CHAPITRE III
FONCTION DU LARYNX. — VARIATIONS DANS LA SONORITÉ DES VOYELLES NASALES ET DES CONSONNES
Les expériences utilisées dans ce paragraphe ont été faites avec l'oreille, l'explorateur électrique du larynx, ceux du nez, des lèvres, l'explorateur externe de la langue et le stéthoscope.
Les tracés sont reproduits par les procédés Dujardin au double de leur grandeur naturelle, ce qui permet de distinguer à l'oeil nu les parties essentielles, qui, autrement, ne pourraient être vues qu'à la loupe.
La sonorité est due à des vibrations qui ont leur point de départ dans le larynx et qui se propagent dans d'autres parties de l'organe vocal. Ces vibrations jouent un rôle considérable dans la parole. Il ne suffit donc pas, pour analyser celle-ci, môme au point de vue restreint de la physiologie, de rechercher quelles sont les régions d'articulation et de déterminer à quel point exact se forme l'obstacle qui , s'opposant au passage de l'air, produit le son.
Il faut encore savoir quelles sont, parmi les articulations , celles qu'accompagnent des vibrations laryngiennes , en d'autres termes , pour me servir de l'expression consacrée, quels sont les éléments sonores et les éléments sourds du langage.
Sont considérées comme sonores : toutes les voyelles , les semi-voyelles (y, w, tï»), les consonnes douces (b, d, g, v, ;'), les liquides (/, m, m, r). Sont regardées comme sourdes les consonnes fortes (/>, /, *, /, s,
On a même cru que p et bt t et d , k et g, f et v , s et € et ; ne sont respectivement qu'une même articulation différenciée seulement par l'absence ou la présence de vibrations laryngiennes. Deux groupes très voisins, 4 et /', s et i ont pu donner cette illusion.
On a dit aussi, et sans plus de motif, que les nasales (m, «) ne sont que des sonores (b et d) prononcées avec écoulement de l'air par le nez.
Ce sont des erreurs. Au fond de toutes les articulations se trouve un bruit caractéristique qui suffit à les distinguer. Les différences qui existent entre les diverses régions d'articulation en sont un indice certain. Au
reste, une expérience très facile et à' la portée de tous nous en fournit la preuve. Quelle que soit la théorie que l'on adopte sur le chuchotement, celui-ci n'est que la parole articulée, privée de vibrations laryngiennes proprement dites. Or, si l'on chuchote à des distances variables, l'auditeur distingue successivement tous les sons ou peu s'en faut, les sourdes en général plutôt que les sonores.
Voici les résultats d'une des expériences que j'ai faites à ce sujet. Les chiffres, on le conçoit, n'ont rien d'absolu ; mais il n'y a que les distances relatives qui aient ici de l'importance.
En chuchotant de façon qu'à 8 ■ aucun son ne soit saisi, et en me rapprochant peu à peu, je faisais entendre :
A moins de 8m, i;
A 7m 20, kl;
A 7", gi sonnant kt, mais moins fort; Après 6m, u;
A 6" 6o, jt et ft, qui n'étaient qu'un bourdonnement confus; A 6 m 5 5 , jt et d, sonnant tous les deux «l avec une force égale ; A 6m io, ht et pt, qui n'étaient pas sentis à 6 m 15, et qui sonnaient avec une force égale bi; Après 5", a; A 5m 62, tt;
A 5m 46, di sonnant tt, mais moins fort; — bt et pt sonnant pt; A 5 " 15, si et ^t sonnant si avec une force égale ; A 5-, jt, distinct de ft; A 4- 90,/*;
A 4™ 68, vt sonnant ft, mais avec moins de force; Après 3m, é sonnant tantôt /, tantôt 1;
A 2m, mi sonnant tantôt pi, tantôt bt; — é, distinct de »; — 0, œ, nt, li, ri ;
A I m, mi; — pi toujours clair;
A om 50, «; vt qui commençait A se faire sentir, mais aussi bien pour fi que pour vt;
A ora 25, bi et pi presque complètement distincts; — ft toujours clair; — vt 14 fois sur 18 nettement perçu vt, — dt net ;
A om io, gt qui se détachait presque complètement de ht; — ht pi, ft vt, tt di, très nets;
A om 05, gi parfaitement clair.
Il n'y a que si et $t qui restent indistincts, même prononcés les lèvres sur l'oreille. Quelquefois, cependant, # peut être saisi, mais il n'est jamais très certain.
FONCTION* DU LARYNX
Si l'on renouvelle l'expérience à voix modérée , on obtient, au point de vue de la distinction des articulations, des résultats analogues.
Dans une expérience où aucun son n'est clair à 9 m 60, on peut entendre : A 9m, d, e, i, 0, w; A 8" 55,/*.
A 7m 70, btt 4l\ — quelquefois si, plus rarement fi; A7",rf et fi très distinctement ; A 6", dt, mi, ni;
A $ m 70, ji,gi ;
A 5ra 50,
Les vibrations laryngiennes apportent donc aux sonores un surcroit de puissance, mais insuffisant pour qu'elles puissent égaler les sourdes.
Serait-il téméraire de conclure de là et des observations faites plus haut que toutes les articulations peuvent avoir une variété sonore et une variété sourde, qu'il existe, par exemple, un v sourd distinct de Vf et une / sonore autre que le v?
Il ne semble pas, d'autant que nous rencontrerons deux cas au moins où cette supposition est une réalité. Aussi, sans cependant prétendre trancher la question, au lieu de substituer une sourde à une sonore, ou une sonore à une sourde quand la sonorité naturelle de la consonne est modifiée, je me contenterai, dans les transcriptions suivantes, de marquer d'une apostrophe la consonne qui n'a pas conservé sa qualité naturelle, et qui apparaît dans mes tracés autre que dans ma prononciation intentionnelle.
Nous venons de voir que l'oreille seule suffit à distinguer les sonores et les sourdes quand elles sont isolées. Aussi n'y a-t-il pas de discussions sur leur qualité parmi les phonétistes, et les variations qu'elles peuvent subir sont-elles peu importantes. Il en est presque de même des groupes où entrent des liquides. Mais, dès que les muettes et les spirantes sont associées dans un môme groupe, l'éloignement joue alors dans les appréciations de l'oreille un rôle important, et les erreurs sont faciles. Toutes les consonnes isolées sont perceptibles à 5 m, tandis que tous les groupes de consonnes ne peuvent être sûrement décomposés qu'à 10 ou 15 centimètres. Les hésitations sont très marquées à 30 centimètres, et au fur et à mesure que la distance croît, les confusions augmentent.
A 30 e™, afoa, agsa, avpa et a\pa ont été entendus abqa, aksa, afpa et aspa. Mais ce n'est guère qu'à 1 » que les changements se produisent d'une façon constante- A cette distance :
i° % et / + sourde paraissent toujours assourdis. Voici des combinaisons où 1 a toujours été entendu s, et /, € : aipa, a^ta, ajpa, ajfa, ajta, ajsa ;
.. . , . . ,1 a~va atta \ aeka
il y a eu hésitation pour ar/a = ) \ ; a:ca — ; ajka — . ; J 1 ^ ( as/a' ^ I asta ' I ajga '
2a Toutes les sonores, placées devant les sourdes correspondantes, paraissent assourdies : abpa, avfa, adta, a^sa, ajta, agka sont entendus : appa, affa, alla, assa, aeca, akka;
3° Ont été modifiés : v et d devant des articulations du même ordre, v + p (avpa = afpa), d + s (ad sa = atsa) ; — k -f sonore (akba, akva, akda, ak'ia, akja, akga sonnent toujours comme s'ils avaient un g; — I -f g (alga — adga) ; — s -f <• (asea — aéra).
Les autres combinaisons restent distinctes. Ainsi apba, afva, aida, as^a, aeja sont parfaitement saisis.
A 2'", il faut ajouter l'assimilation : de /> + b (apba — abba); — de t + d, b, ï (aida = adda, atba — aJ/w, <7/^ =— adyi).
Des confusions se produisent entre des consonnes de classes ou d'ordres différents : akga — apga, et afva = apva.
Au delà de 6m, b et v + une sourde s'assourdissent = fl^/<r,
abta = rt/>/r/, «fart — apsa, abea — apea, abka — rt/wto ; de même «rte = etc.; — le / et k d deviennent indistincts, mais gardent leur qualité respective de sourde et de sonore : le premier sonne/; le second, v; — — les liquides /, ///, n, r sont toujours entendues telles.
Mais la distance n'est pas le seul facteur dont il faille tenir compte dans l'appréciation des renseignements que fournit l'oreille, il importe de ne pas oublier que cet organe est susceptible d'éducation , et que souvent il éprouve l'impression moins de ce qu'il entend que de ce qu'il a l'habitude d'entendre. Si je dis par exemple « mô pin' pyârê », « mon pauvre Picrret », ma sœur, qui est très habituée a mon patois, entendra « mô pov pyârl » par un v. Mais que je dise p<>pî>vpoy elle entendra pôf par une /. La raison de cette différence est tout entière dans des habitudes prises : pov existe isolément, et l'ensemble de la phrase a un sens qui lui conserve dans cette situation son individualité : il est entendu dans le groupe comme s'il était seul. Dans pôpàvpù qui n'a aucun sens, l'oreille n'entend que le son. C'est pour ce motif que, dans les expériences précédentes où j'ai employé l'oreille comme moyen d'analyse, je ne lui ai soumis que des groupes dénués de sens.
Ces constatations, outre qu'elles ont des conséquences, ont l'avantage de nous montrer qu'une expérimentation mécanique peut seule nous fixer sur les variations qu'éprouvent dans leur sonorité les éléments de la parole. Ht cette expérimentation en vaut la peine.
.Dans les transcriptions phonétiques que l'on donne aujourd'hui du français , on assimile tous les groupes dont les consonnes ont deux repré-
FONCTION DU LARYNX
sentants dans l'alphabet, l'un pour la sourde, l'autre pour la sonore. Il ne semble pas y avoir de doutes parmi les phonétistes sur ce point. M. P. Passy écrit donc nuise (médecin), zgô (second), avegjd (avec Jean), diddô (dites donc), etc. (Us sons du fr.). M. Beyer : ofiskûr (obscur), etc. (Fran- ^ôsisebe phonetik).
Quant aux articulations qui n'ont qu'une seule représentation dans nos alphabets (mj, n, n, l, /, r, y, tu, w), il y a encore quelque indécision. L'honneur d'en avoir discerné la variété sourde en français appartient a M. Ballu; celui d'avoir fait connaître cette découverte au monde savant, à M. Havet (Mim. de la Soc. de ling. « Observations phonétiques d'un professeur aveugle », t. II, p. 219). Les nasales sont exclues de cette catégorie par M. Havet, qui n'y voit que des sonores.
M. P. Passy écrit en conséquence avec des sourdes les mots comme peup/e, poutre, puis, pted, pouah, article, et môme après une sonore : poudre, tab/e. Mais il va bien plus loin que M. Havet, et il reconnaît des nasales sourdes dans la prononciation de quelques personnes : ham'çon , w'sieur, haw'ton, t/j'ailles, ensei^n'-tu. Enfin il admet prism sans restriction (Les sons du fr., p. 22-24). ^ ava't signalé dans sa première édition (p. $2) une r mi-partie sourde, mi-partie sonore dans près, et inversement dans article.
M. Franz Beyer marque du signe des sourdes : ou dans échouer, u dans puis, 1 dans pion, î dans peuple, cible, r dans pâtre, sabre; il incline fortement à admettre une partie sourde et une partie sonore dans / de plaindre, 17 mouillée de scintille, \'n de knout.
Ce sentiment parait général. Aussi M. Morf me reproche-t-il de n'en avoir pas tenu compte dans mon 0 Introduction à l'étude des patois » (fiotting. gelebrte ani., 6 janvier 1889, p. 15).
Je ne pouvais donc me dispenser d'étudier la question pour mon patois. J'avoue que, si je m'en étais rapporté uniquement au témoignage de mon oreille et au sentiment que j'ai des sons que j'émets, je ne m'y serais pas arrêté. Je n'avais conscience d'aucun changement survenant dans la sonorité de mes consonnes. Mais la question n'en était que plus attrayante. Ne me trouvais-je pas en face d'un phénomène naissant et au début d'une évolution encore inconsciente? La méthode graphique, du reste, me fournissait un moyen sûr et facile de trancher la question. Tout, en effet, se réduit à savoir si, pendant telle ou telle articulation, le larynx vibre ou non. Or, en plaçant le son a étudier entre des articulations dont la lecture est facile, comme des labiales par exemple, en comparant des mots renfermant ce son avec d'autres ne le contenant pas , on est certain d'atteindre la vérité.
J'ai à ma disposition, pour cette étude, non seulement les tracés pris en avril 1889 et renouvelés en juin de la même année pour savoir si je possédais réellement une variété sourde des liquides et des semi-voyelles, et beaucoup d'autres recueillis dans des intentions tout à fait différentes, mais encore les expériences systématiques que je viens de faire (1890) afin de pouvoir embrasser le phénomène dans toute sa généralité.
Je n'ai rien a dire sur les voyelles buccales : toutes celles que j'ai inscrites sont sonores. Nous n'avons à nous occuper que des voyelles nasales et des consonnes. Ces dernières, nous les considérerons successivement dans les deux situations où elles se rencontrent : isolées et groupées.
Voyelles nasales.
La nasalité varie suivant la nature de l'articulation après laquelle les voyelles nasales sont placées. Complète à l'initiale et après s, c, et probablement toutes les continues , elle manque dans les premiers instants de la voyelle après p, b, t, k et sans doute d et g- Ce fait m'a apparu dans le tracé du groupe artificiel ôpôptô.
Fig. 56.
Vitesse D.
Lèvres
Le premier ô commence au même point pour le nez et pour le larynx; tous finissent en même temps pour les deux organes. Le dernier semblerait faire exception ; il n'en est rien cependant : l'arrêt anticipé du larynx est une erreur d'inscription qu'aident a corriger d'autres tracés (cf. fig. 51). Mais le second et le troisième ô commencent plus tôt pour le larynx que pour le nez.
Il en est de même dans àpàsbà, ôko (groupes artificiels), pàs « pense », pôpô « pompon », pd « pont », iittl « aman », tâ « tant », kâ « qu'en », etc.
FONCTION DU LARYNX
Dans sô « sont », s? « sans »tfôrs ? ptlyô « force un peu », (âtrli « chantriez », il y a accord complet entre le nez et le larynx.
Ce n'est pas là une particularité de mon patois : la prononciation de M. Jean Passy est sur ce point conforme a la mienne. On peut donc croire que ce phénomène tient à des conditions organiques générales.
Consonnes isolées.
Pour les consonnes isolées, il y a lieu de se demander si quelques-unes ne subissent pas des variations de sonorité par suite d'une évolution propre, ou en raison de leur position.
Dans le premier cas, entre un phénomène qui ne se produit dans mon parler que pour lesspirantes sonores/, v. Ces consonnes, qui commencent sonores et finissent de même, sont souvent sourdes au milieu, en sorte qu'il serait juste de les appeler des médio-sourdes . Le cas est presque constant pour / et i; il est rare pour v. J'ai observé le fait, non seulement dans des expériences sur des groupements artificiels, a/a, ayi, ûpiipjti, trptïpjà; tptpji, mais encore dans des phrases complètes : k ï puj... « que je puisse... »; k n âjâ... « que nous allions... »; ïjur... « un jour... »; k vû vt'ijl ànâ... « que vous vouliez aller... », etc. (V. les fig. 92 et 93.)
La concordance qui existe dans certains tracés entre les vibrations du nez avec celles du larynx , comme on peut le constater dans le tracé de
Nez
Larynx
Lèvres
Ipîptf, ne laisse aucun doute sur la réalité du fait: Je n'ai que trois exemples pour v : si viv fôrsàvf... 0 si vous vous for-
Fig. j8.
-or-
ciez... »; y rîi1*... « il y avait... »; âiyâ... « avaient... » (deux fois), tous empruntés au discours suivi.
En dehors de ce cas , la place des consonnes est un facteur nécessaire pour la production des changements qui s'observent dans leur sonorité.
Les consonnes finales accusent une tendance à s'assourdir. Les exemples les plus caractéristiques nous sont fournis par b et par m, En voici un de m pris dans deux mots appartenant à la même phrase : dans le premier, elle est sonore; dans le second, a moitié sourde. (Voir encore le tracé, fig. 47, inscrit dans le même moment.)
Fig. 39. V« D.
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La raison de cet assourdissement est dans le repos prolongé qui suit. Le même fait se manifeste dans le reste du morceau et dans le suivant, inscrit trois mois plus tard (les repos sont marqués par des virgules) : l jur kô y âii fin Ont l fin fitnit kàvyà sit Sfà — U pA jin k âti $ro kit m ri... — y àtyâ mâl&rti, ntàlœru ki'im là pyerl... — ê sir kè Vint*, l là fivm\ ûtyil à si eôfd... — kvfi-tû mâ pov fthn , ki dtsî l ôtn,... « Un jour il y avait un homme et une femme qui avaient sept enfants. Le plus jeune qui était gros comme rien... Ils étaient malheureux, malheureux comme les pierres... Un soir que l'homme et la femme étaient à se chauffer... » Les trois m entièrement sonores se lient aux (mots suivants; les cinq assourdies sont suivies d'un repos.
Cependant le fait qui paraît ici général n'est pourtant pas constant. Nous sommes donc en présence d'une tendance plutôt que d'une loi.
Les consonnes sonores placées entre des voyelles nasales sont souvent sensibles à l'explorateur du nez, et on les voit marquées par des vibrations de cet appareil. Mais il ne faudrait pas conclure à leur nasalité, car elles ne sont jamais accompagnées d'un écoulement de l'air par le nez comme il arrive pour les nasales.
De sourdes intervocaliques devenues sonores, j'ai quatre exemples. L'un tout à fait accidentel est dû a l'influence d'une nasale précédente, ou, pour mieux dire, à une vraie erreur de prononciation. dyhb{ tûn àpurî « Diable