A LA MER
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Le soleil s'est couché depuis quelques instants. La nuit vient. Seul, frappé de rayons persistants, Comme un dernier et doux reflet d'apothéose, Sur le ciel assombri flotte un nuage rose.
Entraîné lentement par la brise du nord, Élégant et fantasque, il semble, sans effort, Gigantesque hippogriffe à l'ondulante queue, S'avancer d'un vol lourd dans l'immensité bleue.
Vaillamment chevauche par quelque chevalier Tenant haute la lance et droit le bouclier, Quelque nouveau Jason à l'armure dorée, Qui s'en va conquérir une rive ignorée.
Oh! le hardi voyage et le fier voyageur!
Parmi les profondeurs du ciel, dont la rougeur
Lui montre le chemin de l'Occident splendide,
Il va droit au soleil éclatant qui le guide ;
Il va, franchit les monts, les fleuves et les mers,
Et, pacificateur de la terre et des airs,
Au service du faible engageant son épée,
Sans pitié renversant toute force usurpée,
Il fait, à larges coups de son estoc d'acier,
Besogne de vengeur et de justicier!
Par lui le bien triomphe et la terre apaisée
Boit amoureusement la suave rosée
Du calme universel et du droit respecté :
Dans le monde adouci, tout n'est plus que bonté,
Et les hommes entre eux s'aiment, et la Nature, Au nom du Créateur douce à la créature, Réprime ses rigueurs et ses emportements ; Et, dans l'égalité d'un bonheur sans tourments, Le corps ne souffre plus et l'âme se repose...
Le vent vient d'emporter le beau nuage rose!
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La brise est nord-nord-ouest, très forte, et la jetée Résonne sous les coups de la vague irritée. Les barques de pécheurs se hâtent vers le port. Au bras de son mari se cramponnant très fort, Son petit nez au vent, à travers la voilette Humant joyeusement l'écume qui volète, Une Parisienne, au profil séduisant :
« — Ah! que j'aime la mer!... Et que c'est amusant! »
A l'exclamation, aussitôt retournée,
Une femme du port, vieille, la peau tannée,
De son doigt maigre et sec montrant l'horizon noir :
« — C'est par un temps pareil à celui de ce soir Hue, voilà quatorze ans bientôt, mon premier homme, Zéphyrin, a péri sur la côte de Somme, Avec Claude, mon frère, et Jeannot, mon neveu; C'est par un temps pareil que, voyant mal le feu Qui signale aux bateaux la pointe de la passe, Mon autre homme, Jean-Pierre, a donné tête basse Contre un banc de galets qu'on aperçoit d'ici... Mon père était à bord, mon second frère aussi : Ils ont péri tous trois, sous mes yeux, presque à terre. Le vent soufflait ainsi des côtes d'Angleterre Quand, l'an dernier, mon fils, matelot de l'État, Commandé pour larguer la voile du grand mât, En tombant sur le pont se brisa les deux hanches Etmourut en troisjours... »
Et vers les values blanches
D'un geste menaçant tendant son poing nerveux :
<« — Oh! la gueuse! la gueuse!... Oh! comme je t'en veux. Maudite!... En as-tu pris assez, de tous les âges! En as-tu mis assez de morts sur nos rivages! Avec ta rage aveugle et ton flot bondissant, En as-tu fait assez couler, de pleurs de sang! Va! va! hurle! rugis et plains-toi, grande lâche! Quand tu sangloLerais sans repos, sans relâche, Malgré ta grosse voix tu ne pourras jamais Étouffer nos sanglots... Ah! comme je te hais! »
Les cheveux envolés, hagarde, fantastique, La vieille ressemblait à la furie antique Mêlant son anathème aux hurlements du vent. Et je lui dis alors :
« — Cette mer si souvent Implacable pour vous, cette mer en colère, Qui vous prit vos maris, votre enfant, votre père.
Qui vous fit seule enfin, toule seule ici-bas, Pourquoi, la haïssant, ne la quittez-vous pas? »
Elle me regarda d'abord, comme étonnée ; Puis, un moment après, sa tète résignée Tomba sur sa poitrine et, d'un ton radouci :
« — Quitter la mer, Monsieur?... Mais j'en mourrais aussi ! »
C'est qu'elle est tout pour eux, cette mer éternelle; C'est que, fixés près d'elle, ils trouvent tout en elle; C'est que perte ou profit, joie ou deuil, vie ou mort, Tout retourne vers elle et que tout d'elle sort; C'est que c'est une loi fatale à l'âme humaine De voir fleurir l'amour à coté de la haine Et qu'il est ici-bas, par d'étranges concours, De ces choses qu'on hait — en les aimant toujours!