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Les chiffres relevés dans ce chapitre 'nous permettent de faire les constatationssuivantes :
i° Les voyelles isolées ne se distinguent pas, dans les limites de la voix ordinaire, par une hauteur musicale propre à chacune d'elles. En effet, émises à la suite les unes des autres, elles conservent sans peine le même ton (p. 122). L'expérience signalée p. 114 ne saurait faire difficulté, car les voyelles citées n'ont pas été prononcées dans le même instant, et puis les différences de ton qui existent ne peuvent être attribuées à la hauteur naturelle des voyelles, attendu que ô et é ont été dits sur un ton plus élevé que à et c. Cette remarque nous permettra de pousser plus loin que pour la quantité notre étude sur le discours suivi, où nous ne serons plus astreints a ne comparer que des sons identiques.
HALTIXR MUSICALE DES SONS
20 Les consonnes sont en général moins aiguës que les voyelles : 1 k-r è (p. 126), €-a — /- — a, etc. (p. 123), s--a — a (p. 123).
Plus rarement, elles sont du même ton : k~à — -c a (p. 123).
30 D'ordinaire le voisinage d'une voyelle rend la consonne plus aiguë et celui d'une consonne abaisse le ton de la voyelle : m — m — -a (p. 135)
fa — va (p. 121), voir surtout le beau tracé reproduit fig. 115 : 320 300
40 La voix (je veux dire la mienne) varie souvent de hauteur
pendant la durée d'une même syllabe : by ï (p. 125)
baf. -a (p> I2Ï) ai u (p. 126).
Ces chiffres ne rendent qu'imparfaitement compte du phénomène. Il n'y a pas changement brusque de ton, mais progression régulière; on voit très bien les vibrations devenir de plus en plus larges ou étroites, par conséquent de plus en plus lentes ou rapides (voir fig. 115). Pour donner une idée exacte de la chose, il faudrait mesurer chaque vibration. On a pu remarquer, dans les tracés (fig. 73), que le régime du souffle varie aussi pendant l'émission d'une voyelle qui me donne une impression unique.
50 II existe un rythme musical, comme il existe un rythme temporel et un rythme intensif. Mais ce rythme nous apparaît moins entravé que les deux autres par les conditions matérielles de l'émission, et le plus apte par conséquent à rendre les nuances de la pensée.
Dans les groupes artificiels, il semble peu différent des rythmes déjà étudiés. Les mots de deux syllabes ont, d'ordinaire, l'accent d'acuité sur la seconde syllabe qui se trouve plus aiguC que la première d'un intervalle qui varie en moyenne entre un ton et un ton et demi.
Même, dans le discours suivi, lorsque rien ne contrarie le rythme musical naturel, nous trouvons la même différence dans les mots de deux syllabes. Ainsi nous avons rencontré ptisâ « passer » avec 400 et 480 v. s. (p. 126 et 128), kâvyâ « qui avaient » avec 300 et 360 v. s. (p. 130).
Une seule expérience (p. 123) donne des résultats différents. Nous y trouvons :
i™ syll. < 2' syll., 6 fois; =, 6 fois; >, 3 fois. Comment expliquer ce fait unique ?
Je n'y vois qu'une seule raison. Je me suis livré à ces expériences immédiatement après des expériences analogues de M. le docteur R. qui, ai-je dit , est bourguignon , et qui a conservé la tendance naturelle à ses compatriotes d'élever la voix sur l'avant-dernière syllabe (voyez p. 121). C'est sous l'influence de ce que je venais d'entendre que j'ai dû modifier mon accent naturel. Ce fait a sa signification : il montre que l'accent d'acuité n'est pas bien solidement fixé chez moi sur la dernière syllabe , et qu'une cause légère peut en amener le déplacement.
Les groupes de trois et de quatre syllabes ont tous un accent d'acuité sur la dernière syllabe. La première syllabe a été une fois la plus aiguë du groupe. Mais cela n'a rien d'anormal, et n'empêche oas que le rythme musical ne concorde avec le rythme intensif et le rythme temporel.
Mais où une différence se manifeste c'est dans le traitement des atones, des toniques secondaires, et surtout dans les phrases.
Les groupes oxytons contiennent les formes suivantes, où les degrés supérieurs d'acuité ou de gravité sont marqués par la répétition du signe ;ouc
i° u 1 1 6 fois.
20 \ 1 ; 2 fois.
30 > \ n 2 fois.
40 m \ u ; 1 fois.
Nous y voyons se dessiner les formes dominantes dans le discours suivi, dans lequel l'acuité suit une marche croissante ou décroissante et dépasse le cadre des rythmes intensif et temporel.
Les groupes terminés par une atone ont l'accent musical à la même place que l'accent historique, alors môme que l'atone est devenue plus longue et plus intense que la tonique. Ainsi \di là ka]e(tî (p. 122) donne ' \ — 440, 400 v. s. pour une durée de ^ et de seconde. Il en est de môme dans le discours suivi quand le mouvement de la phrase n'exige pas un déplacement de l'accent musical; par ex. : kôkifti (p. 127) : u / t — 480, 600, 520 pour une durée de 6, 8 |, u \ centièmes de seconde; ûb(ï& (p. 127) : m ; « m — 560, 520 et 560, 500 et 400 v. s.
6° La phrase est un chant dont la mesure suit l'intensité ou la quantité des syllabes, et la mélodie, avant tout, les mouvements de la pensée.
hauteur musicale des sons.
L'accent d'acuité frappera volontiers les syllabes les plus intenses et les plus longues, mais il n'y est pas lié. Les atones posttoniques peuvent le recevoir. Dans ànillftl àgtï ? « en ont-elles eu ? » l'jf a porté l'accent temporel puisqu'il a duré ^ de seconde, et Yt final ^ seulement; il a dû aussi porter l'accent d'intensité, c'est ainsi du reste que je le sens. Mais c'est VI final qui a reçu l'accent musical : 500 s. v. contre 400 à IV précédent (p. 127).
Inversement des toniques intensives peuvent devenir des atones musicales dans le corps même de la phrase : kèl utî tàt (p. 127) : 1 / | u — 320, 440, 420, 480 v. s.; mô pçvpyâri,.... (p. 124) : / 1 ui — 480, 440, 440, 420 v. s.; mà pl)v fœm,.... (p. 132) : m u — 480, 340, 280 v. s.; ï prâdrtb l li d pul.... (p. 126) : iu u u w vi — 440, $00, 480, 480, 440, 440, 440 v. s.
Les finales de phrases, lorsqu'elles sont conclusives, comportent une ou deux atones La B. pôtrïn (p. 125) : m — 400, 360 puis 320 v. s.; [pr fer] pûsà kôkï (p. 126) : m | 1 « — 440, 480 | 440, 300 puis 240 v. s.; .... [k mà kô)kôtl àvyâ pôçtï (p. 127) : /m | u > | vu uw — 600, 520 | 400, 440 | 360, 280; . . . tàkè dçtrefe (p. 125) : ; u; ; « — 440, 400, 500, 440,
Lorsque le mouvement de la phrase fait concorder les divers accents, l'acuité normale est accrue sur la syllabe frappée : M pôpô!... (p. 128) : 480, 600 v. s.
Note sur les sons disparaissants.
Nous avons déjà eu l'occasion de considérer certains sons en train de disparaître, et nous avons pu constater que les premiers pas dans cette voie sont marqués : pour les consonnes sonores, par la perte des vibrations laryngiennes; pour les voyelles, par une diminution de l'intensité et de la quantité. Il serait inutile de revenir sur ce sujet, si je n'avais a rapporter un fait qui n'a pas trouvé sa place jusqu'ici et dont l'importance est considérable. En effet, il nous montre, non le commencement, mais la dernière étape d'une évolution ; et il nous révèle la présence d'un je ne sais quoi qui remplace une consonne disparue.
Frappé par la différence qu'il y a dans le parler d'un Lorrain (La Chaussée, Meuse), entre àp « arbre » et le composé normal hp, différence
que j'attribuais au p représentant d'un ancien b, j'entrepris une expérience pour résoudre la difficulté.
Dans les tracés que je pris, rien ne décèle une articulation spéciale pour le p de hp « arbre » ; mais un espace sourd marque la place de IV, tombée pour l'oreille. La comparaison des deux tracés, si l'on rapporte l'instant où le larynx cesse de vibrer avec celui où les lèvres se ferment, ne laisse aucun doute à cet égard.
Rg. 116. V»« C.
Larynx
Lèvres
à -p (arbre) t\ p
Qu'est-ce que cet espace sourd?, est-ce un simple silence? est-ce un bruit? Sans avoir la certitude, je pencherais pour la seconde hypothèse en raison du son étrange qui frappait mon oreille et que j'attribuais à tort au p. A coup sûr, ce n'est plus une r.
Ainsi les lettres vivent encore alors que nous les croyons mortes, et leurs derniers moments nous échappent comme leurs premiers.
Les conclusions de cette première partie sembleraient appeler des modifications importantes dans la graphie de mon patois. Toutefois je résiste à la tentation de les faire. Comme elles échappent toutes au contrôle de mon oreille, je serais exposé à une foule d'erreurs. Je continue donc à écrire mon patois comme je l'entends. Le lecteur pourra toujours, pour des cas particuliers, se rendre un compte exact de la réalité en se reportant à ce qui vient d'être dit.