VOCALISATION DE
Les langues slaves nous ont renseigné sur la nature de 1'/ qui s'est transformée en u devant une consonne, vers le xc siècle, dans le centre et le nord de la France. C'est une / qui participe à la fois de 17 et de l'«, la langue occupant a peu près la position de 17 par la pointe, et celle de \'u par la racine. On peut l'observer actuellement dans certaines régions des Alpes, par exemple à Lémié (vallée du Viu) : i fàvi « les fèves ».
La vocalisation est toujours apparente dans le corps des mots ; mais elle peut être douteuse à la finale. Grâce à la persistance de Ts casuelle dans
CONSONNES
les pluriels des noms, on a eu deux formes pour le même mot, cheval et chevaus, couteî et couteus, etc. Ces deux formes ne sont restées que rarement, comme dans le français littéraire cheval, chevaux, et certains patois ivû, jvà, hall, bùtyà (pays de Caux), ou pour des noms d'objets qui emportaient avec eux l'idée de singulier ou de pluriel, comme dans l'Aude, sï^il « ciseau de maçon », si^kv « ciseaux de tailleur » (Pépieux), dans le Cantal, iïtf? et tltfiv (Salers), dans le Lot, èiftl et iljho, dans l'Ardèche, si^fl et sl$w (Montréal, canton de Largentière), etc.
Le plus souvent l'une des deux formes a supplanté l'autre. Dans le centre de la France (Limousin, Angoumois, Saintonge, Poitou, Berry, partie de l'Auvergne), c'est le pluriel qui l'a emporté. A première vue, on pourrait croire que les formes de Cellefrouin, (tvà, kùte, ko, sortent des singuliers caballum, culteli.um, collum, par la chute de 17. Mais on se tromperait. Elles remontent bien à d'anciens chevaus, cuteus, cous.
Le groupe êl a développé un a dans le nord de la France, et la limite du territoire où ce fait s'est produit confine à notre domaine. Ainsi nous avons hità « couteau » à Bioussac, à Ruffec; kûto, i<edè « veau », bbyét « Beaulieu » à Bierge, Saint-Gourson, Nanteuil, etc.
La vocalisation de 17 ne se montre à Cellefrouin que dans les chartes de la seconde moitié du xic siècle. Le recto du Cartulaire en fournit cinq exemples : un nom propre, Giraudus (K. r, 77, K. r. 7/1 a f., an. 1060- 1108), gerald; un mot qui paraît être un surnom formé de mal : Maunegrei (Ibid.); l'adjectif autra répété deux fois, et l'article aus (K*. r. f. 8 et 9, an. 1076-1 101).
Dans le verso, les exemples se multiplient : Granaut (1/2); deu « du » (1/6); Arhaudo (1/1 a. f.), haribald; Chasten (une signature, 2/1), castellum; Chauvet (2/9), cf. Calvct (K. r. 2/17); Mouto (2/26, deux fois), cf. Multonii (4/8); Auberti (2/34), adalbert; Cougant (3/26), cf. Colghant (K. r. 10/ r8); au^ « aux » (3/28); Fulcaudus (3/38), fulcuald, etc.
Dans le Censier, la notation par u est de règle : Pineus, Chateu, Thareus, Tareu, vinhaus, Chambau, Geyraus, Vidau, Goutter, Granaut^, Grattauda, Bolhou cf. Bolbola, telhou tillîolum, Piueu, Pineus, deu « du », deus « des », Pebareu, Chautorteu « Chaud-Tourteau » cf. Chautortela, etc.
L7 ne se trouve que dans des noms propres latinisés : Galterii, Reginaldi, Geraldi, Bofelli, Tarelli, Armldi, et le nom du lieu Colgan.
Ces graphies, au reste, nous apprennent assez peu de choses, puisqu'elles ne reculent pas la date connue du phénomène.
Par bonheur, la phonétique nous donne des renseignements plus utiles. En français, la comparaison de fauche falcat, et de oie auca, prouve que
la vocalisation de I'l est plus récente que celle du v, et qu'elle ne peut remonter jusqu'au latin vulgaire. Dans le patois de Cellefrouin fie et èe pourraient être contemporains. Mais nous avons des données sur un autre point, l'influence de la voyelle précédente sur la vocalisation de 17. Comparons les séries suivantes :
PULLICEM * pullid^e
POLI.ICEM
*po1lid% *poldy
*pon^e
RU.MICEM
*rumid%e
SAL1CEM
*salidtf
*puldie
* rendre
•sah%e
* puu^e
*rônd\e
*sald^e
*rônd^e
* sandre
foi
rddrl
sôdri
On voit par là que la présence d'une consonne antécédente a exercé une influence conservatrice sur l'élément occlusif de d^, puudçe et poudre ayant perdu leur d, tandis que rôndy a conservé le sien. Or la série de salicem, conforme à celle de rumicem, montre que d^ s'est comporté après al comme après une consonne. D'où il suit qu'A Cellefrouin I'l s'est vocalisée après a plus tard qu'après o et u.
J'ajouterai , quoique ce ne soit pas Cellefrouin qui nous l'apprenne, que la consonne suivante a eu aussi son influence sur la vocalisation de I'l. Le fait est clair dans l'Aude. Là, à côté d'âwtô ai.ta, kâlwdô calda, fàwsèlô dim. de ealcem, kâivsâ calceare, on a : àlbô ai.ba « le point du jour », hlltiirddô « rosée du matin », hhîpô talpa. Dans les Alpes aussi, L n'a pas eu devant les labiales le même traitement que devant les autres consonnes : màrvà malva, tsàdd calda (haut de la vallée d'Aoste).
Enfin nous avons la preuve que la voyelle issue de I'l était bien un «, et non pas un u par le traitement de
PULLICELLA PULLICEM
puwela puud^e puucele puu^t pyosiit pybii
L'intermédiaire entre / et Ô ne peut être que fi.
VOCALISATION' DU y
Les cas de vocalisation du y sont encore reconnaissables dans le patois actuel, comme nous le verrons en traitant des diphthongues. Ce sont :
i° p de captivum, chyiieu (C. 3/1), e'ctï. Le traitement insolite de ce mot a fait croire avec beaucoup de probabilité à M. Thumeysen que nous avons là un cas d'influence gauloise (Keltoromaniscbes, p. 16).
CONSONNES
Le celtique a rendu le p spirant dans le groupe pt et l'a ensuite vocalisé en i. Ainsi nous avons :
Ind.E. SEPTM.l.SEPTEM sk. NAPTI, 1. NEPTIS 1. CAPTUS, al. haft
v. irl. secht v. irl. necht v. irl. cacht
— — cor. (xin* s.)caid « servus »
br. seii, gai. saith br. nii « neveu », br. keai,kei « misérable »,
gai. nith gai. caeth.
Cette transformation parait postérieure en Gaule à l'an 214, puisqu'il y avait à cette date un roi du nom de moenicaptus « esclave du Main » (D'Arbois de Jubainville, Noms de lieux, p. 420). On peut donc croire que CAPTivus en entrant dans notre pays a trouvé l'évolution en train de se produire et qu'il l'a suivie.
2° T, D, devant r : petrina, peyrina « de pierre » (C. 9/34); *fratrasc-ariis, freynaclxriis (C. 7/1); dividere, deveira (K. r. 8/2 a. f.); cf. qvadrifurcum, quairefurc (ch. de Bourg-Char.), Notra (Chartes du M.-Ag) « Nouère ». Autres exemples dans Gœrlich. — Aujourd'hui,/^, pkr, etc.
3° Y + s final, et c final en latin : magis, mais, Saint-Claud , màé, Cellefrouin, mâ. — illac, ecce-iiac, "lai, *sai; St-Cl. îài, sàè, C. là, sâ.
40 di et peut-être ti devant une voyelle caduque : podium, poi (K. v. 1/6 et 2/9), pui (g1); medietatem, meitat (K*. r. 8/26), mhâ; puteum, pwë; mais adpodiat, apiïy; adpodiare, âpiïya.
50 g contigu ;\ n, et c -f- t avant l'accent : pugnum, *poin, pwl; jungere, * joindre, jldr; *vocitare, voidar, i-uvdâ; lactuca, *lailuca, Ihûj; direc-
Dans la syllabe accentuée, il y a des traces de vocalisation après a, il n'y en a pas après u : factum, f?; factos, fai^ (K*. r. 8/27); facta.m, fit; * lacte.m, i(; fac're, faira (K*. r. S/23) fîr'> — mais fructum, frû ; conduc're, kddiîr. Y a-t-il la un double traitement ou invasion de formes françaises? Je ne sais. A Bcaulieu, « faire » se dit far; de la, le substantif àfârâl « troupe encombrante » — cf. affairai!, Vienne, Deux-Sèvres (Lalanne) « grand troupeau » — Il se peut donc que fer soit une forme empruntée ou propre aux compost-s syntactiques. D'autre part, 1'/ du Carlulaire (faira) ne prouve pas qu'il y ait eu vocalisation complète. Nous trouvons de môme boscum, bois (K*. r. 8/23); or, il paraît bien que la forme indigène, quoique nous disions buv, soit bô, conservé comme nom de lieu (lu bo, champ voisin du Temple); un y vocalisé n'aurait pas dû, semble-t-il, tomber si tôt. Quant A fé, le, ils sont rendus douteux par les formes de Saint-Claud fa, là, cependant on peut y voir, au moins pour
ft, une forme préconsonnantique, correspondant à un fâ final que nous trouvons dans ni Jà (G1) « ne fait » (non).
Il ne reste plus de traces de vocalisation dans le traitement de gd,
GT : FRIGIDUM, fri ; FRIGIDAM, fïtd \ DIGITUM, dt.
Le c, suivi d'une voyelle caduque paraît être tombé sans se vocaliser. Nous disons, il est vrai, knit crucem ; mais dans des litanies burlesques, nous avons kru rimant avec tu Cette forme kru est celle de Saint-Claud où c et ti ont eu un sort commun : krû « croix » et pu « puits ». C'est cette concordance qui rend douteuse à mes yeux la forme pwl de Ccllefrouin.
Le y qu'a dû donner le d secondaire de d^-*~ me et Ti ne s'est pas non plus vocalisé, puisque nous avons plàtfr placere, rûçû rationem, àvt@
INVITIATUM, etc.
Enfin le c n'a pas développé de y, et par conséquent donné naissance à un 1 dans acucula, ûgùk; acutiare, àgù^û.
En est-il de même dans acrum, macrum : Saint-Claud, àgr, mâgr; Cellefrouin, egr, megr}
On peut craindre que les formes de Cellefrouin ne soient pas indigènes. A côté de râ^ù, sâqu, nous avons rè\û} si^u. — ïgr et megr n'ont-ils pas été plus heureux en étouffant complètement àgr et mâgr ?
La question, on le voit, présente encore bien des obscurités et exige des recherches plus étendues.
VOCALISATION DE b ET DE V
Nous avons déjà indiqué la vocalisation du b, certaine dans br (faber, Faura, v. Gœrlich), possible dans bl (p. 204). Il n'y a que deux autres cas à ajouter : "tabonum, tè; sambucum, *sabucum, sà.
Le v vocalisé ou tombé est dans captivum, cheyticu (C. s. t. 7/5); ebaytieu (C. 3/1) c'cti; bovem, bu; clavkm, klh ; clavum, Hb. Nous y reviendrons à l'occasion des diphthongues.
§ 7. — Formation de consonnes nouvelles.
Dans le livre de l'état civil des consonnes, les articles les plus nombreux ne sont pas pour les naissances. Quelques lignes ici nous suffiront. Les
1 Au moment où la procession des Rogations passe sous un cerisier, le curé demande à son sacristain, sur l'air des litanies : « A qui sont ces belles cerises ? » Sur le réponse qui lui est faite, il réplique : « Posez la kru. » Et le sacristain reprend : « Montons-y tous. »
COXSONNES.
consonnes qui se sont produites par voie organique depuis l'époque latine se réduisent à un bien petit nombre.
Dans la période contemporaine nous n'avons à constater que la naissance d'un y qui se produit entre une voyelle et uni: s û yi sô pour s ù i sô « s'ilp y sont », et d'un v qui se prépose àuntt/ initial, vutâ pour wà, *ûâ « oui », vtveti pour vAtt, *û ht « il était », vwi\ pour uil, ovicula. Les deux formes existent à côté l'une de l'autre.
La production de la consonne n'est donc pas une nécessité organique dans le pays. Ailleurs, il peut en être autrement. Ainsi, j'ai entendu à Boussolin (vallée de Suse), un chantre qui n'a jamais manqué d'intercaler un v entre un 0 (w latin) et une voyelle, par exemple, sensovum defectevi sensuum defectui. Pour arriver à /, «, ou s'en écarter, les organes passent par la position d'un y et d'un v au moins bilabial. Lorsque le mouvement se fait vite, l'oreille ne perçoit pas la consonne. Mais que ce mouvement se trouve ralenti, qu'un léger repos se fasse en cette situation, que, de plus, pour le v les dents prennent un point d'appui sur les lèvres d'en bas, et, sur le champ, les consonnes se montreront très clairement, elles prendront vie et se transmettront aux générations nouvelles.
Dans la période ancienne nous avons le phénomène analogue de l'épenthèse. L'hiatus produit par la chute d'une atone entre une consonne et / r, a été comblé par un b après m (cameram , eabr ; tremulam , trâbf) par un d après n s sonore (minorare, mâdrâ; cinekem, sâdr; jungere, ildr; miserunt, misdren (K*. r. 8, dernier mot); par un / après s, c : *ESS£RE, Ur; ciceram, sitr ; recrescere, rikrïtr, mais plus souvent rikrètà refait sur le modèle de la tn conjugaison. Ce verbe est devenu actif et a le sens de « remplir de nouveau un pot qui a perdu du liquide par l'ébulition ».
L'épenthèse est moins étendue dans le patois de Cellefrouin qu'en français. Elle n'a pas lieu entre l et r : *excalorare, Ubrâ; molere, mûr; fùrô « faudra ». Mais les formes influencées par le français, màdr, fûdrâ, se répandent ; vu drô « voudra » me parait seul employé. Quant à teôrâ, qui a un sens spécial, différent de celui d'échauffer, et qui signifie surtout a réchauffer avec la chaleur animale », il s'est imposé au français régional.