‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 18 sur 177 · Guzor, l. c. Cf. Don Pitili, l. c · texte numérisé non relu

Guzor, l. c. Cf. Don Pitili, l. c

68 SAINT BENOIT

Résum* « Celte règle, c'est un précis du christianisme, un u rtgie docte et mystérieux abrégé de toute la doctrine Bo^ct. de TÉvangile, de toutes les institutions des saints Pères, de tous les conseils de perfection. Là paraissent avec éminence la prudence et la simplicité, Thumilité et le courage, la sévérité et la douceur, la liberté et la dépendance. Là, la correction a toute sa fermeté ; la condescendance tout son attrait; le commandement toute sa vigueur, et la sujétion tout son repos ; le silence sa gravité, et la parole sa grâce ; la force son exercice, et la faiblesse son soutien ; et toutefois, mes Pères, il l'appelle un commencement , pour vous nourrir toujours dans la crainte 4. »

Mais il y a quelque chose qui parle avec plus d'éloquence encore que Bossuet en l'honneur de la règle bénédictine: c'est la liste des saints qu'elle a produits; c'est le récit des conquêtes qu'elle a opérées et consolidées dans tout l'Occident, où elle prévalut seule pendant huit siècles; c'est l'attrait invincible qu'elle a inspiré aux intelligences vives et généreuses, aux cœurs droits et dévoués, aux âmes éprises de solitude et de sacrifice ; c'est l'influence bienfaisante qu'elle a exercée sur la vie du clergé séculier, qui, réchauffé par ses rayons, s'est épuré et fortifié au point de sembler pour un temps se confondre avec les enfants de Benoit.

\. Bosstrr, Panégyrique de saint Bcnoil.

SAINT BENOIT. 69

C'est surtout ce contraste entre la vie florissante dé l'esprit et de la foi dans les contrées où elle a régné, et le néant où s'enfonçait l'Église orientale, déshonorée par le mariage des prêtres avant même d'être la proie du schisme et de l'islamisme.

Saint Grégoire raconte qu'une nuit l'homme de Dieu dont il écrit la vie, devançant l'heure de matines et contemplant le ciel par la fenêtre de sa cellule, vit tout d'un coup les ténèbres dissipées par une lumière plus éblouissante que celle du jour ; et, au milieu de cet océan de lumière, le monde entier lui apparut comme ramassé dans un rayon de soleil, tant la créature, ajoute le pontife, parait ehétive à l'âme qui contemple le Créateur1! La tradition a interprété cette apparition comme une prévision du splendide avenir de l'Ordre que Benoît allait créer, et qui devait embrasser l'univers chrétien et le remplir de sa lumière. Vive et fidèle image, en effet, de la destinée d'une institution dont le fondateur n'a peut-être entrevu l'avenir que sous cette forme mystérieuse.

L'admiration des docteurs catholiques a signalé

1. Omnis etiam mundus, velut sub uno solis radio collectas, ante oculos ejus adductus est... Quia anima? videnti Creatorcm angusta est omnis creatura. Dial. n, 31. — L'inscription posée dans la tour du Mont-Cassin habitée par saint Benoit dit: Universum mundum divini xolu radin detectum insperit semel et despexit. — Saint Bonaventurc «plique ainsi cette vision: «Mundus non fuit coangustatus in uno radio solis, sed cjus animus dilalatus, quia vidit omnia in illo fujus magnitudine omnis creatura angusta est. » De luminaribus, serm. 20.

Vision

de Benoit

sur l'avenir

de

son œuvre.

SAINT BENOIT

dans Benoît le Moïse d'un nouveau peuple, le Josué d'une autre terre promise1. Rien dans ce qu'il a dit ou écrit ne laisse croire qu'il ait eu cette ii n « idée de lui-même. Les historiens ont vanté à l'envi iws^rStau sa perspicacité, son génie; ils lui ont attribué le projet de régénérer la société européenne, d'arrêter uuiorKjues ja dissolution sociale, de préparer la recomposition de l'ordre politique, de rétablir les études et de conserver les lettres et les arts. Je ne sais s'il a nourri ces grandes pensées, je n'en vois aucune trace dans sa règle ni dans sa vie. Si elles pénétrèrent jamais dans son ûmc, ce fut pour être éclipsées et remplacées par une pensée plus haute et plus grande encore, par'celle de son salut. Je crois très-fort qu'il n'a jamais songé à régénérer autre chose que sa propre ûme et celle des religieux ses frères. Tout le reste lui a été donné par surcroît. Ce qu'il y a de plus grand dans son œuvre sociale et historique, c'est qu'il parait ne s'en être jamais douté. Mais n'est-ce pas la marque de la vraie grandeur que de faire les grandes choses sans fracas, sans esprit de système, sans parti pris, et sous le seul empire d'une pensée modeste et pure que Dieu transforme et exalte au centuple? Chose remarquable! rien même dans sa règle n'indique qu'il l'ait écrite dans le but de la faire servir à d'autres monastères que le sien. 11 a pu supposer qu'elle

i. S. Otto; S. Thomas, Serm. de S. tiened.

SAINT BENOIT

serait adoptée par dos communautés voisines de celles qu'il avait groupées autour de lui ; mais rien n'y décèle la pensée d'établir entre elles aucun rapport de subordination ou de constituer un lien entre diverses maisons religieuses, et de créer ainsi une association d'éléments divers et coordonnés, comme les grands Ordres qu'on a vus depuis1. Elle semble au contraire avoir pour objet de concentrer dans un seul foyer la grandeur et la force de l'esprit religieux. Tout y est à l'adresse de cette seule famille monastique qui, par une merveilleuse disposition de la Providence, a servi de tronc à de si féconds et si innombrables rameaux. Pas plus que Romulus, en traçant l'enceinte primitive de Rome, ne se figurait qu'il enfantait le peuple-roi, le plus grand des peuples, Benoît ne se rendait compte de l'œuvre gigantesque qui devait sortir de la grotte de Subiaco et de la cime du Mont-Cassin. Les maîtres de la vie spirituelle ont toujours remarqué que l'homme qui commence une œuvre bénie de Dieu ne s'en rend pas compte. Dieu ai me à bâtir sur ce néant.

Ce qui est vraiment utile à l'homme, c'est de voir sortir de son néant les grandeurs de Dieu, et de reconnaître dans ce spectacle ce qu'il lui est donné de produire, lorsqu'il triomphe de la nature déchue au point de redevenir le lieutenant et l'instrument de Dieu.

t. Yepes, Coron, rjener.; Notes., Disquisit., 1. i, p. 12.

"tt SAINT BENOIT.

immensité Quoi qu'il en soit, les résultats de l'œuvre de

rte

ns r<*atuis. Benoît furent immenses. De son vivant, comme après sa mort, on voit accourir en foule au Mont- Cassin les fils des plus nobles races de l'Italie et l'élite des Barbares convertis. Ils en ressortent, ils en descendent, pour se répandre sur tout l'Occident : missionnaires et laboureurs, qui deviendront bientôt les docteurs et les pontifes, les artistes et les instituteurs, les historiens et les poètes de la société nouvelle. Ils vont propager la pai\ et la foi, la lumière et la vie, la liberté et la charité, la science et l'art, la parole de Dieu et le génie de l'homme, les saintes Écritures et les chefs-d'œuvre classiques, au milieu des provinces désespérées de l'Empire détruit, et jusqu'au fond de ces sauvages régions d'où la destruction est issue. Moins d'un siècle après la mort de Benoît, tout ce que la barbarie avait conquis sur la civilisation est reconquis ; et, de plus, ses enfants s'apprêtent à aller prêcher T Évangile dans les contrées que les premiers disciples du Christ n'avaient pu atteindre. Après l'Italie, la Gaule, l'Espagne, reprises à l'ennemi, la Grande-Bretagne, la Germanie Ja Scandinavie, vont être tour à tour envahies, conquises et incorporées à la chrétienté1. L'Occident est sauvé. Un nouvel empire est fondé. Un nouveau monde commence.

1. Et quittent Kuropa fero tota, Bcm'dicti s;«culo, monachi* adlaborantibus, veram rcligioncm suscepit. Mabh.i.o.x, Prœf. in 1 sœcuL. c. 2.

SAINT BENOIT. 73

Venez maintenant, ô Barbares! l'Église n'a plus a vous redouter. Régnez où vous voudrez; la civilisation vous échappera. Ou plutôt c'est vous qui défendrez l'Église et qui referez une civilisation. Vous avez tout vaincu, tout conquis, tout renversé : vous serez à votre tour vaincus, conquis et transformés. Des hommes sont nés qui deviendront vos maîtres. Ils vous prendront vos fils, et jusqu'aux fils de vos rois, pour les enrôler dans leur armée. Ils vous prendront vos filles, vos reines, vos princesses, pour en remplir leurs monastères. Ils vous prendront vos âmes, pour les enflammer; vos imaginations, pour les ravir en les épurant; vos courages, pour les tremper dans le sacrifice ; vos épées, pour les consacrer au service de la foi, de la faiblesse et du droit.

L'œuvre ne sera ni courte ni facile. Mais ils en te mn»<ie v iendront à bout. Ils domineront les peuples nou- rcronqni*

sur

veaux en leur montrant l'idéal de la sainteté, de la *** Barbares

par

grandeur, de la force morale. Ils en feront les instru- i«* raents du bien et du vrai. Aidés par ces vainqueurs de Rome, ils porteront l'empire et les lois d'une Rome nouvelle bien au delà des frontières qu'avaient jamais fixées le Sénat ou rêvées les Césars. Ils iront vaincre et bénir là où n'ont pénétré ni les aigles ni môme les apôtres. Ils seront les pères nourriciers de toutes les nations modernes. On les verra à côté des trônes de Charlemagne, d'Alfred, d'Othon le Grand, créer avec eux les royautés chrétiennes et

7i SAINT HKNOIT.

la société nouvelle. Enfin ils monteront avec saint Grégoire le Grand et saint Grégoire VII sur le siège apostolique, d'où ils présideront, pendant des siècles de lutte et de vertu, aux destinées de l'Europe catholique et de l'Église glorieusement servie par des races croyantes, viriles et libres.

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