I. Jonas, c
sans qu'aucun monument contemporain l'atteste expressément, il paraît certain que les chefs de l'institut comprirent, à partir de ce moment, qu'il ne fallait pas se retrancher dans ce que l'esprit de leur saint fondateur avait de trop individuel. Derrière les accusations passionnées et exagérées d'Agrestin, ils entrevirent sans doute les périls de l'isolement, même dans les. détails en apparence les moins importants de l'observance et de la discipline régulière. Ils om prirent, avec une sagacité profondément chrétienne, qu'il fallait renoncer à la pensée de faire prévaloir partout et uniquement la Règle de leur maître. Ils savaient qu'à côté d'eux vivait et se propageait sans éclat, il est vrai, jusqu'alors, mais non pas sans fruit et sans honneur, une règle plus ancienne et plus forte par l'approbation formelle du pontife romain. Comment l'abbaye de Luxeuil entra-t-elle en contact avec la règle de Saint-Benoit? Par quelle voix la puissante et célèbre maison fut-elle déterminée à ouvrir ses portes à une autre gloire et à une autre autorité que celle de son fondateur? Nul ne nous l'a dit1;
I. Rien n'autorise la version d'Orderic Vital qui, postérieur de cinq siècles à la construction de Luieuil , prétend que saint Maur, mort en :>8î , a été connu des disciples de saint Colomban, mort en «15; mais on nous saura gré de riter ici un passag; de cet historien, qui explique bien l'effet produit sur la postérité monastique par la fusion dos deux instituts :
Ipsi (les disciples de Colomban) . reor, B. Maurum ejnsque sncios m dKripulos noverunt, utpote vicini, et ab ipsis sicut ab alih vriptii
La Rtflc bénédictine est
à l'institut •le
CoUmili.in.
Le guerrier Walbert devient troisième a bue de Lnseuil.
niais il est certain que sous le successeur d'Eustaise, qui mourut un an après le concile de Màcon, et depuis lors, on voit presque toujours, dans les nombreuses fondations dont il nous reste à parler, les deux règles figurer ensemble comme les bases simultanées des communautés écloses sous le soulTV générateur des disciples de Colomban1. La république monastique des Gaules, qui semblait ne devoir reconnaître qu'un seul dictateur, aura désormais deux consuls, comme naguère la république romaine.
Le successeur d'Eustaise fut Walbert, lui aussi élève et compagnon de Colomban. Né de race sicambre , d'une famille noble et très-riche, il s'était fait remarquer par sa bonne conduite à la guerre avant de s'enrôler dans la milice du missionnaire irlandais. Mais l'attrait du cloître l'emporta sur la passion belliqueuse du Franc. Quand son parti fut pris, il vint à Luxeuil , et y apporta non-seulement la donation de tous ses vastes domaines, mais aussi l'habit militaire dont il ne voulut se dépouiller que dans le monastère même ; il offrit en même temps les
doctorum, scdificationis causa, sancti normam suscepere BenetUrii , Ha tatnm ut non abhorrèrent sui statuta magistri, almi videlicet Columbani. Ab ipso siquidem modum divin» aervitutis et ordineni didicerunt, et formam orationum nigredinem vêslium alia<que ol>servationes sumpserunt quaa pro relîgionc et honestatc i psi us tenutruot, et serjuaces eorum usque in hodiernum reverenter observare appetunt. OnDEmc Vital, Hist. ecc/e.v., 1. vm,c. 27.
1. Mabiixos, Prœf. in II Sœc, c. 15. Pr<rf. in IV Sœc, c. 1*6
armes qui lui avaient conquis une si belle renommée et qu'il suspendit à la voûte de l'église, où on les conserva pendant le cours des siècles , comme un monument de la plus noble victoire qu'il soit donné à l'homme de remporter ici-bas4. Il avait obtenu d'Eustaise la liberté de vivre seul dans le creux d'un rocher, près d'une source d'eau vive, au milieu des bois, k trois milles de l'abbaye. Ce fut là que, à la mort d'Eustaise, premier successeur de Golomban, et sur le refus de Gall, les moines de Luxeuil allèrent chercher Walbert pour en faire leur troisième abbé. Il les gouverna quarante ans avec éclat et succès. Nous verrons plus loin quelle sympathie il inspirait à Bathilde, la sainte régente des trois royaumes francs, et quelle autorité on lui supposait sur elle. Son nom est resté, dans lés contrées environnantes, le plus populaire de tous ceux qui ont honoré la grande abbaye séquanaise. Il y maintint la discipline et le zèle des fortes études, tout en augmentant les domaines de la communauté, par ses propres donations d'abord , puis par celles que
1. Vir egregius ex génère Sicambrorum. Vital S. daman. Grandir., ap. Act. SS. O. S. B., t. II, p. 191. — Cujus annos adolescentiîr in armis tradunt excellentissime floniisse... inclyta prosapia clarissimus... hominibus et rerum dignitate juxta natales suos ditissimus... miles optimus inter fasces constitutus et arma... armisque depositis qu» usque bodie fau temps d'Adson , vers 050) in testimonial» sacr» militia' «jus in eo loco habentur. Act. SS. O. S. B., t. IV, p. 4M. — On voit encore à quelque distance de Lux»*uil l'ermitage où saint Walbert pa»sa les premières années de sa conversion, il mourut en G<>5.
:i5i SAINT COLOMBAN.
la lionne renom niée de la maison at irait de toutes jwrts.
A rindé|>endanee temporelle ainsi assurée vint s'adjoindre une sorte d'indépendance spirituelle , vivement recherchée dès lors par tous les grands monastères, et qu'ils s'empressaient de solliciter soit des papes, soit des conciles provinciaux. Il s'agissait de les mettre à l'abri, par un privilège solennel, des abus d'autorité et des vexations que l'évèque diocésain, à la faveur de sa juridiction spirituelle, pouvait leur faire subir, soit en allant loger chez eux , malgré eux, avec un nombreux cortège, soit en leur faisant payer fort cher le saint chrême et l'ordination de leurs ùviv>, soit surtout en gênant la liberté de leurs élections intérieures. Lérins avait obtenu ce privilège du concile d'Arles en 451, et Agaune du concile de Chalon en 579. Luxeuil ne pouvait manquer -de faire valoir les mêmes droits et les mêmes besoins.
Sous l'abbaliat de Walberl et sur la prière faite au nom du roi mineur Clovis JI , le pape Jean \\ accorda le privilège de l'exemption de l'autorité épiscopale « au monastère de Saint-Pierre, fondé, » arcidéc dit |e diplôme pontifical, « par le vénérable Colomi.a» iv. |)an^ écossais, venu comme étranger, mais tout on fervent de zèle et de sainteté, dans le rovaume des Francs... Si, ce qu'à Dieu ne plaise, les moines dudit monastère s'attiédissent dans l'amour de Dieu et I observance des instituts de leur père , qu'ils
soient corrigés par l'abbé, c'est-à-dire par le père du monastère; et si c'est lui-même qui tombe dans la torpeur et le mépris de la règle paternelle , le Saint-Siège y pourvoira *. »
Si\ cents moines formaient, sous la crosse de Walbei t, la garnison permanente de cette citadelle monastimie, d'où sortaient journellement des missionnaires isolés ou réunis en bandes pour aller fonder au loin de nouvelles colonies religieuses. Jl vint même un moment où la mullitudedes religieux qui se pressaient en foule pour y entrer sembla embarrasser l'abbé Walberl, et où il chercha les moyens de les placer ailleurs et au loin. Car sous lui, plus encore (pie sous ses prédécesseurs, la
I. Mabillon a trouvé un fragment du texte do ce tte bulle d >ns le cbirtrier de Montier-en-I)cr : il l'a complétée d'après les diplômes des papes postérieur», et publiée dans se* Annal. Ilencd., t XII, n" Il , et Append.% n° 1K. — La bulle de J> an IV a été arguée de faux par Bréquigny, dans ses Diplomala, Chartœ, et<\, 17tH, in-fol., p. 1 8f>- I8X. En admettant quVIle s ùt interpolée, il est certain que, en fait, l'exemption accordée a Euxeuil ne fut ni inoins solennelle ni moins étendue que celles accordées à Lérins et à Agaunc. Elle est citée au même titre dans les Formules de Marculphe relatées aux exemptions (liv. I, tit. i), et dans tous les privilèges concédé* pendant le vu* siècle, tels que « eux de Saînt-Denys , Corbie , etc. Mabillon luimême admet que la bulle de Jean IV a pu n'être qu'une confirmation dYxemption « antérieures, et c'est ce qui parait plus probable, attendu la mention déjà faite du privilège de Euxeuil dans le diplôme d.- t)ap.brrt I pour Eebais en iYM. On nous dispensera de discuter la piè. e, tout à fait étrangère au débat, par laquelle un écrivain regrettable et distingué, mais paradoxal , le comte Alexis de Saint-Priest , «'ans son Histoire de la ttuyaulé, t. Il, p. i:.7, a cru pouvoir démontrer sa tlièse s-ir l'opposition qu'il a rêvée entre Home et Euxeuil.
Projusation de l'insiitui
de Liixejil
sous Walbert
Fécondité de Luxeuil devint prodigieuse. C'est surtout à son époque que l'on vit, nous dit un contemporain, pulluler à travers les Gaules, dans les châteaux et dans les villes, au sein des campagnes comme dans les déserts, des armées de moines et des essaims de religieuses qui portaient partout la gloire et les lois de Benoît et de Colomban *.
t. Cernens... Waldebertus ccrtatim undiquc catervas monachornm coa lunari, cœpit de tam plurima multitudine,si forte tibi posset loca ubrrima ubi de suis monachis ad habitandum ad un are exquirero. Vita S. Germ. Grandir., c. 8. — Walberti tempore per Gallîarum pruvincias agmina monachorum et aacrarum virginum examina non solum per agros, villas, vicosqtie alque caslella, verum etiam per eremi vastitatem ex régula duntaxat Benedicti et Columhani pullulare copperunt , cum ante illud tempus vix pauca illis reperirentur locis. Vita S. Salabergœ , ap. Act. SS. Okd. Bened., sa*. H, t. H, p. 407.