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suite jusque dans la salle où l'abbé expliquait l'Ecriture sainte aux moines, Coloroban ravi lui dit un jour : « C'est toi , mon bien-aimé , qui es le véri- « table abbé et le seigneur de ce monastère. » Après l'exil du grand Irlandais, Valéry aida le nouvel abbé Eustaise à défendre, par les voies de la persuasion, le patrimoine et les bâtiments du monastère contre l'invasion des voisins.
Mais bientôt la fièvre des missions le saisit. II obtint d'Eustaise la permission d'aller prêcher, à l'instar de leur maître spirituel, chez les populations où l'idolâtrie luttait encore contre le christianisme. Ce fut dans les environs d'Amiens, sur les bords de la mer Britannique, dans cette partie de la Neustrie où les Francs-Saliens avaient fait leur principal établissement, qu'il porta ses pas. Guidé par le zèle et la charité, il pénétrait partout, jusque dans les mâ ls, ou assises judiciaires tenues, d'après l'usage des Germains, par le comte du canton. Selon l'habitude invétérée des moines et des abbés de ce temps, il y paraissait pour essayer d'arracher au supplice les malheureux condamnés. Le roi de Neustrie, Clotaire II, toujours favorable à ce qui venait de Luxeuil, lui permit de s'établir à Leuconaùs, lieu situé a l'embouchure de la Somme et où les hautes falaises, baignées par la mer, semblaient aux religieux rassemblés autour de lui d'immenses édifices dont les sommets touchaient le ciel. Il en fit une sorte de Luxeuil maritime. Il en sortait sans
cesse pour aller semer ses prédications, qui du opposition
Qu'il
reste l'exposaient à mille affronts et à mille dan- rencontre, gers. Tantôt les idolâtres, en voyant tomber leurs chênes sacrés, se jetaient sur lui avec leurs haches et leurs bâtons, puis s'arrêtaient désarmés par son calme intrépide; tantôt les juges et les prêtres mêmes du pays lui faisaient payer leur hospitalité par d'obscènes et grossières plaisanteries. Pour échapper à leurs propos impudiques, il lui fallait quitter leur toit et leur foyer. « J'ai voulu, » disaitil, u chauffer un peu mon corps à votre feu, par ce « grand froid ; mais vos odieux discours me forte cent à sortir de chez vous tout glacé encore. » Il était cependant d'une extrême douceur, et mitigeait l'observance de la règle, quant aux pénitences, avec une indulgence qui n'était guère dans les habitudes de la tradition irlandaise. Mais, même après et qui .mre
..... , après
sa mort, son impopularité durait encore chez une m mon. portion du peuple qu'il avait entrepris de convertir, ainsi que le démontre un petit dialogue que nous rapporte son historien. A l'endroit même oii il avait abattu un arbre vénéré par les idolâtres, à Aoust ou Ault, sur la route d'Eu, les paysans chrétiens élevèrent un oratoire consacré à sa mémoire : mais les femmes des vieilles races franques, en passant devant ce modeste sanctuaire, témoignaient encore de leur éloignement et de leur mépris pour l'apôtre monastique. « Chère mère, » disait la fille à sa mère, « est-ce que ces gens ne veulent pas nous
« faire vénérer l'homme que nous voyions autre- « fois courir le pays, monté sur un àne et miséra- «. blement vêtu? » « Oui, » répondait la mère, « c'est cela même : ces paysans veulent ériger un « temple en l'honneur de celui qui n'a fait chez « nous que des choses viles et méprisables. »
La mémoire de Valéry, ainsi dédaignée par ses contemporains, n'en devait pas moins surgir de plus en plus brillante à travers les siècles, et nous la verrons, dans deux occasions solennelles, recevoir les hommages des grands princes qui ont inauguré les deux premières royautés de la chrétienté, Hugues Capet et Guillaume le Conquérant
1 . Oviculas patris sui ncr pascua circumagens... Depoposcit ut sibi alphabetum scriberet... Cuncta, virentia , jocunda, amœna atque intacta conspiciens... Odorcm magna? fragrantiae et mirand* suavitatis... Tu es merito abbas monasterii et senior, mihi, diligcndc... L'bi quidam cornes... juxta morein sa»culi concioni pra»sidebat, quod rustici mallum vocant... Volui propter rigorem frigoris... inimo nunc cxiro non calefactus a vobis compellor... Pars quae super scopulos et ingentia sana ab imis ad summa erigitur, aularum vel redium fabricam in excelsa aeris fastigia... mundo vel vicina» regioni pnebet spectacuîum... Ilîa qu» ex bis prior esse videbatnr contemnens... Filia cum indignatione... Dulcissima gcnitrix , numquid illo in loco habitatores venerari conantur illum quem ante hos annos asello insidentem despicabili babitu cernebamus? — Huic vero, ut ais, filia, rustiri volunt fieri mcmoriam cujus opéra apud nos vilia et contemptu digna videbantur. Yita S. Walarici, c. 1, 7, 8, 11, 13, 28. — 1/abbayc de Leumnafls est devenue la ville de Saint -Valery-sur- Somme, l'un des ports les plus fréquentés de la Mancbe pendaut le Moyen Age. Cotte ville est située sur un mamelon formant une sorte d'île ou promontoire entre la Somme et la mer. Défendue de tous côtés par des falaises abruptes, cette île avait besoin d'être fortifiée au midi par un retranchement dont on voit encore les trace*.
SMNÏ COLOMBAN
Les habitants du Ponthieu (nom que commençaient dès lors à porter ces contrés limitrophes de la Somme où s'était fixé Valéry) semblent avoir eu une aversion prononcée pour les moines de l'école irlandaise. Deux des premiers compagnons de Colomban, débarquant d'Irlande avec lui et venus pour prêcher dans ces parages, y furent accablés d'injures et de mauvais traitements : au moment où ils allaient être expulsés violemment du territoire, un seigneur nommé Riquier vint à leur se- saioi niqoicr, cours et les recueillit chez lui. En échange de son hospitalité, ils lui inspirèrent l'amour de toutes les vertus chréliennes et même de la vie monastique, et cette seule conquête suffit pour les dédommager de leur échec. Riquier, devenu prêtre et religieux, se mit lui-même à prêcher les populations qui avaient si mal reçu ses hôtes irlandais. Il réussit au delà de toute attente, et se fit écouter non-seulement des pauvres dont il consolait les misères, mais aussi des riches et des puissants dont il réprimait durement les excès. Les plus nobles seigneurs de la contrée lui étaient favorables, y compris même
«•l qui forme un boulevart couvert d'herbe, nommé le Chemin Vert. La tradition prétend que c'était la promenade habituelle de l'abbé Valerv . et que ce fut sous la pre^ion de ses pan que le chemin se fraya. Lepils, Histoire de Saint-Yalery et du comté de Vimeu. Abbeville, p. 0. — Saint-Yalery-en-Caux, aujourd'hui chef-lieu de canton de la Seine-Inférieure, doit son origine à la translation d«'s reliques du saint fondateur <!<• LrMinmaiW par Richard Coeur de Lion, en 11'.»".
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les gardiens des forêts royales, dont les collègues montraient tant d'hostilité aux apôtres monastiques des bords de la Seine1. Les succès de son éloquence étaient aussi des triomphes pour la charité : on lui apportait en masse des aumônes qu'il consacrait à racheter des captifs, à soulager les lépreux et autres malheureux atteints de maladies contagieuses et dégoûtantes. Après avoir étendu jusque dans File de Bretagne ses courses apostoliques, il revint fonroDdatear der dans ses domaines, à Gentule, au nord de la
de
Gemme. Somme, un monastère qui devait plus tard prendre 6J5-6U. son propre nom et devenir un des plus considérables de l'époque carlovingienne. Sur ces entrefaites. Dagobert, qui venait de succéder à son père Clotaire II en Neustrie, vint le visiter dans sa retraite, et P invita à venir prendre place à sa table, parmi ces convives du roi qui constituaient, comme on sait, la plus haute aristocratie chez les Francs. Riquier accepta sans difficulté : il profitait de ces occasions pour dire au roi la même vérité qu'il avait su si bien faire accueillir par les autres s« riiatums Francs. Il le reprenait avec une autorité et une
liberté toute sacerdotale, l'exhortait à ne pas s'enorgueillir de sa puissance et de ses richesses, à repousser les adulations de ses courtisans, et lui demandai! comment il pensait faire au jour du jugement, pour répondre de tant de milliers d'hommes qui lui étaient confiés, lui qui aurait déjà tant de
!. Voir plu» haut, p. 577.
peine h rendre complede sa propre âme. Le jeune Dagobert accueillait si bien ces sermons, qu'il fil à l'abbé Riquier une donation spécialement destinée à entretenir le luminaire de son église, en mémoire de cette lumière invisible de la vérité chrétienne dont la voix du moine avait éclairé son âme1. Malgré leur cruauté sans cesse renaissante et leurs mœurs si peu chrétiennes, tous ces rois mérovingiens savaient au moins écouter la vérité, et môme honorer ceux qui leur faisaient l'honneur de la leur dire sans détour.
1. A rusticis et popularibus illlus loci... iojuriis afflictos et opprobriis castigatos... Durus invector poteotibus... istorum superbiam severa castigationc réprimons... Gislemarus, vir illustris... Maurontus, habilis vir, et terrarum vcl silvarum ad regem perlinentium servator... Nec leprosos vel clephantiacos cxhorruit...Sacerdotali auctoritatc libéra voce castigavit; denuntians ci ne in sœculari superhiret potentia... ne vanis adulanlium extolleretur rumoribus... et hoc magis timendo cogitarct, quia potentes potenter tormenta patiuntur... et qui vu suffleit pro se solo rationem rodderc pro tantis millibus populi sibi commissi... qua castigationc rex ut fuit sapiens bénigne suscepta, congaudensque ejus libéra ventât» fiducia. Alcuin., Vita S. lïicliarii, c. 2, 5, 10, i I, 12. Cf. Chronic. Cenlulen.se in Spicilegio, t. II, p. 295, et Mabillox, Ann. Bénédicte Mb. ir, c. 00. — Un passage d'AIcuin semble peu d'accord avec ce que disent la chronique de Centule et l'abbé Ingclramm, dans sa Vie métrique, du xr* siècle, sur l'illustre naissance de Riquier , et indique au contraire qu'il était, comme Valéry, d'origine rustique: Non tam nobilibus Juxta sseculi parentibus ortus quam moribus honestus... ita ut in rustica vita qiwdam praesaga futur»; sanrtitatis gercret, c. 1. Mais ce fait est contredit par d'autres détails que rapporte Alcuin luimême. — Centule, sous le nom de Saint-Riquier, aujourd'hui petit bourg de la Somme, a conservé sa magnifique église abbatiale. Abbeville, l'ancienne capitale du Ponthieu {Abbalis-vUla), provient d'uno métairie de l'abbaye de Centule.
MOIK&S d'occ h. 89
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Sainl Orner Cl 2-667
Sans s* éloigner beaucoup du Ponthieu et sans sortir du pays occupé par les Francs-Saliens, mais en remontant vers le nord et sur les confins des deux peuplades gauloises des Atrébatescl de Morins , on trouve une autre colonie de Luxeuil réservée à des destinées plus brillantes et plus fécondes qu'aucune de celles dont nous ayons encore parlé. Audomar , dont on a depuis fait Orner, était le fils d'un seigneur des environs de Constance, ville de l'Alamannie, soumise, comme on Ta déjà dit, à la royauté austrasienne. Peut-être, en passant dans cette contrée, Colomban l'avait-il déjà instruit et gagné : l'histoire n'en dit rien, mais elle constate que, peu après le séjour de l'apôtre irlandais sur les bords du lac de Constance, le jeune Orner vint se présenter à Luxeuil, entraînant avec lui son père, par une rencontre qui n'est pas rare dans les annales monastiques. L'abbé Eustaise les admit tous les deux au nombre de ses religieux. Le père y persévéra jusqu'à la fin de ses jours : le fils en sortit au bout de vingt ans , pour devenir évéquc de Thérouanne; il avait été désigné au choix de Dagobert et des seigneurs francs par l'évoque de Laon , lui-même ancien moine de Luxeuil. Le pays des Morins, dont Thérouanne était la capitale, avait été en vain évangélisé par des martyrs lors de la première introduction de la foi dans les Gaules : il était retombé dans TidolMrie; le peu de chrétiens qui s'y étaient formés depuis la conquête et la con-
version de Clovis y croupissaient dans de grossières superstitions. Le nouvel évoque comprit qu'il lui fallait du renfort pour venir à bout d'une si rude tâche. Quelques années après son avènement, il fit demander à l'abbé Walbert de Luxeuil de lui envoyer trois de ses anciens confrères, qui étaient tous les trois, comme lui, venus à Luxeuil des bords du lac de Constance. II les installa dans un domaine situé sur les bords de l'Aa et nommé Sithiu, dont il venait de recevoir la donation des Fondalion mains d'un riche et puissant seigneur païen qu'il ^ avait baptisé avec toute sa famille. Ce domaine était une sorte d'île, au milieu d'un vaste marécage, et où l'on ne pouvait guère aborder qu'en nacelle. C'est là que s'élevèrent à la fois et la célèbre abbaye, qui prit peu après le nom de Saint-Bertin, d'après celui du plus jeune des trois moines envoyés de Luxeuil 4, et, sur la colline voisine, une petite église, qui est devenue la cathédrale de la ville épiscopale, connue encore aujourd'hui sous le nom de l'apôtre de la Morinie. Son corps y fut déposé après trente années de labeurs apostoliques et d'hé-
1. Des deux autres, Mommolin fut le premier abbé de Sithiu, puis successeur de saint Kloy sur le siège de Noyon, et Ebertramnus fut abbé du monastère de Saint-Quentin. — Le* Annales Bénédicte 1. xvi, c. 50, reproduisent une très-curieuse miniature du vu* siècle, où l'on voit saint Mommolin représenté avec la tonsure scotique ou irlandaise, qui avait été l'objet de tant de contestations, puis saint Bertin avec la tonsure romaine ou couronne , et muni de la crosse recourbée, qui était dès lors commune aux abbés et aux évêques.
roïque charité qui changèrent la face de toute cette province. C'est autour du cimetière destiné à la sépulture des religieux du raonaslère de Saint- Berlin que s'est formée la ville actuelle de Saint- Omer.
Bertin, compatriote et parent d'Orner, fut l'émule de son zèle pour la prédication et la conversion du diocèse qui l'avait adopté. Il fit observer dans son monastère, où il compta jusqu'à deux cents religieux, la règle de saint Colomban et les usages de Luxeuil dans toute leur sévérité : il exerça, comme Colomban lui-même, un irrésistible ascendant sur les nobles qui l'environnaient. A l'aide de leurs dons et de l'infatigable diligence de ses moines, il vint à bout de transformer en plaine fertile, par des exhaussements successifs, le vaste marais où il s'était établi. Quand pour mieux se préparer à la mort, selon l'usage de la plupart des saints fondateurs d'alors, il abdiqua la dignité d'abbé qu'il avait exercée pendant cinquante ans , le grand monastère qui a immortalisé son nom et produit vingt-deux saints vénérés par l'Église 1 avait atteint le comble de la prospérité morale et matérielle 2. De tous les
4. Parmi eux il faut nommer l'Armoricain Winnoc, de race royale, disciple de saint Bertin, et fondateur du monastère et de la ville qui s'est nommée, d'après lui, Berghes-Saint-Winnoc ou Vinox. Il mourut en 096.
2. Ixîs Bollandistcs (t. II Sept., p. 519-630) ont parfaitement élucidé tout ce qui se rapporte à la vie do saint Bertin et à ses diverses biographies. On remarquera que l'abbaye do Sithiu prit dans la suite
essaims sortis de la ruche inépuisable de Luxeuil , aucun ne fut plus fécond et plus brillant que celui dont ces quatre Alamans, venus des frontières de l'Helvétie jusqu'aux bords de la mer du Nord, avaient enrichi la sauvage Morinie. Les héritiers de Colomban se trouvaient ainsi installés sur le sol de la Belgique, dont la conquête chrétienne était moitié à refaire, moitié à commencer. Une belle part leur était réservée dans cette conquête, à laquelle ils n'eurent garde de faillir.
le nom de Saint-Bertin, comme il arriva pour un certain nombre des monastères les plus importants, qui furent dénommés d'après leur fondateur ou d'après le saint dont on y vénérait les reliques. Ainsi le nom d'Apaune fut remplacé par celui de Saint-Maurice, Condat par Saint-Kugende (depuis Saint-Claude), Fontenelle par Saint-Vandrille, Glanfenil par Saint-Maur, Lcuconaus pur Saint-Yalery, Centule par Saint-Biquier, Fleury par Saint-Bcnoît-sur-Loiro, Habend par Bemiremont, etc. —Cette abbaye de Saint-Bertin, d'abord nomméo Sithiu, était la principale abbaye de l'Artois et le plus bel ornement de la ville de Suint-Omer, dont l'administration municipale Ta fait détruire il y a peu d'années, sous prétexte de donner du travail aux ouvriers. Victob Hlco, Guerre aux démolisseurs, 1832. Ce qui reste de cette immense église suffit pour faire apprécier les œuvres splendiuVs des générations croyantes et le stupide vandalisme de leurs descendants.