AVANT-PROPOS
Parmi tant de questions passionnantes que soulève le traitement de la douleur, les souffrances des amputés nous ont toujours semblé une des plus attachantes, en raison de la qualité des malades qu’il faut essayer de soulager.
Il ne s’agit pas là d’aider des cancéreux, ou des malades atteints d’affection viscérale grave, à prolonger leur existence, c’est à des sujets souvent jeunes et bien portants qu’il faut rendre service, à qui il faut essayer de faire une vie supportable. Abandonnés, ils seront perdus pour la société à laquelle ils deviennent une charge, ils sont réduits à souffrir sans espoir et à sombrer dans la morphinomanie.
Les amputés de guerre diminuent peu à peu de nombre; eux, d’ailleurs, ont encore à leur disposition, lorsqu'ils souffrent, des secours, des carnets de soins gratuits, leur permettant dans une certaine mesure de se soigner et d’apaiser au moins momentanément leurs misères. Mais les accidentés, en particulier, du travail, laissés de côté par les lois sociales, n’ont à leur disposition aucun moyen matériel pour essayer d'améliorer leur état.
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Sans travail, avec ‘es pensions à peine suffisantes pour vivre, sans secours d’aucune sorte, ils sont réduits à souffrir, même avec l’aide des calmants usuels trop chers, sans pouvoir se procurer les conseils et les soins d’un médecin compétent. Ils sont las des stages dans les services hospitaliers des petites ou même des grandes villes; ils n’y trouvent aucun apaisement. Souvent ils ont été mutilés à nouveau, et finissent par abandonner tout traitement, souffrent en silence sans espoir de guérison.
Heureux encore si leur passage dans un hôpital ou dans un hospice ne leur a pas fait contracter l'habitude des stupéfiants, dont la privation, plus tard, viendra ajouter à l&urs souffrances.
Il y a cependant parmi ces malheureux beaucoup d'hommes jeunes qui, s’ils étaient guéris, pourraient reprendre une occupation utile et avoir une vie sensiblement normale.
C’est une grave infirmité et un gros handicap dans l'existence que d’avoir un membre artificiel, mais ce n’est pourtant pas une condamnation sans appel; un amputé peut vivre normalement, travailler, se marier, avoir une famille. Mais avoir un moignon douloureux, pour un homme jeune, c’est l’abandon définitif de toute activité, c’est être non seulement un infirme qui souffre mais aussi un déshérité à qui seront interdites toutes les satisfactions du travail, toutes les joies de l’existence.
Sans doute, tous ne souffrent pas au même degré; certains ont une vie à peu près supportable, d’autres ne souffrent qu’en mettant leur appareil de prothèse,
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ou seulement la nuit. Mais beaucoup ont des douleurs vraiment intolérables, des crises atroces, et la plupart sont obligés d'interrompre toute activité et ne peuvent gagner leur vie.
Chez beaucoup, à la douleur physique vient s’ajouter le sentiment de l'injustice du sort, de la brutalité et de l'indifférence de notre époque et de notre civilisation.
Cependant, il faut le dire et le répéter, ces douleurs sont guérissables. Avec beaucoup de patience de la part de l’amputé et de son chirurgien on peut transformer leur état et faire d’infirmes incurables des hommes comme les autres.
Certes, le traitement exige parfois des soins assez longs, des opérations successives, des retouches. Les améliorations ne viennent pas toujours d’emblée, mais quelle satisfaction pour le chirurigen quand son malade vient lui déclarer : « Docteur, je ne souffre plus, j’ai recommencé à travailler ».
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