CHAPITRE V
Colonies de Luxeuil
Suint Deslc à Lurc et Clotairc II. — La famille ducale de saint Donat: Romain-Mou tier rétabli : les religieuses de Jussa-Moutier; Bèze, Bregille. — L'abbé Ermenfroy à Cusance : il baise les mains des laboureurs. — Colonies de Luxeuil dans la Rauracie : saint Ursanne; saint Germain de Grandval, premier martyr de l'institut colombanique. — Colonies de Luxeuil en Neustrie : saint Vandrègisile à Fontenelle: il convertit le pay* de Caux ; saint Philibert à Jumiéges; commerce et navigation; mort des quatre cent cinquante élus de Jumiéges. — Colonies de Luxeuil en Bric et en Champagne : saint Oucn ^t ses frères ; Jouarrf. — Saint Agile à Rebais ; hospitalité; vision du pauvre voyageur. — Burgundofara brave le martyre pour se faire religieuse, et, devenue abbesse, repousse le schismatique Agrestin. — Son frère saint Faron et 1<> roi Clotaire II à la chasse. — Saint Fiacre, saint Fursy, saint Frobert à Mouticr-la-Celle, saint Berchaire à Hautvillers et Montier-en-Der. — Sainte Salaberge à Laon. — Colonies de Luxeuil en Ponthieu : le berger Valéry, jardinier à Luxeuil, fondateur de Leuconafls. — Opposition populaire. — Saint Riquier à Centule. — Colonies de Luxeuil chez les Morins : saint Orner et saint Bertin à Sithiu ; changement de nom des monastères.
Colonies do Luxeuil dans les doux Bourgognes.
Ce serait une rude tâche que de vouloir retracer colonies le tableau fidèle de cette colonisation monastique Laxeuii de la Gaule franque, dont Luxeuil fut le foyer pendant tout le viie siècle. Une simple esquisse doit suffire ici. Pour se retrouver dans ce dédale, il
iVi SAINT COLOMBAN.
convient de parcourir rapidement les principales provinces qui recueillirent l'une après l'autre les bienfaits de cette paciliquc conquête. Celte course rapide nous permettra de respirer quelques-unes de ces fleurs d'exquise charité et de suave humilité qui s'épanouissaient au milieu des violences sauvages et des brutales cruautés dont la société d'alors était le théâtre. Elle nous montrera aussi combien d'obstacles et de dangers ces hommes de paix et de prière eurent à surmonter, et comment, pour être assouplis au joug de la règle monastique, dans la solitude ou dans la communauté du cloître, les Fiancs qui se donnaient à Dieu sous les lois de Colomban ou de Benoît, n'avaient laissé dégénérer en eux ni le généreux courage ni la fière indépendance de leurs pères; comment surtout ils déployaient, en toute rencontre, cette énergie individuelle, cette force d'initiative qui était le propre des races germaniques, et qui seule pouvait régénérer l'Occident a (laissé depuis si longtemps sous l'ignoble fardeau de la décrépitude romaine.
Mais avant d'aller étudier au loin les actions de Colomban et des siens sur la noblesse franque et «•t d'abord kurgonde, nous trouvons, à peine sortis de Luxeuil, , dan* une grande fondation due à l'un de ces moines
les deux
nourries, irlandais qui furent les compagnons fidèles de celui qu'on appelait encore, quatre siècles après sa mort, « le roi des moines et le conducteur du char de Dieu. » On doit se rappeler que lors tle son
expulsion de Luxeuil, il ne fut permis qu'aux religieux irlandais de le suivre. L'un d'eux, déjà »e
•' vit-il Irlandab
avancé en âge, que l'on croit avoir été frère de Dciroie.
fondateur
saint Gall, et dont le non» celtique a disparu sous «»e Lure. l'ap[)ellation latine de Deieole ou Desle (serviteur cn-e». de Dieu), arrivé avec saint Colomban dans un lieu rempli de broussailles, à quelques milles de Luxeuil, sur la route de Besançon, sentit ses jambes faiblir et reconnut qu'il ne saurait aller plus loin. Il se jette aux pieds de son abbé, demande et obtient avec sa bénédiction la faculté d'achever son pèlerinage dans ce désert. Resté seul, après une séparation pleine de larmes, il se met à chercher à travers les forets un site qui puisse lui servir de retraite. En fouillant ces halliers, il rencontre un troupeau de porcs dont le pâtre demeure saisi à la vue de cet étranger d'une taille élevée et revêtu d'un costume qui lui était inconnu. « Qui êtes- vous? » lui demanda-t-il. « d'où venez-vous? (pie cherchez-vous? que venez- « vous faire dans ces lieux sauvages sans guide « et sans compagnon? — N'ayez pas peur, mon « frère, » dit le vieil Irlandais, « je suis voyageur « et moine; et je voudrais que par charité vous pus- « siez me montrer par ici une place quelconque où » un homme pourrait habiter. » Le pâtre lui répondit qu'il ne connaissait dans le voisinage qu'un endroit assez marécageux, mais habitable grâce à l'abondance des eaux, et qui appartenait à un puissant vassal nommé Werlaire. Il refusa toutefois de
l'y conduire, de peur que son troupeau ne s'égarât pendant son absence; mais Desle insista et lui dit avec celte intrépide gaieté que l'on retrouve chez les Irlandais d'aujourd'hui : « Si tu veux me faire « ce petit plaisir, je te réponds que tu ne perdras « pas le moindre de tes pourceaux; voici mon » bAton qui te remplacera et qui leur servira de « berger en ton absence. » Cela dit, il ficha dans le sol son bâton de voyageur autour duquel tous les porcs vinrent s'accroupir. Là-dessus les voilà tous deux en route à travers les bois, le moine irlandais et le porcher bourguignon, et ainsi fut découvert et occupé remplacement de la ville actuelle de Lure et du célèbre monastère de ce nom, dont l'abbé, onze siècles après cette aventure, comptait encore parmi les princes du saint-empire romain1.
Mais Desle n'était pas au bout de ses difficultés : tout près de sa nouvelle retraite il y avait une petite église, assez fréquentée par les pâtres et les paysans d'alentour, et administrée par un prêtre séculier qui vit de très-mauvais œil l'arrivée du disciple de Colomban dans ces parages : « Ce moine-là, » disait-il, « va m'empêcher de faire ma vie. » Et il racontait à ses ouailles que cet étranger était un magicien qui se cachait dans les bois pour se livrer à ses incantations, « et qui, à minuit, s'en vient « sous prétexte de prier dans ma chapelle, dont
1. Voir l'article: Chapitres nobles de Lure et de Murbach réunis. dans la France ecclésiastique pour l'année 1788, p. 78.
« j'ai beau fermer les portes; une seule parole de « lui suffit pour les ouvrir. » II le dénonça ensuite à Werfaire, le seigneur du lieu, en lui demandant s'il lui convenait de souffrir qu'un certain moine étranger se fût emparé de sa chapelle, sans que personne l'en pût faire sortir. Avec cette férocité brutale qui reparaissait sans cesse chez les barbares baptisés, Werfaire ordonna de faire saisir l'étranger, si on le pouvait, et de lui infliger le supplice de la castration. Mais, avant que cet ordre impie ne pût être accompli, il fut lui-même atteint sur l'heure d'un mal honteux et mortel. Sa pieuse veuve, dans l'espoir de fléchir la justice divine pour l'âme de son mari, fit donation à celui qui s'appelait le voyageur du Christ, de tout le territoire qui environnait le site de Lure, et bientôt de nombreux disciples vinrent chercher auprès de lui une vie de paix et de prière. Leur pieuse solitude fut un jour troublée, comme on l'a déjà dit, par le roi CIolaire II, dont le nom revient toujours dans l'histoire de Colomban et de ses disciples. Comme il était venu chasser dans un domaine royal voisin de Lure, un sanglier que les seigneurs de son cortège poursuivaient alla se réfugier jusque dans la cellule de Desle. Le saint lui mit la main sur la hure en disant : « Puisque tu es venu demander la charité, « tu auras la vie sauve. » Le roi, averti par les veneurs qui avaient suivi la piste de la bêle, voulut voir par lui-même ce prodige. Quand il sut que le
vieux reclus était disciple de ce Colomban qu'il avait toujours honoré et protégé, il s'enquit aflectueusement des moyens de subsistance que l'abbé et ses compagnons pouvaient trouver dans cette solitude. « 11 est écrit, » répondit l'Irlandais. « qu'il ne manque rien à ceux qui craignent Dieu; « nous menons une pauvre vie, mais elle noussuifil « avec la crainte de Dieu. » Olotaire fit don à la nouvelle communauté de toutes les forets, pliures, fâcheries que possédait le fisc dans le voisinage <le Lure, qui devint à dater de ce moment et resta toujours l'un des monastères les plus richement dotés «le la chrétienté1.
I. Cum monarches atque auriga Dci Columbanus... Pedibus vehemcntcr delilitari cœpit... Bubulcus vidons tam procera» statura» xiruni et anifa invibi habtus v^tc circumdatum. . Ne paveas, frater : prregrinus ego sum ; monachicum propositum gero... r'ustem meuui roiistiluo ou^tndcm vicarium... lïeu milii! proptvr unum monachum jam hic vhere non possum... Latitat quidam in hac silvula nmnsclins quidam pm'grinu*, qui nescio quibus incantationitms utitur .. Placet tibi ut monachus quidam capellulam tuam sibi vindicct.. Idem membrum quod famulo Dei pra'cidi jussit mo\ illi in tumorem verMim est... Peregrinus «uni pro Christo... Curtem fiscumque reçalem... Credo mihi, quia ad charitatvm confngisti, bodie vita nonpii- \aberis... Ne\ subjun\it : Et unde, pater vencrande, vivis, vel hi qui trcum sunt?... Pauperem vitam gerimus... Act. SS. O. S. B., t. IL p. — Cette légende, rédigée au x' siècle, et qui contient d«>
ivcits forts curieux sur les spoliations dont l'abbaye fut victime w>u> h s derniers Carlovingim» , ajoute qu'avant de mourir Desle alla à Home chercher un privilège du Saint-Si<'ge contre la rapacité des Bourguignons qui environnaient sa fondation, et dont il craignait !• usurpations, tout en confessant leurs largesses. Mais la mention faite dans ce privilège d'un empereur romain au vur siècle en démontre assez la fausseté.
Lure et Luxeuil étaient situées au nord de l'antique Séquanie, alors englobée dans le royaume de Bourgogne, dont Clotaire II était devenu maître en même temps que de l'Austrasie. Toute cette belle et vaste partie du royaume de Bourgogne qui en a gardé le nom , et qui , à l'ouest et à l'est de la Saône, a formé depuis le duché et surtoul.le comté de Bourgogne, devait naturellement subir en premier lieu l'influence de Luxeuil. Elle était , du temps de Colomban , gouvernée ou plutôt possé- famiiie^ucaïc dée par une puissante famille d'origine burgonde, sauu-Donat dont les relations avec Colomban et ses disciples dé- $eS fondations, montrent une fois de plus la puissante action exercée par le grand moine irlandais sur la noblesse franque. Cette maison était représentée par deux frères qui avaient tous les deux le titre de duc : l'un , Amalgaire, était duc de la Bourgogne, à l'ouest et au nord du Doubs; l'autre, Waldelène ou Wandelin, résidait à Besançon , et son duché s'étendait de l'autre côté du Jura et jusqu'aux Alpes *. Celui-ci se
I. La table suivante nous a paru indispensable pour l'intelligence du récit qui va suivre :