CHAPITRE II
L'élément étranger nous assiège de toute part. Nous le trouvons dans la famille porté par les parents eux-mêmes, dans le village où se mêlent des parlers d'origine diverse ou propres à certaines classes d'individus. Mats tant que ces influences restent isolées, elles ne se font que peu sentir dans la langue indigène. Nous avons déjà relevé des formes dues à une mère étrangère (page 185), à un village voisin (page 186). Nous rencontrerons (chap. rv) un cas très curieux de l'influence d'une génération plus ancienne agissant directement sans passer par les intermédiaires sur d'autres plus jeunes. Enfin je peux me citer comme un exemple de l'infiltration d'un parler local dans celui d'une famille transportée hors de son pays (page 168). J'en ai d'autres : M. Bernier parle, lui aussi, le patois de sa mère qui était du Masdinteau, au moulin de Mouchedune où il est né, et, comme moi, il mêle dans sa conjugaison des formes qu'il a empruntées à son lieu de naissance. (Cf. les parfaits pàrtirâ, dlsë, prlgt, formes de Mouchedune à côté de sbrtlrâ et au lieu de disï, prlgl, formes du Masdinteau.
Une petite fille de Nieul, élevée par sa grandmère originaire de Saint- Claud, a pris de celle-ci les groupes />/, fl, bl, inconnus à Nieul : « fléau »,fJAb; mais elle hésite entre plâeâ et plâeâ.
Nous avons emprunté à la langue de l'Eglise àbrnfoyô! (abrenuntio), interjection de dégoût prise dans les cérémonies du baptême ; à celle de la scolastique, dlsthfl (distinguo), pour marquer une différence (kô yô byl dâ dJstfyô, vè ! (G ') « il y a bien du distinguo, voyez ! » ) ; à celle de la médecine et du droit, un nombre assez considérable de mots que nous retrouverons à l'occasion.
Les influences les plus puissantes sont celles qui s'exercent de pays à pays. Or, comme les évolutions phonétiques nous viennent de l'Ouest, c'est aussi de la même région que remonte jusqu'à nous la grande masse de l'élément étranger qui nous envahit, et cela depuis une époque
ancienne. Il y a, en effet, des mots et des formes que nous pouvons signaler au moment de leur passage dans certains lieux, et en quelque sorte suivre la piste. L'article féminin las, par exemple, existait à Criteuil, près de la Chaise, à l'autre extrémité de l'Angoumois, au xi* siècle', à Salles . de Villcfagnan, au xvc siècle*. Aujourd'hui il ne conserve plus de son ancien territoire sur la rive droite de la Charente que le seul village de Bayers.
Les trois mots rliryèr, trûvà, ûrïvà, se dénoncent comme étrangers par leur v; mais ils dominent sans partage jusqu'à Saint-Claud. Ce n'est que plus haut, Chez-Chadiat, à Negret, a Suaux, et seulement chez les vieillards, que l'on trouve les formes indigènes trûbà, ârlba. A La Përuse môme, rlbytre n'est conservé que comme nom d'un pré.
L'influence exercée par le Pays-Bas est si considérable, qu'aujourd'hui même où le français a attiré toute considération, on accepte de lui tout, même le patois. Ma mère sentant le besoin de remplacer là « là» par une forme plus élégante, au lieu de prendre le français là, lui a emprunté le (kil II « celle-là » ). Quand nous avons substitué à Saint-Claud le français au patois (c'était au moment où j'allais à l'école, vers 1856), nous étions fort embarrassés, je m'en souviens, pour trouver un équivalent français à notre brô « broc », sorte de cruche dont nous nous servions pour puiser de l'eau à la fontaine : brô sentait trop son patois. On nous proposa bûi « buie », que nous avons accepté et qui est resté depuis : il nous venait du Pays-Bas.
Malgré les moyens innombrables que possède le français pour s'implanter dans nos villages (l'école et les instituteurs, les voyageurs de commerce, les employés de l'administration, les familles étrangères, le service militaire), le Pays-Bas et le Nord restent les intermédiaires obligés entre le français et nous. Qu'un curé ou un professeur originaire de l'Est ou du Midi ne s'avise pas de vouloir nous donner des leçons de prononciation ; il perdrait non seulement sa peine, mais encore quelque chose de son crédit. Il y a eu à Saint-Claud un bon curé originaire d'Ussel (Corrèze), qui est resté dans la paroisse près de 40 ans. Lui prenait-il fantaisie d'en parler le patois, on se bouchait presque les oreilles, et l'on disait entre soi : kl vd t œ kl àvêk sûn àvârnà. « Que veut-il là avec son auvergnat. » Un professeur du Petit Séminaire de Richemond s'était donné la tâche de
1 Las Paknas, nom de terres situées dans cette paroisse. Charte de 1098-1109, citée par Marvaud, Hist. de Cognac, p. 60. || 1 « Au chemin par où l'on voit de las Salles à Fontenilles (Ibid., 24 janv., 1465). »
corriger nos fautes de français. Par malheur, il était des Pyrénées, et nous trouvions ses prétentions exorbitantes. Il avait beau se prévaloir de l'autorité de Littré, nous ne l'écoutions pas, persuadés qu'il ne comprenait pas Littré, puisqu'il nous contredisait, ou que Littré avait tort; et, de fait, c'est nous qui avions raison *. Cette aversion pour les formes venues des pays non français se marque encore par les bévues qu'elle nous a fait commettre. Une pomme qui nous vient du Limousin, la pomme rambour, n'a pu être acceptée à Cellefrouin sous son véritable nom. Rambour a été sans entendu ràbii. Or, comme bit « bon », qui est pourtant bien régulier, se dit à Cellefrouin bô, rambour a été défiguré en râbô. Le nom de la petite ville que les habitants appellent môbfrû, conformément à l'usage ancien (Monbtroux, sur un sceau de 1580, Monberou sur un sceau de 139 1, Montem barulphi dans les actes latins), ne pouvait pour la même raison conserver sa finale indigène; les franciseurs en ont Élit Montbron (tnôbro). C'est ainsi que l'on dit à Cellefrouin.
On peut se demander si ces dispositions sont récentes. A ne consulter que l'ensemble de nos mots étrangers, il semble que non. Il y en a un pourtant qui pourrait bien nous être venu pour le sens et le son du Limousin, c'est bràv « joli » . Il est vrai que brâv se prononçait ainsi au xvf siècle en français (Chifflet, d'après Thurot) et qu'il signifiait dans Perrault « bien habillé ». Mais, comme il ne dépasse guère Cellefrouin et qu'il s'emploie surtout dans les phrases ironiques, il ne serait pas téméraire de penser que c'est de la région de l'Est qu'il est descendu jusqu'à nous.
La lecture aussi nous a fourni des mots étrangers. Il est le plus souvent difficile de les distinguer de ceux qui sont venus par voie orale ; cependant il en est quelques-uns pour lesquels ce mode d'introduction parait certain. Je citerai : àldrs « alors », si fréquent chez certaines personnes, dont IV ne peut-être dû qu'à un défaut de lecture ; ëdlsyô, dont le sens mal compris décèle un lecteur ignorant des débats de cours d'assises : « pdrt sûn bdlsyô sàr tu (G1) « il porte son audition (avis, témoignage importun) sur tout » ne rappelle que de loin 1* « audition des témoins ». Il y a au moins un mot dont la déformation est bien certainement le fait du lecteur. C'est %2 « engin », qui appartient au parler de ma mère. Surpris par l'apparition d'un c dur dans ce mot, j'ai eu l'idée que ma mère se faisait l'écho d'une lecture mauvaise. La vérification était facile, car j'avais sous la main son lecteur habituel. L'expérience a prouvé que je ne m'étais pas trompé.
' Il voulait nous faire aspirer les //dites aspirées, comme c'est l'usage dans les Pyrénées.
Digit
Telles sont les voies principales par lesquelles l'élément étranger est entré dans notre patois.
Resterait à fixer la date de ces invasions, nous le ferons à l'occasion. L'histoire de la phonétique nous en fournira le moyen. Ainsi, par exemple, sïn « signe », sïnifyà a signifier », àsïnàsyû « assignation », kàgrèn «gangrène », itçrtôr « secrétaire », et les mots où 01 se prononcent 0 ou wé remontent à une époque ancienne, tandis que slnâ signer, et les mots qui renferment uw, 01, sont d'introduction récente.
Enfin nous avons à considérer la force de pénétration que possèdent les divers éléments étrangers en instance pour acquérir le droit de cité. Celleci varie suivant le sens, l'emploi et la constitution phonétique des mots et des formes. L'utilité d'un mot est la meilleure condition pour le faire accepter. Qu'une idée nouvelle frappe l'esprit, qu'un objet nouveau entre en usage, le mot qui les exprime s'impose par le fait môme. Il rentrera sous une forme ou une autre, il pourra même être affreusement mutilé, mais il entrera. Par exemple, l'idée d'instinct n'existait pas à Cellefrouin; on n'aurait pas su dire « cet animal a eu Y instinct de faire ceci ». L'idée a été prise au vol, et le mot aussi et sous quelle forme, âtrèse! — ûnôpà âgû làtriâ àt s i fûrâ (G1) « il n'a pas eu I'instinct de s'y fourrer » (il s'agit d'un rat poursuivi par un chat qui n'a pas eu l'instinct de se • sauver dans un tiroir).
Le patois, pauvre d'idées abstraites, en accepte volontiers l'expression. Ainsi scie est entré avec son sens figuré, tandis que sèj est resté pour désigner l'instrument. De là est né ce jeu de mots qu'on omet rarement de faire quand on a une scie qui ne coupe pas : hxv by} un si, kê n è pâ un sfj. « C'est bien une scie ce n'est pas une sige (scie). »
En dehors de l'utilité, ce sont les raisons d'esthétique qui prévalent. Les mots les plus usuels se gravent aisément dans la mémoire, en sorte que le paysan se trouve avoir deux vocabulaires à sa disposition, le sien, et, dans une certaine mesure, celui de ses voisins. Si les voisins lui sont inférieurs, il ne se servira de leur vocabulaire que pour se moquer d'eux ou quand il aura l'occasion de mettre en scène des personnes de basse condition. Ainsi, dans un conte que j'ai entendu à Benest, et dans lequel figuraient un métayer et son maître, trois langues étaient employées successivement : celle de la narratrice, le parler de Benest; celle du métayer, le limousin ; celle du maître, le français. Mais, si les voisins appartiennent à un état social plus élevé, alors le paysan aura recours à
1 Michon, Stalist. mon., p. 81. |j ' Ibid., p. 83.
leur vocabulaire quand il voudra bien parler. Les vacances dernières, je demandais à un entant des Carmagnats comment se disait un couteau. Il me répondit par le mot en usage à NegTet et à Saint-Claud (kù&). J'insistai. Cette fois, il me servit le mot français; et ce ne fut que sur de nouvelles instances qu'il se décida à me livrer son patois (kùtœ). Les faits de cette sorte sont nombreux. Si les occasions de voir les étrangers ou des personnes d'une condition plus élevée se multiplient, alors on s'habitue à ces mélanges baroques, comme ma mère en donne trop d'exemples ; ce qui fait dire à sa nièce, qui est sa filleule : mâ mni $ dhir ttï « ma meni le dévire tout ». Elle est trop sévère : ce que fait sa meni, elle le fait ellemême, quoique dans une moindre proportion, et tous les autres aussi.
Si l'admission d'un mot dépend de son utilité ou de son élégance supposée, la forme sous laquelle il est accepté résulte de sa constitution phonétique. S'il ne contient que des sons déjà usités dans le parler indigène et sans équivalents significatifs dans ce même parler, il passe sans aucun changement. Mais, s'il renferme des articulations difficiles, s'il se heurte à des sons analogues, à des terminaisons équivalentes, il faut s'attendre i le voir se simplifier, se teindre des nuances propres au parler qu'il envahit, accepter même, comme signe de naturalisation, les finales étrangères. L'obstacle vient donc de la phonétique indigène : les formes vivantes s'imposent, les formes mortes se laissent remplacer. Animal, venu trop tôt, a dû se changer en ànimà; canal, plus nouveau, s'est fait accepter comme tel. Nous avons donc là un moyen de juger de la vitalité des sons et un utile complément de la phonétique. Rien n'est curieux comme de voir dans un même village où se trouvent réunies des personnes de provenances diverses (à Saint-Claud, par exemple) l'accueil différent que chacune fait aux formes françaises, suivant le degré de vitalité de son propre parler. Il en est à qui le patoisement s'impose et pour qui café deviendra ; parquet", pârkà; bureau, bûrt; qui de tâbâ, tàbûtytr, feront tàbàt\é « buraliste ». Pour d'autres, au contraire, ces mots, parfaitement réguliers dans le patois de tous, sont considérés comme barbares et deviennent l'occasion d'incessantes railleries.
Aussi un suffixe étranger ne peut-il se faire accepter que si le suffixe indigène correspondant a perdu toute vie propre. Il n'est donc pas étonnant que celui-là se propage même au détriment de celui-ci et se lie à des radicaux patois. Mais souvent, le suffixe étranger ne se maintient pas
1 Suivant la prononciation du pays, parquet rime avec café.
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longtemps dans cette position usurpée : il disparaît avec le composé hybride devant le mot rival que lui oppose le dialecte envahisseur. C'est ainsi que, dans le Pays-Bas, particulièrement à Saint-Amand de Nouère, le mot indigène pêtf, pisellum, a été francisé en pt$, qui a été remplacé par pué pois. Cette progression est marquée par le nombre et l'âge des personnes qui usent de ces trois dénominations : quelques vieillards seulement disent petf; un plus grand nombre, ptp; la grande majorité, pwl.