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CHAPITRE III

L'Irlande monastique depuis saint Patrice.

L'Irlande échappe à la Rome des Césars pour être envahie par la Rome des Papes. — Les auxiliaires bretons de saint Patrice y apportent quelques usages distincts des usages romains. — Dissidence entre Patrice et ses collaborateurs. — Il veut prêcher la foi à tous. — Saint Garantoc. — Émigration des Cambriens en Hibernie et des Hiberniens en Cambrie ; disciples de saint David en Irlande ; Modonnoc et ses abeilles. — Immense développement monastique de l'Irlande sous l'action des moines cambriens; les usages bretons De touchent en rien à la foi. — Les familles ou clans se transforment en monastères avec leurs chefs pour abbés. — Les trois ordres de saints. — Les missionnaires irlandais sur le continent ; leurs voyages et leurs visions ; saint Brendan, le navigateur ; Dega, moine, évêque et sculpteur; Mochuda, le berger converti par la musique. — Prépondérance constante de l'élément monastique, — Fondations célèbres : Monasterboyce, Glendalough et ses neuf églises; Bangor, d'où sort Colomban, le réformateur des Gaules, et Clonard, d'où sort Columba, l'apôtre de la Calêdome.

Plus heureuse autrefois que la Grande-Bretagne, L'iriande

4 échappe

l'Irlande avait échappé à la conquête romaine. Agri- * u Rome

cola avait songé à l'envahir et même à la garder pour

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avec une seule lésion ; il Voulait ainsi river les fers par i» Rom©

° 4 . des Papess

de la Bretagne en lui dérobant, selon l'expression de son gendre, le spectacle dangereux et le voisinage

contagieux de la liberté1. Mais ce dessein avait heureusement avorté. A l'abri des proconsuls et des rhéteurs impériaux, le génie de la race celtique avait pu librement s'y développer ; il y avait créé une langue, une poésie, un culte, un enseignement, une hiérarchie sociale, en un mot une civilisation égale et même supérieure à celle de la plupart des autres peuples païens. Au milieu du cinquième siècle, Rome chrétienne et apostolique avaitétendu seslois sur cette région que les Césars n'avaient pu atteindre. Saint Patrice y avait porté la loi chrétienne*. D'origine bretonne, mais imbu des doctrines et des usages de Rome*, comme ses contemporains Ninian et Palladius, apôtres des Scots et des Pietés méridionaux, le grand apôtre des Celtes d'Irlande était parti des plages de la Cambrie pour aller convertir cette île. 11 y avait été accompagné et suivi par une foule de religieux gallois ou bretons, qui accouraient sur ses pas poussés vers l'Irlande comme leurs frères vers l'Àrmorique, soit par la terreur de l'invasion saxonne, soit par la soif de conquérir des âmes à la vérité \

i. Saepe ex eo audivi, legione una et modicis auxiliis debellari obtinerique Hiberniam posse : idque etiam adversus Britanniam profuturum, si Romana ubique arma, et velut e conspectu libertas- toileretur. Tacit., Agricole, c. 24.

2. Voir au' tome II, livre ix, c. 1, le récit de la conversion de l'Irlande par saint Patrice.

3. Romanis eruditus disciplinis. Vit. S. David, ap. Rees, p. 41.

4. L'un de ces collaborateurs bretons de Patrice est un saint Mochta, dont les Bollandistes ont publié la légende au tome III d'août, p. 736. Cette légende donne pour mère à Mochla la servante d'un druide

entre

i)ES ILES BRITANNIQUES. 81

Ces missionnaires bretons, qui fournirent à Patrice les trente premiers évêques de l'Église dit** lande1, continuèrent son apostolat, mais en substituant ou en ajoutant certains rites et certains usages purement bretons à ceux que Patrice avait apportés de Rome. L'Irlande fut convertie, mais çlle le fut à l'image de la Bretagne*, profondément et irrévocablement catholique par le dogme, séparée de Rome par quelques points de discipline et de liturgie sans importance réelle et qu'il serait impossible de définir d'après les récils qui nous sont restés sur la vie de saint Patrice.

Du vivant même de Patrice, n'y eut-il point quel- Kwdencei ques dissidences entre lui et ses collaborateurs bre ■

breton. Elle lui attribue la fondation de plusieurs monastères et le nombre évidemment fabuleux de cent évêques et de trois cents prêtres pour disciples ; mais elle est surtout curieuse en ce qui elle constate une sorte de fraternité testamentaire entre Patrice et Mochta. — Tune Mocteus ait : Si ante te de bac luce einigravero, familiam meam tibi committo. At Patricius ait : Et ego tibi meam commendo, si te ad Dominum praecessero ; et factum est ita.

1. Viros multos litteratos et religiosos... e quibus triginta in episcopatus officiis principum sublima vit. Jocildi, ap. Bolland., t. II Jfartô, p. 559. — Il ne faudrait pas croire que ces évêques eussent des diocèses à limites certaines et une juridiction aussi bien établie que par la suite. Nous aurons maintes fois l'occasion d'établir que les évêques des églises celtiques n'avaient guère d'autres fonctions que l'ordination et la transmission du caractère sacerdotal. L'ascendant des chefs des grands établissements monastiques, qui d'ailleurs devenaient souvent évêques, était bien autrement considérable. La constitution des diocèses et des paroisses, en Irlande comme en Ecosse, ne remonte guère au delà du douzième siècle.

2. Ceci a été savamment établi et mis hors de doute par M. Varin, dans les Mémoires déjà cités.

moines d'occ. m 6

bretons.

»aint Patrice tons? On pourrait le croire, d'après certains traits de collaborateurs sa vie on de ses écrits, comme ce passage de sa Confession où il dit qu'il avait apporté l'Évangile en Irlande malgré ses senieurs, c'est-à-dire, selonTillemont, malgré les prêtres bretons. Dans le texte obscur et peutêtre altéré de deux canons des conciles qui lui sont attribués, on remarque avec surprise des dispositions violemment hostiles aux clercs et aux religieux venant de la Bretagne1. La légende cambrienne, de son côté, signale expressément parmi les compagnons de Patrice un religieux gallois, Carantoc ou Carannog, qu'elle qualifie de « fort chevalier sous le soleil » et de « héraut du royaume céleste »; mais elle a soin d'ajouter que, vu la multitude des clercs qui les accompagnaient, tous deux convinrent de se séparer et d'aller l'un à droite et l'autre à gauche*. Un passage encore plus curieux de YAmkra, ou panégyrique en vers irlandais, consacré par un barde monastique à saint Patrice, peut jeter un rayon de lumière sur les dispositions qui séparaient cet homme vraiment apostolique des moines gallois trop souvent signalés par leur esprit exclusif et

4. Clericus quide&ritannia ad nos venit sine epistola (episcopi?) et si habitet in plebc, non licitum ministrare. Gan. 33 du 1er synodei Cum monaclns non est dbcendum, quorum malum est inatiditum qui unitatem vero plebis non incongrue suscepimus. Can. 20 du 2e synode. Concilia, éd. Coletti, t. IV, p. 756 et 760.

8. Sub pnesentia solis, fortis miles, mirabilis, spiritalis, summus abbas, longanimus, prœceptor fidelitatis... prseco regni cœlestis. Vita S. Carant. aj>. Rees, p. 1)8. Cf légende citée par Mi Varin, op. eU%

jaloux. Fidèle à l'esprit de l'Église romaine, qui regardait alors la conversion d'un pécheur comme un plus grand miracle que la résurrection d'un mort1, le saint est loué par son panégyriste d'avoir toujours enseigné l'Évangile à tous sans exception, sans différence de caste, même aux étrangers, aux barbares, aux Picles*.

Quoi qu'il en soit de ces dissentiments, ils ne portèrent aucune atteinte ni à la foi catholique, puisque le pélagianisme , l'hérésie dominante en Bretagne, ne prit jamais pied en Irlande3, ni à l'ascendant du grand missionnaire romain, puisqu'il est resté le premier et le plus populaire des saints dans la catholique Irlande. La reconnaissance des rois et des peuples qu'il avait convertis se manifesta envers lui avec une si prodigue générosité que, selon le dicton irlandais, s'il avait accepté toutes les donations qu'on lui offrait, il n'aurait pas laissé à recevoir par les saints venus après lui de quoi nourrir deux chevaux*. Rien aussi n'est mieux constaté que la subordination de l'Église naissante d'Irlande à l'Église romaine, subordination établie et

1. Majus est miractihiiu verbu peccatoreui convertere quara came inortuum resuseitare. Gregorios,^ Vita et Mirac. Patrum, lib. iv, c. 36.

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