‹ Les moines d'OccidentChapitre 16 sur 113 · La Villemarqué, p · texte numérisé non relu

La Villemarqué, p

3. Les limites en sont très-exactement indiquées par son biographe* Rues, p, 38, 45 et 336.

de son cloître, il gémissait sur les rapines et les péchés du vieux pillard dont il tenait la vie et ses domaines monastiques. Il hii envoya donc trois de ses religieux qui, après s'être entendus avec les anciens et les seigneurs du pays, se mirent h prêcher la pénitence au père de leur abbé. Sa mère, cette belle Gladusa, naguère enlevée par le roi Guen-Liou, fui la première touchée : « Croyons, » dit-elle, « croyons à notre fils, et qu'il devienne notre père dans le ciel. » Elle entraîna bientôt son mari. Us appelèrent leur fils pour lui faire une confession publique de leurs péchés ; après quoi le roi dit : « Que toute ma race obéisse à Gadoc avec une vraie piété, et qu'après leur mort les rois, les comtes et tous les chefs et tous les serviteurs des rois se fassent enterrer dans son cimetière1. » Puis, le père et le fils chantèrent ensemble le psaume : Exaudiat te Dominas in die tribulationi*. Gela fait, le roi et la reine se retirèrent dans la solitude et s'établirent d'abord à une petite distance l'un de l'autre, dans deux cabanes situées au bord d'une rivière. Ils y vécurent du travail de leurs mains, sans autre nourriture que du pain d'orge, où la cendre entrait pour un peu, et du cresson, dont l'amertume leur semblait douce comme un avantgoût du ciel. Une de leurs principales austérités, que nous retrouverons chez divers saints celtiques et anglo •

1. Uancarvan devint en effet la nécropole des rois et de la noblesse galloise, tant que dura l'indépendance du pays. Mais, chose singulière, le roi Guen-Liou, devenu anachorète, n'y fut point lui-même enterré*

M OKIGIiNES CHRETIENNES

saxons, consistait à se baigner, l'hiver comme Tété, dans l'eau froide, au milieu de la nuit, et d'en passer le reste en prière. Gadoc allait souvent les voir et les exhorter à la persévérance ; il finit même par les engager à renoncer à la douceur de la vie à deux. Sa mère fut encore la première à lui obéir. Elle chercha une solitude plus profonde où elle disparut. Guen-Liou l'imita. Il mourut bientôt après entre les bras de son fils, à qui il léguait tout son pays1. On voudrait croire que la même consolation fut accordée à cette mère si généreuse, mais la légende est muette sur sa mort.

h protège Ces donations patrimoniales constituaient à Gadoc

les cultivateurs # J # #

de son domaine Une richesse territoriale et une puissance matérielle des environs dont il usait pour faire régner autour de son monastère

contre * °#

les violences la sécurité et la prospérité qui manquaient partout

des grands. m x 1 1 â a

ailleurs. « Pour reconnaître le domaine de Gadoc, disait-on, il n'y a qu'à voir où les bestiaux paissent en toute liberté, où les hommes n'ont peur de rien et où tout respire la paix1. »

1 . Vir Dei pravos proprii genitoris actus congemiscens, sibi condolens . . . Gladusa :.. Credamur filio nostro, eritque nobis pater in cœlo... Cariées fontanee erant Mis in pulmentaria dulces herbe, sed dulcissime que trahebant ad premia... Noluit ut tanla vicinia esset inter illos, ne carnalis concupiscentia a castitate inviolanda perverterct animos...Nunc totam regionem meam, pro quo plures injurias nonnullaque dainpna sustinuisti, tibi modo veluti prius corara astantibus cunctis, et meum testamentum hic audientibus commendo. Vila S. Cadocif c. 24 et 50. Vita S. Gundl ii, c. 6, 7, 8, ap. Rees.

2. Hoc erit vobis in signum : cum ad illius patriam solum veneritis, animalia Hberius in pascuis pascentia, hominesquefretos ac imperter- Htos, invenietis... ab omni belli precinctu indempnes. VUa, c 20.

Elles lui permettaient surtout d'accomplir avec énergie et succès la noble mission qui constitue la partie la plus intéressante de sa vie, celle où il I

apparaît comme le protecteur de ses clients et de ses voisins, le gardien du bien des pauvres, de l'honneur des filles, de la faiblesse des petits et de tout le menu peuple cambrien contre l'oppression, le pillage, les violences et les extorsions des princes et des puissants. C'est là que se déploie le mieux son caractère personnel, si courageux et si compatissant, puis ce rôle mi-parti de solitaire austère et de chef quasi féodal, qui caractérise un si grand nombre de supérieurs monastiques au moyen Age.

On nous dit expressément qu'il était à la fois abbé « «j*^ et prince. « Êtes-vous fous? » disait le régisseur d'un abW el î™™6de ses domaines à des écuyers d'un prince cambrien qui voulaient lui prendre de force le lait de ses vaches ; « ignorez-vous donc que notre maître est un « homme de grand honneur et de grande dignité; « qu'il a une famille de trois cents hommes, tous « nourris par lui, cent prêtres, cent cavaliers et cent « ouvriers, sans compter les femmes et les enfants1 ? » On ne voit pas cependant qu'il ait jamais combattu pour le droit à main armée, comme plus d'un abbé des temps ultérieurs. Mais, à la tête de cinquante

1. Àbbas enim erat et princeps... Numquid excordes estis, estimantes quod dorainus noster honoris sit vir magni et dignitatis cum utique inagnam familiam trecentorum virorum, scilicet clericos, totidemque milites atque ejusdem numeri operarios, exceptis parvulis et inulieribus, possideatur. Vita, c. 15, 20.

moines d'occ. m. 5

religieux, qui chantaient des psaumes et des hymnes, et lui-môme, une harpe à la main, il marchait au-devant des exacteurs, des pillards, des tyrans ou de leurs satellites; et, s'il ne parvenait pas à les arrêter et à leur faire rendre gorge, il appelait sur leurs têtes un châtiment surnaturel et exemplaire. Tantôt les agresseurs étaient engloutis tout vivants dans une fondrière qui s'ouvrait tout à coup sous leurs pieds, et l'abîme restait béant à jamais, pour servir d'avertissement aux tyranneaux de l'avenir1. Tantôt ils étaient frappés de cécité et erraient à tâtons dans les campagnes qu'ils étaient venus dé- La jniie vaster. Tel fut le sort du prince dont les émisrint'ndant saires avaient enlevé la fille d'un des intendants

enlevée

€t. de Cadoc, à qui sa fraîche beauté avait valu le

. repose. ' *

nom d'Àval-Kain , ou Fraîche comme la pomme ; tous les proches de la jeune personne étaient montés à cheval et, donnant partout l'alarme en sonnant dti cor, avaient poursuivi les ravisseurs et les égorgèrent tous à l'exception d'un seul qui alla conter la catastrophe à son maître. Celui-ci revint avec une troupe bien plus nombreuse pour mettre tout à feu et à sang ; mais Cadoc rassura la population qui l'entourait en gémissant : « Soyez tranquilles, » leur di-

1. Praedones infausti... secuti sunt eum fere L clerici obviantes funesto tyranno cum canticis et hymnis et psalmis... Terra aperuit os suum... et absorbuit tyrannum vivum cum suis... Fossaque usque in hodiernum diem cunctis transeuntibus liquet... quœ patula semper in hujus rei testimonium permanens a nullo oppilari permittitur. Vit a, c. 15.

sait-il ; « courage et confiance, le Seigneur réduira à rien nos ennemis. » En effet, bientôt Pon vit l'envahisseur et les siens qui cherchaient leur chemin comme des aveugles : « Pourquoi, » lui dit Cadoc, « viens-tu ainsi à main armée piller et ravager ma patrie ? » Et il ne lui rendit la vue et le moyen de rentrer chez lui qu'après lui avoir fait jurer une paix perpétuelle : « C'est toi, » lui dit le prince contrit et rassuré, « que je prends pour confesseur, de préférence à tout autre compatriote1. » Une autre fois ce fut la fumée d'une grange embrasée qui vint aveugler le prince dont les écuyers avaient allumé l'incendie. Guéri lui aussi par le saint abbé, il lui fit présent de son épée, de sa lance, de son bouclier et de son cheval de bataille complètement équipé1.

C'est par de tels services sans cesse et partout renouvelés que se fondait, en Bretagne comme ailleurs, l'ascendant de l'ordre monastique sur l'àme des peuples chrétiens. C'est par de tels souvenirs, transmis de père eii fils au coin du foyer domestique, que

i. Ad B. Cadoci prêtons domum venientes ejusdem formosissimara filiam rapuerunt Abalcem nomine, puellam speciosissimam... Consanguine! puellse caballos sttos ascenderunt, cornibusque insonuerunt..* Occurrerunt indigeme hostili timoré perterriti, cum nimio planctu... Respondit eis : Estote robusti nec formidetis... Utquid ad meam patriam armata manu predandi vastandique causa advenisti?Cuirex :.., Te hodieconfessorem mini* si tibi beueplacitum fuerit, inter deitrales prae omnibus eligo. Vitat c. 19 et 66.

2. Dum prelocutus Rein in tabernaculo ludens in aléa cum suis euûuchis ctmsedisset, fumus ad instar lignei postis, de horreoprocedens, recto tramite se ad ipsius papilionem tetendit lumenqueoculorum om* hium ibidem commanentium obcecavit. VU a, c. 20*

s'explique la durée séculaire d'un prestige si noblement conquis. C'est par le désir, non-seulement de récompenser, mais surtout de garantir et de perpétuer une intervention à la fois si puissante et si bénie, que se justiGent les vastes donations prodiguées par une sage prévoyance autant que par la gratitude des peuples aux seuls hommes qui se montraient toujours prêts à combattre les instincts cupides ou . sensuels des rois et des grands, à châtier les odieux abus de la force et de la richesse.

u obtient Ces petits princes pillards du nord de la Cambrie

du roi Arthur , . .

le droit d'asiie en étaient tous réduits a confirmer le droit d asile

comme . .

saint David, et d'immunité qu'avait reconnu au noble abbé et à son monastère le roi Arthur, dont les États s'étendaient à Test et au midi des domaines de Cadoc. Car, sans crainte d'anachronisme, la légende a soin de rapprocher du saint populaire le grand roi breton, naguère amoureux de sa mère. Et à ce propos, elle constate une fois de plus l'intrépide charité de Cadoc, qui ne se contentait pas de protéger ses compatriotes opprimés, mais qui ouvrait les portes de Llancarvan aux exilés et aux proscrits, et qui avait accueilli un prince poursuivi par la haine d'Arthur. Une longue contestation entre le roi et l'abbé s'en était suivie et s'était terminée par la reconnaissance solennelle d'un droit d'asile semblable à celui déjà concédé à saint David. A côté de cette proteclion garantie aux fugitifs, on voit encore apparaître dans les accords de l'abbé avec ses rapaces et

La hune de

homicides voisins le principe de la composition, ou de la rançon du meurtre, payable en argent ou en bétail au profit des- proches de la victime1.

C'est ainsi que le glorieux abbé acquit le surnom de Gadoc le Sage, qui figure encore en tête des nombreux poèmes qui lui sont attribués. Car, ainsi que tous les Gallois, il restait fidèle à la poésie et souvent il chantait sur la harpe, au milieu de ses disciples, des vers où il donnait un libre cours aux émotions religieuses et patriotiques de son cœur, comme dans cette pièce qu'on a conservée sous le titre de la Havie de Cadoc.

« Je hais le juge qui aime l'argent, et le barde qui aime la guerre, et les chefs qui ne protègent pas leurs c»** sujets, et les nations sans vigueur,... et les maisons sans habi tants, et tes terres non cultivées, etles champs sans moisson, et les clans sans patrimoine, et les suppôts de l'erreur, et les oppresseurs de la vérité, et le manque de respect envers les père et mère, et les divisions entre parents, et le pays dans l'anarchie, et l'instruction dévoyée, et les frontières incertaines. Je hais les voyages sans sécurité, les familles sans vertu, les procès sans raison, les embûches et les trahisons, la dissimulation dans les conseils, la justice non respectée,... l'homme sans métier, le laboureur sans liberté,... la maison sans instituteur, le faux témoignage devant le juge,..,

1. Yita S. Cadoci, c. 18, 25, 65. Cf. la Villemabqdé, p. 172 à 177.

les misérables exaltés, les fables au lieu d'instruction, la science sans le souffle d'en haut, les discours sans éloquence et l'homme sans conscience1. » cadoc Cependant l'invasion des Saxons idolâtres, avec

en Arabique toutes les horreurs et toutes les profanations qui l'ao- 8 dHliîut compagnaient, gagna successivement les bords delà irgie* Saverne et de l'Usk,qui limitaient les domaines monastiques de Cadoc. 11 se crut obligé de quitter la Cambrie et de faire voile vers l'Àrmorique, où l'avaient devancé tant d'illustres réfugiés, devenus les apôtres et les patrons légendaires de cette glorieuse contrée. Il y fonda un nouveau monastère dans une petite île déserte de l'archipel du Morbihan que l'on montre encore près de la presqu'île deRhuys, et, pour rendre son école accessible aux enfants du canton qui avaient, deux fois par jour, à faire en bateau le trajet de la terre ferme à l'île et de l'île à la terre ferme, il jeta sur le bras de mer un pont de pierre, long de quatre cent cinquante pieds. Dans cette modeste retraite, le prince cambrien put reprendre sa vie monastique en l'adaptant surtout à ses anciennes habitudes scolaires. Il faisait apprendre Virgile par cœur à ses écoliers. Un jour qu'il portait son Virgile sous le bras et se promenait avec son ami et son compatriote, le fameux historien Gildas', il se mit à pleurer

1. Traduction de M. de la Villepoarqué, qui publie le texte original, p. 309 de sa Légende celtique.

2. Britannus egregius scholasticus et scriptor optimus. VitaS.Cadoc p. 59.

à la pensée que l'auteur de ce livre qu'il aimait était peut-être en enfer. Au moment où Gildas le réprimandait durement sur ce peut-être, en protestant que sans aucun doute Virgile était damné, une trombe de vent emporta dans la mer le livre que tenait Gadoc. Il en fut consterné, et rentré dans sa cellule, il se dit à lui-même : « Je ne mangerai pas une bouchée de pain et je ne boirai pas une goutte d'eau, avqnt de savoir au juste quelle part Dieu fait à ceux qui ont chanté sur la terre comme les anges chantent dans le ciel. » Là-dessus, il s'endormit. Bientôt il eut un songe où une douce voix se fit entendre ; « Prie pour moi, prie pour moi, disait la voix; ne te lasse pas de prier; je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. »

Le lendemain un pécheur de Belz lui apporta un saumon, et le saint retrouva dans le poisson le Virgile que le vent avait emporté1.

Après un séjour de plusieurs années en Armori- n rentre que, Cadoc laissa sa nouvelle communauté florissante enet meurt16 sous le gouvernement d'un autre pasteur, et, pour s°deSs sôum!" réaliser cette maxime qu'il aimait à répéter à ses disciples : « Veux-tu la gloire ? marche au tombeau ! » il retourna en Bretagne, non plus pour y retrouver

1. La YillemarquÉ; op. cit., p. 203. On retrouve ici le sentiment qui a dicté cette séquence, signalée par Ozanam et chantée à Mantoue, sur la visite de saint Paul au tombeau de Virgile :

Ad Maronis mausoleura Qaem te, inquit, reddidissem,

Ductus, fudit super eura Si te vivura invenissem,

Piîe rorera lacrymae, Poetarum maxime !

la paix et l'ancienne prospérité de sa bien-aimée retraite de Llancarvan l, mais pour s'établir au cœur même des établissements saxons et y consoler les nombreux chrétiens qui avaient survécu aux massacres de la conquête et vivaient sous le joug d'une race étrangère et païenne. 11 se fixa à Weedon, dans le comté actuel de Norlhampton1 : c'était là que l'attendait le martyre.

Un matin que, revêtu des ornements pontificaux, il célébrait le divin sacrifice, une bande furieuse de guerriers saxons à cheval, chassant les chrétiens devant eux, entra pêle-mêle dans le temple et se rua vers l'autel . Le saint continua le sacrifice, aussi calme qu'il l'avait commencé. Un chef saxon, poussant son cheval et brandissant sa lance, alla droit à lui et le frappa au cœur. Cadoc tomba à genoux, et son dernier vœu, sa dernière pensée furent encore pour ses chers compatriotes. « Seigneur, » dit-il en mourant, « roi invisible, sauveur Jésus, accorde-moi une grâce : protège les chrétiens de mon pays* ; que leurs arbres portent toujours des fruits, que leurs champs

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