‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 19 sur 177 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Cassiodore et l'Italie monastique au VIe siècle

Cassiodore : sa retraite monastique et son académie chrétienne à Viviers en Calabre. — Les disciples de Benoît en Sicile : martyre de saint Placide. — Propagande bi'nédicttne et moines martyrs en Italte. — Ravages des LombardB : ils ruinent Farfa et Novalcse. — Première destruction du RJont-Cassin.

Benoît n'était pas encore mort, que déjà le plus illustre de ses contemporains allait demander à la vie monastique un intervalle de repos et de liberté entre sa carrière publique et la mort. Cassiodore, cassiodore

1 1 m fan moin

qui était depuis trente ans l'honneur et la lumière * vivier* de la monarchie des Goths, le ministre et l'ami de cinq rois, abandonna, vers Tan 538, la cour de Kavenne avec toutes ses charges et dignités S pour aller fonder à l'extrémité de l'Italie un monastère appelé Viviers (Vi varia), qui sembla un moment devoir rivaliser d'importance avec le Mont-Cassin.

Cassiodore appartenait à la haute noblesse ro- m.M2. maine : ses aïeux, fort distingués à la guerre, siégeaient à la fois dans les sénats de Rome et de Constantinople, et il aimait h s'en vanter : genus in

1. Rcpulsis in Ravennati urbe sollicitudinibus dignitatum etcuris sœcularibus. Cassiod., Prœf. m Psalm.

SAINT BENOIT

utroque orbe prœclarum... togatis cluri, inter riros sa carrière fortes e.rimii. Sa fortune était immense. Successi-

politiquc.

vemcnt sénateur, questeur, préfet du prétoire, il fut le dernier grand homme pourvu de la charge de consul, que Justinien allait abolir. Il obtint enfin ce titre de patrice dont Clovis et Charlemagne s'honorèrent d'être revêtus. Son crédit survécut k toutes les révolutions de cette terrible époque. Il fut successivement ministre d'Odoacre, de Théodoric, de sa fille Amalasonthe, de son petitlils Athalaric, qui le fit préfet du prétoire. Il conserva cette charge sous les rois Théodat et Vitigès. Ces barbares couronnés, tous épris des souvenirs de la grandeur romaine, comparaient volontiers le ministre, dont ils étaient fiers, aux grands hommes de la République, à Métellus et à Caton *. 11 alliait dans sa personne les vertus de ces vieux Romains à celles des nouveaux chrétiens, comme dans ses titres les dignités de la République avec celles de F Empire. Plein de respect pour les papes et les évoques, il était en outre plein de sollicitude pour les populations. Médiateur intelligent et courageux entre les conquérants germains et la population italienne, il sut donner à la royauté oslrogothe ce caractère civilisateur et protecteur qu'elle conserva quelque temps. Il ne négligea rien pour régénérer Rome et l'Italie par l'infusion d'un sang nouveau,

1. Talem Mctclli in Asia, talem Catonis in Asia legitmis fuisse ducatum. Athalaiwci epist. ap. Cassiod., Yariar. lih. rx, op. 25.

SAINT BENOIT. 77

quoique puisé dans cette vieille race des rois goths , aussi antique et aussi belliqueuse que les plus illustres races patriciennes.

(Testa lui qu'il faut attribuer la plus belle part dans le grand règne de Théodoric, en qui semble poindre le génie de Charlemagne, et qui eût mérité d'être

son précurseur, s'il avait pu contracter avec l'Eglise l'alliance qui pouvait seule alors garantir et féconder l'avenir. Mais, quoique arien, ce grand prince sut longtemps proléger la liberté religieuse des catholiques, et, pendant la plus grande partie de son règne, l'Eglise eut bien plus à se louer de son indifférence bienveillante que de l'intervention oppressive et vétilleuse des théologiens couronnés qui régnaient à Byzance. Inspiré par son pieux et orthodoxe ministre, il disait noblement et sagement que, comme roi, il respectait ce qui était de l'Église et ne s'en mêlait pas autrement 4. Cassiodore, qui remplissait auprès de lui les fonctions de chancelier, faisait passer dans ses actes officiels les grands principes dont il était pénétré, et qu'avaient toujours invoqués jusqu'alors la plupart des docteurs chrétiens, a Nous ne pouvons, » faisait-il dire à Théodoric, « commander la religion, car nul ne « peut être forcé de croire malgré lui 2 ; » et à l'un

1. Nec aliquid ad se pncter reverentiam de ecclesiasticis negotiis pertinere.

2. Religionem imperaro non possumus, quia nemo cogitur ut credat invitus. — Lettre <te Théodoric à des Juifs, ap. Cassio:>m lib. u, epist. Tt.

SAINT BENOIT

de ses successeurs : « Puisque la Divinité souffre « plusieurs religions, nous n'osons pas en imposer « une seule. Nous nous souvenons d'avoir lu qu'il « faut sacrifier à Dieu volontairement, et non par « la contrainte d'un maître. Celui-là donc qui tente « d'agir autrement s'oppose évidemment aux or- « dres divins1. » Deux siècles après la paix de l'Église, il restait ainsi fidèle à la tradition des grands apologistes du temps des persécutions impériales : à Tertullien, qui avait dit : « La religion « défend de contraindre à être religieux; elle veut « être consentie et non contrainte2; » et à Lactance, selon lequel, « pour défendre la religion, il « faut savoir mourir et non tuer 3. »

Plus tard, lorsque, infidèle à sa politique antérieure, Théodoric se fut arrogé le droit d'intervenir dans l'élection du pontife romain; lorsqu'il eut déshonoré la fin de sa carrière par les cruautés dont Boëce, Symmaque et le saint pape Jean Ier furent victimes; lorsque sa fille, Amalasonthe, dont le règne fut si heureux pour l'Italie, eut péri assas-

\. Cum Divinités patialur diversas religiones esse, nos unam non audemus iinponerc. Relinemus enim legissc nos voluntaric sacrificandum esse Domino, non cujusquam cogeutis imperio. Quod qui aliter facere tentaverit, uvidenter cœlestibus jussionibus obviavit. — Lettrt de Théodat à Justinien, ap. Cassiod., lib. x, epist. '20.

2. Non est religionis cogère religiouem, quaî sponte suscipi débet, non \\.—Ad Scaptdam, in fine.

3. Defendenda rcligio est non occidendo, sed moriendo; non sœvitia, sed patieutia; non scelere, sed fide.

SAINT BENOIT

sinée, Cassiodore, qui, entre tous ces crimes, avait consacré sa persévérance et son énergie à préserver r autorité de ses propres excès, à adoucir tes mœurs des Goths, à garantir les droits des Romains, se lassa de cette tâche surhumaine- Aucun danger, aucune disgrâce ne le menaçait, car tous les souverains qui, depuis Théodoric, se succédèrent sur le trône ensanglanté de Ravenne, semblent l avoir à Fenvi recherché ou ménagé; mais il en avait assez. Il comptait près de soixante-dix ans; il en avait passé cinquante dans les emplois les plus élevés; il avait exercé une puissance presque souveraine, mais toujours tempérée par la raison et la foi. Il résolut d'achever sa vie dans la solitude religieuse. Avec lui disparurent la gloire et la prospérité du royaume des Goths en Italie.

Ce fut la première, après la chute de l'empire romain, de ces conversions éclatantes, dont une innombrable série va passer sous nos yeux, et qui allaient jusque dans les plus hauts rangs de la société nouvelle chercher les grands du monde pour leur apprendre à expier leur grandeur, à se reposer de leur puissance et à mettre un intervalle entre les agitations du monde et le jugement de Dieu.

Mais, en endossant la robe monastique, Cassiodore semble avoir recommencé a vivre. Cette profession religieuse offrit autant d'attraits à son âme que d'emploi h son activité. Le monastère de Yiva- cclhre!7ônne ria, qu'il avait construit dans le domaine patrimo-

Monastère et académie

80 SAINT BENOIT

niai où il était né, à l'extrémité de la Calabre et au bord du golfe de Squillace, tirait son nom des nombreux viviers ou réservoirs pour le poisson qu'on y avait creusés dans le roc. C'était un séjour ravissant, et qu'il a décrit avec amour en termes dignes de cette région délicieuse où une mer d'azur vient baigner des rivages revêtus d'une incomparable et perpétuelle verdure. Les édiûces en étaient aussi vastes que magnifiques. On eût dit de loin une ville tout entière. Il y avait même deux monastères pour les nombreux disciples qui se groupèrent autour de l'illustre vieillard. De plus, ceux qui se croyaient appelés à une vie plus austère que celle des cénobites, dont la demeure s'étendait sur les riants coteaux du bord de la mer, trouvaient, en gravissant la montagne qui les dominait, des cellules isolées où ils pouvaient goûter, dans toute sa pureté, le suave et secret bonheur de la solitude absolue, si toutefois, ajoute ce grand serviteur de Dieu, leur cœur s'y était préparé par un essor intérieur *. Lui-même, successivement moine et abbé, passa

\ie monasiique 1

'luimire» P1"®8 ^e trente anne^s dans celle retraite, occupé de ca^iodore. à gouverner sa communauté, à y unir l'étude des sciences et des lettres à la poursuite de la vie intérieure. Pendant sa carrière politique, il avait usé de son pouvoir avec une énergique sollicitude pour

1. Habetis moutis Castclli sccreta auavia, ubi, velut anachorctr, prastantc Domino, féliciter cssc possitis... si prius in corde vestro proparatus sit adscensus. Cassiod., De instit. divin, litter., c. 10.

maintenir l'éducation publique et la vie intellectuelle dans cette pauvre Italie, que venaient périodiquement recouvrir des flots de conquérants ignorants et grossiers. Il avait mÊme, au plus fort de ses occupations publiques, écrit en douze livres une histoire des Goths dont on ne saurait assez regretter la perte 1 ; et on le voit sous Théodoric, à l'occasion de l'envoi d'un poëte musieien que Clovis avait demandé à ce prince, se livrer à une longue dissertation sur la musique, qu'il appelle la reine de nos sens, en invoquant l'exemple de David avec cent autres empruntés à la mythologie et à la poésie classique 2. On l'a proclamé, non sans raison, le héros et le restaurateur de la science au iv* siècle8. Une fois moine, il fit de son monastère une sorte d'académie chrétienne et le foyer principal de l'activité littéraire de son temps. Il y avait rassemblé une immense bibliothèque où certains religieux, sous le nom ftantirpiaires, copiaient les manuscrits, et où d'autres revisaient leurs transcriptions, comme les correcteurs de nos imprimeries revisent nos épreuves. Il y imposait à ses religieux un plan

1. Istc rcges Gothorum longa oblivionc cclatos latibulo vetustatis eduxit. Epist. Athalarici régis al senatum, ap. Cassiod., Far., Hb. ix, ep. 25.

2. C.um r*x Francorum... a nobis Citharacdum magnis precibus cxpetmset... Hœccum de secreto nature, tanquam somuum regina, tropis suis ornata processorit... Var., lib. n, ep. 40 et 41.

3. F. de S.uxte -Marthe, Vie de Cassiodore. 1684. — Cf. Mabillo*, Annal. Dened , 1. v, c. 2i, 27.

MOINES D'OCC. II. r>

d'études complet et sévère. Il prêchait lui-même d'exemple; il leur enseignait avec un zèle infatigable l'Écriture sainte pour laquelle il avait essayé en vain, de concert avec le pape Agapit, d'établir à Rome même des professeurs publics. 11 y joignait l'étude des sept arts libéraux et toute la littérature profane, ce qui ne l'empêchait pas de pratiquer humblement les moindres détails de la vie commune, et de se faire le lampiste et l'horloger, en même temps que le professeur de sa communauté. On aime à le voir, dans ses doctes traités, citer el commenter sans cesse, en même temps que les Pères de l'Église, ses chers poètes, Térence, Horace, Virgile surtout, et dans Virgile les Géorgiqttes, dont sa pittoresque retraite au fond de la Galabre lui faisait encore mieux sentir et vanter les beautés.

Rura mihi et rigui placcant in vallibus amnes!

Ce fut à Vivaria qu'il composa la plupart de ses ouvrages1, et surtout son fameux Traité sur /'enseignement des saintes lettres -, espèce d'encyclopédie élémentaire qui fut le code de l'éducation monastique et servit longtemps de programme à l'éducation intellectuelle des peuples nouveaux.

t. Voir Magni Aurelii Cassiodori viri patricii, consularis et Vivariensis abbatis opéra omnia... operael studio 3. Gareth, Mon. O.S. If. e congr. S. Mauri. Rothoniagi 1670, l2 vol. in-fol.

2. De Institution* divinarum Litlerarum. — Quem monachi omnes accuratc legore deberent. Mabillon, 1. c.

SAINT BENOIT

A quatre-vingt-treize ans, il eut le courage de commencer un Traité sur l'orthographe, dans le but de concourir à la correction des anciens exemplaires des saints livres.

Cassiodore donna ainsi, du sein de sa nombreuse communauté, l'un des premiers et des plus illustres modèles de cette alliance de la vie religieuse avec la vie intellectuelle qui devait tant honorer l'Ordre monastique. Celte passion littéraire qui enflammait le noble vieillard ne servait qu'à redoubler son zèle pour la stricte observance de la régularité monastique, a Dieu nous fasse la grâce. <> écrivait-il, « d'être semblables à des bœufs infatigables pour cultiver le champ de Notre-Seigneui avec le soc de l'observance et des exercices réguliers *. » On ne sait trop (nielle règle il avait adoptée. Quelques-uns ont cru que c'était celle de saint Benoît; mais il n'en fait aucune mention spéciale, en recommandant à ses moines de suivre les règles des Pères en général avec les ordres de leur propre supérieur, et de consulter les Institutes de Cassien 2. Cependant on reconnaît tout au moins une profonde analogie entre les usages pratiqués à Viviers et les grands exemples de saint Benoît, dans les préceptes que donne Cassiodore au sujet du travail manuel. Il veut que ceux qui ne sont pas capables d'étudier ou de transcrire les manuscrits

Page 1