‹ Les modifications phonétiques du language, étudiées dans le patois d'une famille de CellefrouinChapitre 67 sur 93 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CRÉATIONS ANALOGIQUES

Nous n'avons pas à nous occuper ici du choix que la langue fait entre plusieurs radicaux d'un même mot pour ses combinaisons nouvelles, ni de l'extension donnée à certains suffixes au détriment de certains autres, ni des formations nouvelles faites à l'aide de suffixes anciens. Tous ces faits sont en dehors de notre sujet. En effet, que la langue, oubliant, par exemple, l'ancien radical av hab-ere, qui pourtant existe dans quelques personnes du présent de l'indicatif et à l'imparfait tout entier, ne reconnaisse plus comme exprimant l'idée Savoir que le radical plus nouveau ay habe-am, du subjonctif, et s'en serve pour un nouvel imparfait ày-àv ; que les flexions de certains temps et de certaines conjugaisons s'étendent à tous les temps et à toutes les conjugaisons; que des mots nouveaux naissent de nouvelles alliances de radicaux et de suffixes anciens ; il n'y a là qu'une simple utilisation de matériaux dont la constitution phonétique nous est connue.

Mais, à côté de ces combinaisons, il y en a d'autres qu'on peut appeler en un sens des créations, parce qu'elles forment des unités nouvelles douées d'une vie propre en dehors des groupes où elles ont pris naissance. Ce sont les suffixes développés et les suffixes nouveaux. Nous devons nous y arrêter un instant.

SUFFIXE DÉVELOPPE -àr't.

Le suffixe -ta -v.x uni au suffixe -erium a donné -tri : târmtntrt (G *), « Corméncrie ». Cette formation, féconde en français, est restée presque improductive ;\ Cellefrouin. Mais une combinaison qui a pris une vie singulièrement active, c'est celle de ce même suffixe -ta avec l'infinitif de la première conjugaison -are. De là est né le suffixe nouveau -tri, qui peut se souder à tous les infinitifs qui ne contiennent pas déjà un R pour en former des substantifs verbaux. Rien n'égale la facilité avec laquelle le paysan crée des mots de cette sorte. S'il veut dire avec une certaine élégance que son appétit ne va pas, que la soif le tourmente, il aura

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recours à cette combinaison : kwt ' kél mljrî kt n và pà, tnè pr lâ bàr\ kô nvà k trô byl « ça est cette mangeric qui ne va pas, mais pour la hoirie ça ne va que trop bien ». Souvent, le besoin du moment fait ainsi naître des mots qu'il ne faut pas s'attendre à retrouver dans la suite. Ainsi je recherchais un jour la raison de je ne sais plus quel phénomène, et je prenais comme exemple le verbe chanter. Ma mère, à la fin, perdit patience et me demanda si je n'aurais pas bientôt fini avec ma clxintcrie : n brà tu pà byèlS fini dvëk là eàtri. Une autre fois que je m'étais intéressé au verbe ràpyôld « ravauder », ma mère me demanda : 1 à tù tnl àn lekri M râpyolrt « l'as-tu mis en écrit cette rapiôlerie ». M™* de Mouillac n'était pas non plus embarrassée pour forger les mots. J'étudiais, tout en causant à table, le suffixe •irî. Elle, pendant ce temps, découpait un gigot avec un couteau mal aiguisé. Comprenant l'objet qui me préoccupait, et voulant me fournir un nouvel exemple, elle dit avec esprit : Une, w un byl beyd d ànâ à l à^û^ri! « tenez, il aurait bien besoin d'aller à YaiguiserU l »

La formation de ce suffixe est facile à comprendre. Dans le composé portar-ia, par exemple, les deux éléments, comme les deux idées, sont restés distincts tant que le verbe est resté portât. Mais, du jour où l'infinitif a été réduit à porta, I'r s'est trouvée isolée. Alors, abandonnée par le verbe, elle a paru à l'esprit faire partie du suffixe, et lui est restée attachée.

SUFFIXES FORMES AVEC LE DIMINUTIF -fi.

Le suffixe -fi, -onem , s'ajoute soit à des radicaux, soit a d'autres diminutif. D'âjàs « agace » on fait àjàsîi, de mU « miche » mi ai, de pte « poche » pôal, de (jf.nl l « guenille » c^nïju, de min (appellation amicale de la chatte) tnimi, de grhj « croûte de pain » cr/yri « grignon », i\\J<;rbts « écrevisse » ûçrbhiï, comme anciennement, avant sans doute la fondation du monastère 1 (si le mot est local), de morg*, 'monicum, *monigo, *mong « moine », on a fait mftrgû (terme injurieux, non compris aujourd'hui, qu'on applique aux enfants, kœ mùrgà d drôl « ce petit moine de drôle »). En combinaison avec d'autres diminutifs, nous avons pùl-te-ti « petite pouliche » de pùlU, *pull-icca ; vln-fc-à, petite vïnôe « petit vin » ; pln-te-A, le petit de là pinik « la petite Pinaud »; fil-ôe-u, petite filôe « fils qui se trouvent dans certains légumes un peu durs » ; — pyârôlû, petit de pyârô « petit Pierre » ; jânôtû, petit de jânô « petit Jean » ; — pin-ûs-ù, le petit

1 Ce qui me le fait croire, c'est la conservation du g , qui, à cette époque se serait assourdi à la finale. J| 1 Exemple \ ajouter page 222.

de là plnâs « la petite Pinaud » ; pfî-ds-ft, petite ptlûs « morceau de peau détachée d'un fruit » ; muj-às-it se dit petit garçon (mûjâs, d'une petite fille); — bûk~ll~iï, petit de la bftkll, nom d'amitié de la chèvre; ieârd-ïl-û, petite ètârdïl « écharde ». Il faut sans doute ajouter à cette série le diminutif -in, -ineum, que nous ne possédons qu'associé à un autre suffixe : pèt-in-ôt fém. -<V, « petit », gràd-ino, fém. -od, « un peu grand ». H est vraisemblable aussi que l'on a eu un diminutif -in (cf. français diablotin) et un suffixe -ïs, correspondant à -as. En tout cas, par une opération simple de l'esprit, les deux diminutifs ont été fondus en un seul, et l'on a eu les variantes -Uû, -ôeû, -ô(ii, -àsù> -//m, -ïqû, et, eût-on dû en emprunter la première partie à des radicaux, -Inu, -ïsû. Tous ces suffixes nouveaux ont le même sens que le simple, sauf -àsii qui a quelquefois une nuance péjorative. Les raisons qui, dans certains cas, font préférer les uns aux autres, relèvent de l'esthétique, et dépendent de la forme du radical. Supposons que nous voulions donner un diminutif aux deux noms Gretut et Chambre. Nous ne pourrions pas créer grenu ou grènttû, ni (àbru : l'oreille s'y refuse. On a fait grinlai, eObrôtû. On a aussi, sans que la forme correspondant au premier diminutif existe : plricû « petite poire », bwèrlcii, petite couronne en vannerie dont on se sert pour bwtra « blanchir »yles châtaignes, gàdietï o lucarne » d'un radical qui se trouve dans gâdïlâ o guetter » ; — àlôeû « aile de roue de moulin », ttnHû « petit chien de quelques mois », mjôtït, petite mïj « mie »; — huàsil « petite queue », eïttâsû « petit chien à peine né », bùrjâsû « petit bourgeois » (terme de mépris), vyclâsil « un peu vieux », en parlant d'un enfant; — b$ltï a petit oiseau », moellù « petite mouche », brôeïlû « petite branche », drâpUû « petit drapeau », kârtllû « quartier de pomme ou de poire cuit au four », râp1[û « petite grappe (râp), particulièrement grappe laissée après la vendange », etc. (cette forme est d'une grande richesse); — krt'ipinû de krûpe (F1) « croupion », trulinu, petite trût « canal par lequel s'écoule la lessive de la pân (cuvicr) dans la chaudière » ; — plnû « petit pied (pie') ou le pied de la eds (bas) » ; — jânïsû, petit de jùnl « Jeannet », kâtïsù « petite Catherine », gàtïsû « petite Agathe », tnàrïsû a petite Marie », grâplsû « petit crapaud (grâpà) ».

SUFFIXES NOUVEAUX -Ôpà ET -yêlâ.

Ces deux terminaisons sont régulières dans deux verbes, sàlôpà « saloper, salir, gâter », et pyàlâ « piailler, c'est-à-dire faire pyô, pyô, pyô, comme les poussins », de là a demander importunément », sens unique de la

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variante pyocâ. Dans le premier cas, nous avons une dérivation naturelle de salope; dans le second, l'imitation d'un cri suivis d'une forme verbale. De plus, par suite du sens des mots qui les contiennent, ces terminaisons ont l'une et l'autre quelque chose de péjoratif.

Or, -ôpà a été utilisé pour rendre l'idée de « manier salopcment ». Manier se disant manà, manier sahpement s'est dit mânôpà. Cette création n'est pas propre à Ccllefrouin. On dit en Poitou manoper (Havre).

Avec -yolà et une partie du radical de râpy'tià « rapiécer », on a fait ràpyblâ « rapiécer maladroitement »; avec ràvivâ « raviver », râvyôlâ « essayer de raviver le feu ».

NOUVELLES DESINENCES FÉMININES.

La chute des consonnes finales des noms masculins a fait oublier le rapport qui existait dans l'ancienne langue entre les deux genres. Aujourd'hui la caractéristique du féminin pitit en regard de petl, c'est le / ; de mènûn comparé à mena a appellation amicale du cochon », c'est Yn. Aussi, quand il s'agit de créer un féminin à un masculin, et le cas est fréquent pour les noms d'hommes, faut-il s'attendre à voir soit le t, soit 1 n, employés pour cette fonction. De Després (depri), ma mere a feit là deprin « la femme Després », de Paradis, là pûradinê « les femmes Paradis » (cf. à Puybarraud vûltlr « voleur », fém. vûlifrnô). Je l'ai entendue donner à fûtû un féminin fûlûl; et Mariette Raynaud a fait, avec âne o agneau » , le féminin ànet, qu'elle a substitué à ântt, seule forme, du moins à ma connaissance, qui ait été usitée jusque-la.

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