaux en activité et des cornues toutes prêtes pour les manipulations qu'il nous plaira d'entreprendre; puis des fourneaux éteints, quelques-uns fumant encore, d'autres froids depuis longtemps, mais conservant tous des débris au moins des expériences antérieures, auxquelles des comparaisons, des rapprochements peuvent rendre la vie; enfin des cuves de mélanges qui nous révèlent la force de résistance ou d'affinité des éléments mis en présence.
Il ne nous restera plus, après cela, qu'a réunir dans une conclusion les idées générales qui se dégageront des faits observés.