Prœf. in Psalter
SAINT BENOIT
Avant de mourir Çassiodorc abdiqua la charge d'abbé, afin de se livrer tout entier à la contemplation de l'éternité. Mais il n'en vivait pas moins dans une tendre et vigilante union avec ses religieux. Il terminait tous ses écrits en leur demandant avec instance, et comme l'acquit d'une dette de cœur, de prier pour son àme.'« Avec l'aide de Dieu, > dit-il à la fin.de son Traité de littérature sacrée, « j'ai pu beaucoup travailler à votre instruction : payez-moi de retour par vos progrès dans les saintes lettres, et par la persévérance de vos prières pour moi. » Et à la fin de son Orthographe : u Adieu, frères chéris, ne m'oubliez pas en priant. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous séparer du nombre des ignorants; à votre tour obtenez de Dieu que je ne sois pas confondu avec les impies et puni comme eux1. »
On calcule qu'il a dû vivre près de cent ans. On aimerait à savoir quand et comment il mourut; • car suivre jusqu'à la fin les hommes auxquels on s'attache est un besoin pour le cœur. Mais nul ne nous l'a dit. Cette grande lumière de la chrétienté naissante, volontairement voilée au sein de la vie monastique, s'y éteignit sous l'œil de Dieu seul, et
1. Eia nunc, charissiroi fratres,... quando me cognoscitis pro doctrina* vestrae copia, adjutorio Dominicae gratiae, tanta vobis et talia coDgrcgasse. Conforte nunc legentes vicissitudinem rerum... Valctc, fratres, atque in orationibus vestris mei memores esse dignemini... quatomis, sicut ego vos ab impcritorum numéro sequestratos esse rolui,et<-. Opéra, t. H, p. 557 et 619.
de
salut l'bcide en Sicile.
*«> SAINT BENOÎT
sans que le regard de la postérité ait été admis à contempler sa fin.
Martyr* Dans (>e,le même région où le ministre romain de la royauté gothique achevait obscurément sa glorieuse carrière, mais au delà de ce détroit du Phare qui offrait sans doute alors, comme aujourd'hui, le spectacle d'une nature enchanteresse, d'autres moines avaient également pénétré. Le disciple chéri de saint Benoît, le fils de ce riche sénateur qui avait si généreusement doté la communauté naissante de Subiaco, le jeune Placide avait porté jusqu'en Sicile le nom et la règle de son maître. Il y avait été envoyé pour récupérer les dix-huit domaines situés dans cette île, que son père avait donnés à l'abbé du Mont-Cassin et dont une gestion infidèle leur dérobait les produits. Il y resta, et établit, vers l'an 534, a Messine, le premier monastère bénédictin qui fut créé hors de l'Italie. Placide y réunit une trentaine de religieux, mais fut trop tôt interrompu dans son œuvre de colonisation , religieuse1. Il périt avec deux de ses frères et sa jeune sœur Flavie, torturés et égorgés par une bande de pirates maures, encore païens, qui vinrent ravager les côtes de Sicile et, comme nous le ver-
1. Nous n'osons rapporter ici plusieurs traits fort intéressants de la vie du premier disciple de saint Benoit, parce que ses Actes, attribués à l'un de ses compagnons, le moine Gordien, ont subi de trèsnombreuses interpolations, selon l'avis unanime de Baronius, de Mabillon et des Bollandistes.
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rons si souvent pour tant d'autres bourreaux, firent des moines les principales victimes de leur fureur. Les enfants de saint Benoît inauguraient ainsi la longue série de leurs luttes et de leurs victoires. Le sang de Placide arrosa les semailles de l'Ordre en Sicile, où sa moisson a été jusqu'à nos jours si abondante 4.
Nous avons dit que les moines étaient venus remplacer les martyrs, mais que, souvent aussi, ils surent les imiter et les rejoindre. Il en fut ainsi pendant les premiers temps de la propagation des bénédictins en Italie. Celte propagation fut rapide pendant les dernières années de la vie de Benoît, VOràre en Ittl"v et surtout après sa mort. La tombe où gisait la sainte dépouille du grand législateur, sous la garde d'une progéniture sans cesse renaissante de disciples fervents, fut comme la source d'où découla une vie nouvelle sur la péninsule2. La plupart des anciens monastères adoptèrent la Règle qui fleurissait au Mont-Cassin. Elle se répandit dans le Latium, aux environs du lac Fucino, où l'on voyait le saint abbé Equitius, chaussé de souliers ferrés, faucher le foin avec ses moines, et revenir après de
1. 11 y avait dès lors et plus tard beaucoup de monastères en Sicile, peuplés de moines grecs, qui suivaient la règle de saint Basile. Yepes, Chronica gênerai., n, 2.
2. Te monachorum turbaï diu noctuque concélébrant, corpus tuum in medio positum servantes, quod largos miraculorum fluvios efludit. Menées de l'Église grecque , ap. Dom Guéranceb. Carême p. 581.
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rudes et chaudes journées, la faux au cou, comme lout autre laboureur*. Elle fut portée au sommet du mont Socrate, où l'attendait plus d'un rude solitaire bien digne de la pratiquer, et où le doux prieur Nonnosus fouillait les flancs rocailleux de la montagne chantée par Virgile et Horace, pour y créer des jardins d'olivfers à l'usage de ses frères2. Elle prévalut dans plusieurs des vingt-deux maisons religieuses qui existaient déjà à Rome5. Elle pénétra promptement dans les îles de la Méditerranée et de l'Adriatique, que nous avons déjà vues peuplées de moines, dans celles surtout qui avoisinaient les côtes de Naples, où l'on avait naguère déporté les accusés de lèse-majesté, sous la hideuse tyrannie des premiers Césars, et où l'amour des choses célestes et de la liberté de l'âme retenait alors tant d'exilés volontaires. C'était donc dans toute la péninsule que de nombreuses troupes de moines luttaient laborieusement, au sein de la confusion générale, contre la dépravation des mœurs romaines, contre les violences des Barbares. Ils y donnaient ces leçons d'austère vertu, de miraculeuse puissance, dont saint Grégoire le Grand a associé la mémoire, dans ses Dialogues, à celle de leur
1. Clavatîs calceatus caligis, falcem fenariom in collo deferens veniebat. S. Giiec.., Dial., 1. i.
2. V. S. Gntcon. Dial., 1. i, c. 7, sur Nonnosus et Anastase.
3. Bahoxils, Martyrol., 5 dec. Les monastères de Saint-Sabas et de Saint-Érasme y occupaient le premier rang.
SAINT BENOIT
saint patriarche. Ils savaient mourir comme ils Moines martyrises avaient vécu, et braver le martyre sur la place pu- lesumbards. blique comme au fond des bois. Sur la foi de ce grand docteur, les fidèles se sont raconté de génération en génération comment le moine Herculanus, évoque de Pérouse, quand les Goths, sous Totila, vinrent assiéger et détruire cette ville, fut immolé au milieu des tortures, comme le principal auteur de la résistance ; comment, dans la campagne de Rome, l'abbé Suranus fut égorgé par les Lombards, qui le trouvèrent caché dans le creux d'un chêne; comment ailleurs ces mêmes Lombards pendaient les moines deux à deux au même arbre1.
Car les Lombards sont déjà là. A peine les Goths, tombés, après Théodoric et Cassiodore, dans leur décadence prématurée, curent-ils disparu, qu'on vit une race nouvelle de Barbares franchir les Alpes et fondre sur l'Italie. Elle était fière, intelligente et belliqueuse, arienne de nom, mais encore à moitié païenne de fait, et mille fois plus cruelle et plus redoutée que les Goths2. Sous Alboin et ses successeurs, ils ravagent impitoyablement la péninsule, foulant aux pieds Grecs et Romains, catholiques et
1. S. Grec, Dial. iv, 21. — On voit une belle figure de saint Herculanus, en pied , dans l'arriùrc-plan d'un tableau du Pérugin, représentant la Madone sur un trône enUnirè de quatre saints, qui est un des chefe-d 'œuvre de la galerie du Vatican, et a été très-bien gravé par la Chalcographie apostolique.
2. Leur première invasion eut lieu en 508, à la sollicitation de Narsès.
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ariens, prêtres et laïques. On ne voyait partout que villes ruinées, églises saccagées, évéques et clercs égorgés, peuples exterminés1. Ces féroces conquérants moissonnaient tout, et ne laissaient après eux qu'un désert. On se croyait à la fin du monde2. Ils s'acharnaient surtout après les moines et les monastères. Us incendièrent et détruisirent entre autres deux abbayes déjà considérables, mais dont l'origine est ignorée : Novalèse, située au bas du versant méridional des Alpes du Piémont, et Farfa. qui se croyait cachée dans ces frais ombrages de la Sabine, chantés par Ovide,
Et nmœn.T Farfaris timbra.
Il faut noter ces noms destinés à être si célèbres dans l'histoire religieuse et dont la première apparition dans l'histoire est marquée par un désastre.
Un grand nombre de moines reçurent le martyre des mains de ces nouveaux persécuteurs, et la mémoire de quelques-uns resta chère aux fidèles, quoique voilée par la poussière des siècles, jusqu'au jour où, après mille ans écoulés, elle devait inspi-