‹ Les modifications phonétiques du language, étudiées dans le patois d'une famille de CellefrouinChapitre 4 sur 93 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

RÉGIONS D'ARTICULATIONS

La parole se compose d'une multitude de sons et de bruits dont les principaux seulement ont trouvé place dans nos alphabets. Nos lettres, en effet, représentent non des unités réelles, mais des unités d'impression, et encore pas toutes.

Je traiterai des consonnes , des voyelles et de quelques sons employés pour des intentions particulières en dehors du discours, que l'on a appelés interjectifs.

Les observations ont été faites à l'aide du miroir, du palais artificiel et des explorateurs de la langue.

Le palais artificiel est représenté dans sa position normale comme s'il

était vu par un spectateur placé au fond de la gorge. De la sorte, la droite

et la gauche du palais correspondent à la droite et ù la gauche du lecteur.

Il a été divisé en plusieurs régions pour aider au report des tracés et en

faciliter l'interprétation. La figure sui%'ante le représente avec ses accidents,

Fig. 18.

ses divisions et une coupe de l'arcade prise à la limite du palais dur. Les

articulations de même ordre ont été réunies dans le môme cliché, et les limites des régions propres à chacune se distinguent par un pointillé spécial. Toute la partie du palais comprise entre ces limites et les dents, ou (pour les gutturales) le fond du palais, ou bien encore (pour /, r) une seconde limite de même pointillé, a été touchée par la langue au moment de l'articulation.

§ i". — Consonnes.

Labiales : v,f, m, b, p.

Fig. 19.

La langue est dans la position du repos : elle touche au palais par les coins à la hauteur des dernières dents. Pour m toutefois, il y a en outre un léger abaissement de la mâchoire supérieure. La différence d'articulation n'est pas la ; elle se produit aux lèvres.

v diffère de / par une fermeture moins complète et une tension moins énergique des muscles.

b se distingue du p par une pression moins forte exercée sur les lèvres.

m a sur les lèvres la même position que b.

Dentales : 1, s, n, d, t.

Fig. 20.

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Pour ^ et s, la langue touche a peine le bord de l'arcade dentaire, moins pour ^ que pour s. Il ne peut pas en être autrement, puisqu'un passage doit être réservé à l'air qui s'écoule pendant l'émission de ces consonnes.

Pour n, à et /, la langue touche tout le tour des alvéoles et ne laisse de libre que le fond du palais. Il y a une différence notable entre ces articulations : le dos de la langue va en s'élevant depuis ^ jusqu'à /.

Palatales : y, j, et—k (o, — g (0, -£(»), — w, — w, — k (0). Fig. 21. Fig. 22.

Le y est la palatale qui s'avance le plus vers les dents. La langue s'applique sur les bords du palais et ne laisse au milieu qu'un sillon étroit (cf. fig. 27).

Le / et le e ne se distinguent pas d'une façon bien sensible ou du moins bien constante; c'est un y dont la gouttière centrale se serait bien élargie, un peu plus d'ordinaire pour le ; que pour le €.

Le g et le k diffèrent peu , et leurs positions peuvent varier d'une façon très appréciable. La figure représente celles qu'ils prennent le plus fréquemment.

A côté g se placent les deux labio-palatales tu et ù>.

Le w répond à peu près au g\c), le w à g (0 (cf. fig. 28). Le premier a

sur les lèvres la position du «, le second celle d'un «.

Linguales : /, r.

Fig. 2}. Hg. 24.

/ et r touchent au palais à peu près au même endroit, / plus que r, mais d'une manière différente. Pour /, la langue s'appuie par la pointe sur le palais et vibre par les bords. Pour r, elle s'appuie par les bords et vibre par la pointe.

Consonnes groupées et consonnes mottillées. — Dans les traces laissées sur le palais par deux consonnes successives, il est facile de discerner ce qui est propre à chacune d'elles. Les figures précédentes contiennent certains groupements. En voici quelques autres :

Hg. 26.

Il est permis de tirer de là les conclusions suivantes :

i° Dans un groupe, la première consonne a la tendance de s'accommoder à la seconde. Cela ne paraît pas pour pl, pr, M, br, etc.; mais cela se montre pour gl et surtout pour^y, ky. Le g et le k sont très avancés vers les lèvres et fortement palatalisés : la trace de la langue sur le fond du palais ne peut être en effet attribuée qu'à ces consonnes, le y laissant à cet endroit une gouttière pour l'écoulement constant de l'air.

2° Les consonnes mouillées ne sont pas une simple combinaison d'une consonne et d'un y. Il existe en effet une différence considérable entre les tracés de n et de «y, de / et de ly. Les figures de «y, ly accusent nettement les mouvements successifs de m, / et de y. Il en est tout autrement de celles de n, {. Les premières sont des articulations complexes; ces dernières sont des articulations simples. Aussi ny, ly ne sauraient être maintenues, tandis que y, / peuvent être continuées indéfiniment. On ne peut donc pas dire, du moins pour mon patois, que / et n ne sont autre chose que / et n très intimement unis à des y suivants. Il est vrai que l'histoire de n nous montre toujours un y agissant sur la production de cette consonne. Mais il n'en est pas de même de j : une partie seulement des / remonte dans mon patois à ly ou yl. D'autres / (dans les groupes) se sont produits indépendamment du y.

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Dans cette description, je ne ferai pas entrer le h et le S, encore moins le dj et le tf, qui existent dans la région, par la raison qu'ils n'appartiennent pas à mon parler. Quoique je puisse les reproduire à la satisfaction de ceux qui les emploient, je ne saurais naturellement présenter comme absolument corrects les mouvements que j'exécute. Le h et le £ me semblent être, comme je l'ai dit dans la Rev. des Patois g.-r.t I, 315, les fricatives du g et du k. Ils sortent dans le pays d'un / et d'un e . J'ai pu comparer en même temps sur ce point b prononciation des Saintongeais, des Lorrains et des Pyrénéens : je n'ai pas remarqué de différence notable. Quant au dy* et au tf, je les note comme je les entends, sans prendre parti dans la discussion dont ils sont l'objet. Est-ce une articulation simple ou double? Les indigènes la croient simple. C'est tout ce que je puis dire en l'absence d'une expérience décisive.

Ainsi, le système consonnantique de Cellefrouin ne diffère pas de celui du français commun. J'entends par là le français qui tend à s'établir dans la classe instruite en dehors des variétés locales. Ces variétés sont plus nombreuses qu'on ne pense, et ne sont pas toujours corrigées par une éducation soignée. En tenant compte de celle-ci, je dois faire les remarques suivantes :

Mon r n'est pas celle d'un Parisien (r), ni celle d'un Lorrain (r), ni celle d'un Limousin (f), ni celle d'un Blaisois (/), ni celle de certaines régions du Midi (/).

Mon b n'est pas le è bi-labial de certains méridionaux.

Mon d et mon / ne sont pas le et le t, avec la pointe de la langue reculée en arrière des alvéoles, qui se trouvent dans la Meuse, l'Yonne, le Gers, etc., ni le d et le ( de l'Est et du Midi.

Won g (-f i, e, i) et mon k (+ e, i, ?) diffèrent également du gy et du ky du Centre et du Nord-Ouest , que l'on entend même à Paris dans le parler très populaire, et au Canada dans le langage cultivé, devant a.

Un Lorrain qui me lirait ne devrait pas considérer mes sonores comme les équivalentes des siennes.

Quant à mon n mouillée, je l'aurais crue d'un usage général, n'ayant remarqué ny pour n que chez des personnes nées hors de France, si je n'avais vu que M. Crouslé conseille une prononciation assez voisine de ni « aniô » (Gr. de la ïang. fr.y p. 22), et que M. Passy distingue pour cette articulation des différences considérables : — n, ny, ny et même y nasalisé (Les sons du fr., p. 23).

J'ajouterai, pour les Français du Nord, que 17 mouillée est un son dont ils n'arrivent qu'à grand'peine à se rendre compte.

Lorsqu'ils veulent prononcer /, ils ne font entendre que ly, ancêtre de /.

Aussi voyons-nous çà et là ly se substituer à y, le représentant actuel de 17 en français, sous l'influence de Littré qui n'aura gagné, par son insistance à recommander un son à jamais perdu, qu'à faire rebrousser la langue de 1800 ans en arrière. J'ai constaté le fait dans la Meuse, où l'introduction de ly est due à un professeur de petit séminaire qui s'est appliqué à inculquer à ses élèves la vraie prononciation de fl mouillée, et chez des Normands qui avaient imité la prononciation d'un élève du professeur meusien , devenu à son tour professeur à Paris. M. P. Passy a, lui aussi, remarqué que quelques personnes prononcent les / mouillées ly.

S 2. - Voyelles.

La distinction des voyelles est due aux formes variées que peut prendre, grâce surtout aux lèvres et à la langue, le résonnateur buccal, et à l'intervention, pour quelques-unes, du résonnateur nasal. De là les divisions des voyelles en buccales et nasales , en labiales et linguales. De plus , si l'on considère surtout l'action de la langue formant de la bouche, un double résonnateur, en se redressant par la pointe, ou un seul, soit en restant étendue dans sa position normale, soit en se reculant vers le voile du palais, on peut aussi diviser les voyelles en antérieures, neutres et postérieures.

Voyelles neutres et voyelles antérieures.

Fig. 27. Fig. 28'.

1 Dans la fig. 28, corrigera1, aJ, a' en œl, œ2, aeK

RÉGIONS D'ARTICULATIONS. 2

Elévation de la langue prise sous le menton , en arrière 1 :

Fig. 29.

Elévation de la langue prise sous le palais :

Fig. 50.

a — La voyelle neutre est pour moi a2, Va que je donne naturellement sans effort.

Autour de cet a , qui est comme le pivot de tout mon système vocaliquc, se forment deux autres a qui ouvrent l'un (a ') la série des voyelles antérieures , l'autre (a J) celle des voyelles postérieures.

a1 est très voisin de a2; il m'oblige à ouvrir un peu plus la bouche et à reculer les commissures.

a » exige que la langue se reporte en arrière, de façon que la pointe ne dépasse pas les premières grosses molaires, et se creuse autant que possible; de la sorte , la cavité résonnante devenant plus large , l'ouverture de la bouche étant à peu près la même que pour les autres a, le son produit est plus sourd.

C'est de cet a que MM. Donders, Helmholtz et Kœnig ont recherché le son propre. M. Donders lui a assigné le si *2; MM. Helmholtz et Kœnig le «**3, soit 1800 vibrations simples à la seconde. Mon a est un peu plus aigu; il donne 1816 vibrations. Il est égal à celui d'un Mâconnais, et se trouve à la fois plus aigu que les a » du nord et de l'est de la France (Normandie 1808, Lorraine 1806, Suisse romande 1808, Paris 1804) et plus grave que ceux du Midi (Aveyron 1824, Gers 1828).

e, i — Les voyelles qui continuent la série de l'a 1 (voyelles labiales

1 Les lignes pointées dans cette figure et les suivantes permettent de comparer l'élévation de la langue pour les différentes voyelles,

antérieures) sont : e\ e3, e*, i* et L'élévation progressive de la langue est trop visible dans les tracés pour qu'il soit utile de s'y arrêter.

ce, u — Ce sont les voyelles labiales qui correspondent aux précédentes pour la position de la langue :

<£l à a1, œ1 à a*, œ% e1, «' àc', à i1.

Ce qui les différencie, c'est la fermeture des lèvres, qui grandit succes-

Fig. 31.

sivement depuis œl jusqu'à mî, et présente les ouvertures : 2 m 9 sur 8""" 2, 2 OB 3 sur 5 mm, 1°» 4 sur 4 iOT 2 sur 4 œm, 7 mm sur 2 mm.

Voyelles postérieures.

Fig. J2.

Elévation de la langue prise sous le menton , en arrière :

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Elévation de la langue prise sous le palais :

Fig- H-

Ouverture des lèvres :

Fig- ÎS-

La première voyelle de la série est a', la seule qui ne soit pas labiale.

o — D y a trois variétés. La langue est à peu près dans la même position que pour a * ; pourtant elle s'élève un peu progressivement. Les lèvres s'arrondissent et laissent une ouverture de 3 cn' 2 sur i"" pour 0 de 2 cm 4 sur 9n,IB pour 0', de im 4 sur 5""° pour 0'.

« — Comme pour 17, je n'ai que deux variétés : — «J lorsque la langue, en se collant sur la limite du palais dur, ne laisse qu'une ouverture en forme de losange (O) d'environ 6 min de longueur sur 4"" de hauteur, et lorsque les lèvres s'écartent de 1 a" 3 sur 4œm; — lorsque le passage livré à l'air n'est plus qu'un petit trou produit par la fente du palais et la gouttière médiate de la langue, et lorsque les lèvres ne sont plus écartées que de yam sur 2.

Voyelles nasales.

Le patois de Ccllefrouin ne possède que trois voyelles nasales, â, ?, à, dont aucune ne répond bien exactement aux voyelles orales que je viens de décrire.

à est un a ' pour lequel le dos de la langue se relève un peu afin de rejoindre le voile du palais qui s'abaisse cn môme temps.

Les mâchoires sont aussi un peu moins écartées ; cela est sensible quand je prononce successivement a » J ou 3 a'. Mais cette différence est accès-

soire, puisque je puis prononcer à avec l'ouverture de bouche requise pour u5 sans en changer le son.

e — La langue est plus basse que pour el de 2 à 3 mm. J'ai pu en juger à l'aide d'un miroir placé de façon que les dents du haut viennent se refléter sur le palais et que la partie inférieure de l'image rase la surface de la langue.

Dans cette situation, la moindre élévation de la langue devient sensible et facilement appréciable, car l'image des dents prend une coloration différente dès qu'elle est atteinte par la langue. J'ai à faire ici la même remarque que pour à : la langue touche plus au palais que pour la voyelle buccale correspondante, et les mâchoires se rapprochent davantage.

J est très sensiblement oz pour la position de la langue et des lèvres.

Classification des voyelles.

D'après ce qui vient d'être dit, il est clair que, sauf pour a, l'ouverture et la fermeture de la bouche, produites par le dos antérieur de la langue pour les voyelles linguales, par les lèvres pour les voyelles labiales, nous fournissent un excellent moyen de caractériser les différents timbres des voyelles. Nous avons de la sorte des voyelles ouvertes et des voyelles fermées. Si, d'autre part, nous considérons la tension musculaire, nous obtenons un résultat concordant. Les voyelles ouvertes sont, si l'on veut, des voyelles molles, relâchées, tandis que les voyelles fermées sont des voyelles dures, tendues, appuyées. Cette expression même d'appuyées est la seule par laquelle je puis me faire comprendre des paysans.

Voilà ce qui m'a fait préférer, malgré quelques inconvénients , cette classification à une autre qui serait fondée sur l'acoustique.

Dans la série linguale, les classifications acoustique et physiologique marchent de pair : e grave = e ouvert, e aigu = e fermé, i grave = i ouvert, / aigu = i fermé.

Dans la série labiale, c'est le contraire qui a lieu : 0 grave = 0 fermé, 0 aigu = 0 ouvert, u grave = « fermé, u—u ouvert, et grave = ce fermé, œ = ce ouvert, u grave = u fermé, u = « ouvert.

a présente une difficulté spéciale : il est le point de départ des deux

séries.

a i appartient aux voyelles postérieures (0, u). L'analogie de ces deux voyelles, dont la variété fermée est la plus sourde, a porté M. Gilliéron à marquer d'un accent aigu le son grave de Va (comme 6, m), ce qui a entraîné l'adoption d'un accent grave pour le son aigu de l'a (comme ôt ti).

Dès lors, a 1 est considéré comme a ouvert, et a 5 comme a fermé. Cette dénomination peut très bien se défendre au point de vue physiologique, puisque, en diminuant l'ouverture de la bouche disposée pour a *, au moyen

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d'un carton troué , ou tout simplement avec la main pendant l'émission de la voyelle, on fait entendre un a Mais, pour les personnes qui ouvrent plus la bouche pour ai que pour a1 (et la chose est possible, pourvu qu'elfes conservent entre l'ouverture et la capacité du résonnateur le rapport voulu), elle n'est point sans difficulté. Pour moi, elle est exacte, puisque Va1 est prononcé avec les lèvres réellement plus ouvertes que pour Va h

De la sorte, par ouverture ou fermeture des voyelles, il faudra ici entendre l'agrandissement ou la diminution de l'orifice du résonnateur, à savoir : pour o, u, œ, u, 1 ecartément ou le rapprochement des lèvres; pour e, i, les divers degrés de rétrécissement du canal laissé à l'air entre la langue et le palais; enfin, pour a, la plus ou moins grande ouverture de la bouche par rapport à sa capacité.

Ainsi, dans la notation introduite par M. Gilliéron, et que j'ai adoptée, les voyelles distinguées jusqu'ici par de simples exposants deviennent :

a1 à a1 a (moyen) ai à

o 1 ô o2 o (moyen) o i J

u 2 u (moyen) u i «

t 1 è e2 e (moyen) e i é

i2 i (moyen) »3 /

œ1 à- œ1 ce et £ tri é

u* u (moyen) m 3 û

La voyelle moyenne œ se trouve avoir dans la notation de la Rci'ue deux signes, œ et i. Ce n'est que tout récemment que je suis arrivé a me convaincre de l'équivalence de ces deux sons. Je devrais donc supprimer é, qui sort du système général ; mais comme, en pareille matière, il n'est pas bon de se hâter, je garde ce pour les toniques, continuant a employer t pour les atones.

Lis voyelles de Cellefrouin comparées à celles du français.

Je devrais maintenant, comme je l'ai fait pour les consonnes, comparer le patois de Cellefrouin au français commun. Mais ici le terme de comparaison me manque. Le français n'a pas encore réussi à imposer son système vocalique. En adoptant la langue de Paris, la province a pu remanier ses consonnes: elle avait, en général, peu i faire, et puis les différences étaient choquantes; mais elle n'a guère touché a ses voyelles.

Le français, du reste, ne s'est pas montré exigeant sur ce point. Dans sa patrie même, il ne semble pas tenir à une homogénéité parfaite. H permet pour les voyelles quelque chose de vague et de flottant : on trouverait dans une môme famille, comme dans celle de M. Passy, une éton-

nante variété. La province non plus ne tient pas à reproduire les voyelles parisiennes, et, pour ne parler que de moi et de mes compatriotes, nous avons l'oreille blessée par certaines voyelles de Paris. Je ne dirais pas tâkôlâ, pàyûs, mdpàrnàs; je préfère mon français régional eôkôlâ , pàyàs , môpàrnâs.

Mais ce n'est pas le français parlé qui se répand ; c'est le français des livres; et celui-ci est plus accommodant encore. Chacun n'y lit que les voyelles de son propre parler. L'enseignement vient bien rectifier quelques points; mais ces points sont peu nombreux, tant est grande notre indulgence en cette matière ! Du reste , les maîtres ont souvent les défauts de la région où ils enseignent, s'ils n'en ont pas de pires. Au surplus, l'enseignement ne corrige pas toujours. Plus d'un son barbare peut invoquer sa paternité. A côté de l'influence des maîtres, il y a la tendance trop généralisatrice des élèves, qui est une nouvelle source d'erreurs. Je disais : mi pér « mes pères ». Corrigé pour pir, j'ai cru qu'il fallait de même changer mi en tné, et je dis « mi pèr ». Enfin, certains mots échappent à l'analogie des autres et entrent dans le langage avec la forme sous laquelle ils ont été entendus : œ atone est toujours dé dans mon français, et pourtant je dis tttryl « Neuilly ».

Il n'y a donc pas de règle précise pour fixer le timbre des voyelles. Cependant, au milieu de la variété qui règne sur ce point, on peut, dans le plus grand nombre des sujets, reconnaître une même gamme vocalique. Sans doute, chez les personnes peu cultivées, on surprend des voyelles intermédiaires, comme, pour donner quelques exemples, A pour à aux environs de Noirétable (Loire), et dans bien d'autres endroits encore sur la limite de IV & pour à en un grand nombre de lieux sporadi-

quement, à La Chaise (Charente), au Qinada, etc., / et même presque i pour i en Auvergne, « pour 6cx.fi pour w dans diverses régions du Midi , ân, in, ôn et même an, en, on pour â, ?, ô dans tout le Midi, â pour à dans le Nord-Est et même à Paris. Mais il est vrai de dire qu'en général (les voyelles nasales mises à part) l'incertitude porte, non sur le son en lui-même, mais sur l'usage qu'on en fait. La difficulté d'indiquer la valeur précise de telle ou telle syllabe reste donc tout entière. Néanmoins, en prenant en gros la prononciation que j'ai entendue à Paris, je puis dire que toutes les voyelles de mon patois sont françaises. Voici les rapprochements qu'il est permis d'établir :

à = partir. — a = Paris. — à~ pote, chocold. — é = Cte. — ^=^glise. — i= ma/son, chantnr. — i = Rivoli. — i = nid , ici. — ù ~ or. —

o = chocola — à = gigot, maillot, a«tre, chapraw, etc. — u — utile. — û = fendtf, pend«, plus. — « — wblier. — ù = Roule, je ne sais où. —

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à = heure. — œ — heureux. — œ = heureux, fini, peu. —â — enfant. — l = vi». — ô — on.

Je ne donne toutefois ces équivalences qu'avec réserves, parce qu'on me les a souvent demandées, et je prie le lecteur de n'en user qu'avec précaution (cf. Revue des Patois g.-r., I, p. 11-13).

£ -y — Sons interiectifâ

Il ne me reste plus, pour épuiser la liste des sons usités à Cellefrouin , qu'à indiquer ceux qui, à eux seuls, expriment un état de l'âme, un sentiment, un ordre ou une prière. Les uns sont formés par l'air expiré, les autres par l'air inspiré. Je commence par les premiers.

i° pl Les lèvres jointes sont séparées brusquement par b poussée d'une colonne d'air énergique. Il marque le dédain, et s'accompagne d'un haussement d'épaules. I tll ô di àv mà d vu. — p! ï m àbàràs byê. « Un tel a dit du mal de vous. — p! je m'embarrasse bien! »

2° prr! Même position que pour « p! ». Il s'y joint une forte vibration des lèvres. On s'en sert pour chasser les cochons. — En Suède», on l'emploie pour arrêter les chevaux. LV est une r labiale. Cette r est en usage, dit-on , chez les Hottentots. Elle existe aussi après une labiale dans quelques villages des Alpes italiennes.

prrâ ! avec une r labiale, est employé pour arrêter les chevaux et les ânes.

3° psi La langue est disposée pour l'émission de Y s; les lèvres sont fermées. Le p écbte brusquement , et Y s se prolonge. C'est le signe du mécontentement et l'annonce d'une colère qui ne se contient plus. Il s'accompagne d'une grimace significative et d'un haussement d'épaules. psf ï m àbàràs fyê dé s kl tû dî ! « ps ! je m'embarrasse bien de ce que tu dis ! »

4> ps! ps! Le même son, très rapide, avec une expression caressante, invite les enfants â uriner. ps! ps! fà bttf « Ps' Ps! ^ 1*1* »•

50 ps! ps! moins rapide et excitant, sert à ovdter (lancer) les chiens.

6° psi ! Le même son , mais avec une s plus dure et un léger mouvement de la langue contre le palais , d'où elle s'arrache brusquement , ce qui produit un / final. C'est le signe de la rapidité. M pstl àl i lui/ tàf kiir âpre! « Ah! pst! elle est loin! tiens! cours après! »

1 Je l'ai entendu de la bouche d'un Suédois.

7° fa! fa ! La langue a la pointe disposée pour faire entendre IV, et le dos dans la position du k. On l'emploie pour exciter les chiens, fa! fa! ûle! tnor-lû! mor-lû! » ks! fa! allez! mors-lc! mors-le! »

8° et! avec les lèvres bien écartées est employé pour chasser un animal. (t ! â €â! à pu!.' â càbr! « tt! à chat! à poule! à chèvre! »

9° '! La bouche complètement fermée; tout l'air passe par le nez. Prolongé, c'est le gémissement. Bref, c'est le signe de l'étonnement. Prolongé et grondant, c'est une menace ! si tapât}... tù pâyrà! « *! si je t'empoigne... tu le payeras! »

io° '* / aspiration suivie d'une résonnance nasale, marque la désapprobation : fytî sàvt btt kt kôri Ûrhû kdkï ! « / Je le savais bien , que <; aurait arrivé ceci! » — / n krl pà « '*/ Je ne crois pas ».

1 1° m! grondement nasal, qui s'accompagne du pincement des lèvres, et qui annonce une menace : m! si tâtrùp! « m! si je t'attrape! »

Les sons produits par le souffle aspiré sont appelés inverses par M. Havet', et transcrits par lui, d'après M. Ballu, avec les signes correspondants aux sons ordinaires renversés. J'en ferai autant. Nous avons :

i° <// que M. Ballu écrit m à tort, selon moi, car l' tv est continu, et le son qu'il s'agit de représenter est explosif. Un gros « baiser de nourrice » ne peut pas se faire entendre sans qu'il y ait occlusion complète des lèvres. Ce son a plusieurs significations , suivant l'expression qu'on lui donne. Fort , c'est un avertissement donné à un animal que l'on va toucher ; répété et insinuant, c'est un appel adressé aux animaux; enfin, très-bref et très doux , c'est une invitation à manger pour les petits oiseaux.

2°/! marque une douleur subite, fl I m stï brhlâ ! «// je me suis brûlé ! »

3° ;/ La langue collée au palais, après avoir fait le vide, se détache avec plus ou moins de force. Energique, / marque la désapprobation : ;/ / à tôr! « f! ''! tu as tort! » ; f / kô n e pà bô! « // ce n'est pas bo»i! » ; répété, il invite les porcs à manger ; très doux et très rapide, il sert à appeler les poules.

4° La pointe de la langue est reculée jusqu'à la position du k, elle fait le vide, se détache avec force et produit un son sec. On s'en sert pour exciter les ânes.

■ Mim. de la Soc. de ling., II, 22t.

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