‹ Les moines d'OccidentChapitre 3 sur 113 · Tacite, Agricola, c · texte numérisé non relu

Tacite, Agricola, c

esclaves, c'est le premier et le dernier mot de l'histoire britannique.

Même sous Néron, les Bretons riaient de ces vils affranchis que les Césars imposaient pour ministres et pour magistrats à l'univers déshonoré 1. Bien avant d'avoir été broyée et ravivée par les invasions successives de trois races germaniques, les Saxons, les Danois et les Normands, cette noble race celtique avait produit des personnages qui, grâce à Tacite, resplendissent d'une impérissable lumière au milieu de la dégradation du monde: Garactacus, le glorieux prisonnier, le Yercingétorix breton, qui sut parler à l'empereur un langage digne des beaux jours de la République : « Parce « que vous voulez nous asservir, qui vous dit que « tout le monde ait envie de votre servitude* ; » puis Boadicea, la reine héroïque, donnant en spectacle son corps flagellé et ses filles outragées, pour enflammer le patriotisme indigné des Bretons, trahie par la fortune, mais sauvée par l'histoire; enfin Galgacus, dont Tacite a immortalisé le nom en lui prêtant toute l'éloquence que la conscience et la justice pouvaient inspirer à un honnête homme indigné, dans cette harangue que nous avons tous sue par cœur, et qui sonnait la charge du combat où

1. Hostibus irrisui fuit, apud quos flagrante etiam tum libertate, nondum cognita libertorum potentia erat : mirabanturque, quod dux, et exercitus tanti belli confector, servitiis obedirent. Annal., xiv, 39.

2. Num, si vos omnibus imperitarevultis.sequiturut omîtes servitutem accipiant? IM<1., \n, 57.

les fils les plus reculés de la liberté celtique devaient cimenter de leur sang le rempart insurmontable de leur indépendance montagnarde1.

La Bretagne préludait ainsi au glorieux avenir, que la liberté s'est créé, à travers tant d'orages et tant d'éclipsés, dans cette île qui en est enfin devenue le sanctuaire et l'indestructible abri.

Le droit civil de Rome, dont le joug pèse encore, après dix-huit siècles écoulés, sur la France, l'Espagne, l'Italie et l'Allemagne, a sans doute régné en Bretagne, pendant l'occupation romaine; mais il en a disparu avec le régime des Césars. Ses malfaisantes racines n'y ont jamais enlacé, étouffé ou empoisonné les vigoureux rejets de la liberté domestique, civile et politique. Il en est de même pour tout le reste. Pas plus dans les institutions que dans les monuments de la Bretagne, Rome impériale n'a laissé aucune trace de sa hideuse domination. La langue et les mœurs lui ont échappé comme les lois. Tout ce qui n'est pas celtique y est teu tonique. Il était réservé à Rome catholique, à la Rome des papes, d'imprimer une ineffaçable empreinte sur cette île célèbre et d'y revendiquer, pour l'immortelle majesté de l'Évangile, l'influence sociale qui partout ailleurs lui a été disputée ou dérobée par l'héritage fatal de la Rome des Césars.

Aussi, après avoir été la dernière, parmi les na-

1. Initium libertatis lotiusBritamiùe. . . Nos terrarum aclibertalis extremos. . .

lions de l'Occident, à subir le joug rqmain, fut-elle la première à s'en défaire ; la première qui sut abjurer l'autorité impériale et apprendre au monde La Bretagne comment on pouvait se passer d'empereur. Lorsque

est la première % m x .*

des l'impuissance de l'Empire en face des incursions

nations * #

occidentales barbares eut éclaté en Bretagne comme ailleurs, les

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sache se passer Bretons ne s'abandonnèrent pas eux-mêmes. Les

de César. g t l

petites souverainetés nationales, les clans anstocratiquement organisés, dont les divisions avaient fait triompher l'invasion romaine, reparurent sous des chefs indigènes. Une sorte de fédération se constitua et ses chefs signifièrent à l'empereur Honorius, par une ambassade reçue à Ravenne en 410, que désormais la Bretagne comptait se défendre et se gouverner par elle-même1. Un grand écrivain l'a déjà remarqué : de tous les peuples soumis à l'empire romain, les Bretons sont les seuls dont la lutte contre les barbares ait une histoire, et l'histoire de cette résistance a duré deux siècles. A la même époque, dans la même situation, les Italiens, les Gaulois, les Espagnols, n'ont rien de pareil1. Ils se laissèrent tous écraser et abîmer sans résistance. Toutefois, la Bretagne elle-même n'avait pas subi

1. Romanum nomen tenens, legem abjiciens. Gildas, de Excidio Britannix. Zosime, Hist. novx, lib. w» p. 376, 381. Cf. Lingard, Uistoryof England, c. 1. àmédée Thierry, Arles et le Tyran Constantin, p. 309.

2. Guuot, Essai sur l'histoire de France, p. 2.— Seuls, en Gaule, les Arvernes, les compatriotes de Vercingétorix, eurent un beau moment, lorsque Ecdicius força les Goths de lever le siège de Clermont, en 471; mais ce ne fut qu'un éclair dans la nuit.

impunément trois siècles et demi de servitude impériale. Gomme dans la Gaule, comme dans tous les pays soumis à l'empire romain 9 la dépendance et la corruption avaient à la longue énervé, amolli et ruiné ces Taillantes populations. Les fils de ceux que Gésar n'avait pu conquérir, et qui avaient si héroïquement lutté sous Claude et Néron, se crurent bientôt hors d'état de tenir tête aux barbares, amusa virtute pariter ac libertate. Ils réclamèrent en vain l'intervention des légions romaines : celles-ci revinrent dans l'île à deux reprises différentes, mais sans réussir à la délivrer ou à la protéger. Du reste, les bar- mm. bares qui venaient ébranler et renverser la domination des Césars en Bretagne n'étaient pas des étrangers, comme le furent les Goths en Italie et les Francs en Gaule. On ne peut voir autre chose que les peu- Bavages plades non soumises de la Bretagne elle-même dans ncu». ces Calédoniens qui, sous Galgacus, avaient résisté victorieusement à Àgricola, et qui, sous les noms nouveaux de Scots et de Pietés, faisant brèche à travers les fameux remparts élevés contre eux par Àntonin et par Sévère, et renouvelant tous les ans leurs dévastations sanguinaires, arrachèrent à la Bretagne, éperdue et désolée par un demi-siècle de ravages, ue. ce cri de détresse que tout le monde connaît : « Les barbares nous repoussent jusqu'à la mer, la mer nous rejette vers les barbares. Nous n'avons plus que le choix d'être égorgés ou noyés1. »

t. Âetio ter cousuli g émit m Britaunorum. Repellunt nos ar-

Arrivée Tout le m cm de sait aussi comment les Bretons

Angio-sJxons. acceptèrent imprudemment contre les Pietés le se- 4i9. cours de la race belliqueuse et maritime des Anglo- Saxons, et comment, non moins cruels et non moins redoutables que les Pietés, ces auxiliaires, devenus les conquérants du pays, y fondèrent une domination ou pour mieux dire une nationalité nouvelle, qui a persisté victorieusement à travers toutes les conquêtes et toutes les révolutions subséquentes. Ces guerriers issus de la grande famille germanique, comme Tétaient, selon l'opinion commune, les Bretons eux-mêmes, se rapprochaient de ceux-ci par leurs institutions et leurs mœurs; ce qui n'empêcha pas les indigènes de leur opposer, pendant près de deux siècles, une résistance héroïque, bien qu'à la longue infructueuse1. Entièrement étrangers à la civilisation romaine, les Ànglo-Saxons n'eurent garde de conserver ou de rétablir les vestiges du régime impérial. Mais en détruisant la jeune indépendance des Bretons, en refoulant dans les régions montueuses de l'Ouest les populations que n'atteignaient pas les longs couteaux dont ils tiraient leur nom*, ces païens renversèrent et anéantirent pour un temps, sur le sol ensanglanté de la Grande-Bretagne, un édifice autrement auguste que l'empire romain et

bari ad mare, repellit mare ad barbaros. Inter hœc oriimlulduo gênera funerum : aut jugulatnur aut mergimur*

1. Elle n'a été nulle part aussi bien racontée que par M. Arthur de a Borderie, dans la Bévue bretonne de 1864.

2 Sax, couteau, épée, en vieux allemand

autrement solide que la nationalité celtique, l'édifice de la religion chrétienne.

On sait avec certitude que le christianisme fut im- origine planté en Bretagne dès le second siècle de l'ère chré- christianisme tienne; mais on ne sait rien de positif sur l'ori- Bretagne, gine ou l'organisation de cette église primitive. Toutefois, au diredeTertullien, elle avait pénétré en Galédonie, au delà des limites de la province romaine1. Elle fournit à la persécution de Dioclétien son contingent de martyrs, et, au premier rang parmi eux, un jeune diacre, Alban, dont la tombe devait plus tard être consacrée par l'un des principaux monastères anglo-saxons. Elle apparut aussitôt après la paix de l'Église, en la personne de ses évêques, aux premiers conciles de l'Occident. Elle su. survécut à la domination romaine, mais ce ne fut que pour lutter pied à pied et reculer enfin avec les dernières tribus du peuple breton devant les envahisseurs saxons, après un siècle entier d'efforts et de souffrances, de massacres et de profanations. Pendant tout ce temps, d'un bout de l'île à l'autre, les Saxons promenèrent l'incendie, le meurtre et le sa- i/Égiise bretonne crilége; renversant les édifices publics comme les dans ie sang maisons particulières, dévastant les églises, brisant les saxons, les pierres sacrées des autels, égorgeant les pasteurs avec leurs ouailles*.

1. Britannorum inaccessa Romanis loca, Christo vero subdita. Tertull., Adv. JUdseos, c. 7.

2. Accensus manibus paganorum ignis... ab orientali mare usque ad occidentale... totam prope insulre pereuntis superficiera obtexit. Rue-

Ces épreuves si cruelles et si prolongées durent nécessairement troubler les communications habituelles des chrétiens de Bretagne avec l'Église romaine. De là ces diversités de rites et d'usages, surtout en ce qui touchait à la célébration delà Pâque, dont il sera tant question dans la suite. Mais dès à présent il convient de constater que l'étude la plus attentive des monuments authentiques ne révèle aucune lutte doctrinale, aucune diversité de croyance entre les évoques bretons et l'évêque des évêques à Rome. D'ailleurs, la Rome des papes prodiguait déjà ses lumières et ses consolations à sa fille d'outre-mer, au moment même où la Rome des Césars l'abandonnait à d'irréparables désastres.

Avant même d'être condamnée à cette lutte mortelle contre le paganisme germanique, l'Église bre-

bant sedificia publica, simul et privata; passim sacerdotes inter altaria trucidabantur, praesules cum populis, sine ullo respectu honoris, ferropariter et flammis absumebantur. Bex>k, Hist ecclesiastica yenlis Anglorum, Mb. i, c. 15. Cf. Gildas, de Excidio Dritannix. — Les opinions sont partagées quant à la destruction complète ou partielle des Bretons dans les pays conquis par les Saxons. Palgrave surtout a contesté la tradition ordinaire sur ce fait. Cependant les historiens saxons eux-mêmes ont constaté plus d'un exemple d'extermination complète. Les premiers Saxons établis par Cerdic, fondateur du royaume de Wessex, dans l'île de Wight, y anéantirent toute la population indigène. — Paucos Britones. ejusdem insulœ accolas, quos in ea invenire potuerunt... occiderunt : cseteri enim accola; ejusdem insulse ante aut occisi erant, aut exules aufugerant. Asseb, p. 5, ap. Lingard, i, 19.— Hoc anno (490) jElla et Cissa obsederunt Andredesces ter (dans le Sussex) et interfecerunt omnes qui id incolerent, adeo ut ne unusBrito ibi superstes fuerit. Chron. Anglo-Sax., ad ann. 490, éd. Gibson.

DES ILES BlUTANMOlfcS.

tonne avail connu les périlleuses agitations» de l'hérésie. Pelage, le grand hérésiarque du cinquième siècle, le grand ennemi de la grâce, était né dans son sein. Pour se défendre de la contagion de ses doctrines, elle appela à son secours les évêques orthodoxes des Gaules. Le pape Céleslin, qui, vers la ni**ion même époque, envoyait le diacre romain Palladius «liairePniiadiu* < omme premier évêque des Seuls d'Irlande ou des »*» **t». Hébrides1, averti par ce même Palladius du danger iti ou 151, que courait la foi en Bretagne, chargea notre grand évêque d'Àuxerre, saint Germain, d'aller y com- et

battre l'hérésie pélagienne. Deux fois ce pontife va saint ormai.. visiter la Bretagne et la fortifier dans la foi ortho- contre ' uoxe et lamour de la grâce céleste. Germain, accom-

1. Palladius ad Scotos in Christum credentes ordinatus a papa Celéstino primus episcopus mittitur. Prospeb, Chron. Consuîare ad ann. 429. — Dans un autre ouvrage, ce contemporain ajoute : Et ordinato Scotis episcopo, dum Romanam insulam studet servare catholicam, fecit etiain Barbaram Christianara. lÀb. contra Collât., c. 14. Mais le peu de succès de cette mission, dont H n'est pas même question dans les anciens monuments historiques de l'Irlande, rend assez plausible la conjecture de M. Varin, qui pense que Palladius fut seulement chargé des Scots déjà établis dans les Hébrides et sur la côte occidentale de la Calédonie. C'est ici le lieu de mentionner un saint que Ton vénérait dans l'Église d'Ecosse comme disciple de Palladius, saint Ternan, qualifié d'archevêque des Pietés dans les livres liturgiques d'Aberdeen, lesquels font de saint Palladius [\ vers 450) le contemporain de saint Grégoire le Grand (*i*604). La mémoire de ce saint vient d'être remise en lumière par la publication récente d'un fort curieux monument liturgique : liber ecclesie Beati Terrewtni de Arbulhnott, seit Mi&sale secundum usum Ecclesix sancti Andrex in Scotia, due au docteur Forbes, évêque anglican de Brechin. Mais l'article consacré par les Bollandistes à ce saint (Act. SS. Junii, t. II, p. 533-535) ne résout aucune des incertitudes qui régnent sur son existence. moines d'occ. m. 2

18 ORIGLNES CHRÉTIENNES

42Ji-u6. pagné la première fois par l'évêque de Troyes1, et la seconde par l'évêque de Trêves, ne veut d'abord employer contre les hérétiques que les armes de la persuasion. 11 prêche aux fidèles, non-seulement dans les églises, mais dans les carrefours et dans les champs. 11 argumente publiquement contre les docteurs pélagiens en présence des peuples assemblés et passionnément attentifs, avec leurs femmes et leurs enfants1. Soldat dans sa jeunesse, l'illustre évêque retrouve l'ardeur intrépide de son premier métier pour défendre le peuple qu'il venait évangéliser. A la tête de ses prosélytes désarmés, il marche contre une horde de Saxons et de Pietés, déjà ligués contre les Bretons, et les met en fuite en faisant ré- • péter trois fois par toute sa troupe le cri d' alléluia, répercuté par les montagnes voisines. C'est la journée connue sous le nom de Victoire de /' Alléluia*. Heureux s'il avait pu préserver à jamais les vainqueurs du fer des barbares, comme il réussit à les guérir du poison de l'hérésie, car après lui le pélagianisme ne reparut en Bretagne que pour recevoir un dernier coup au synode de 519. Grâce aux disciples qu'il forma et qui devinrent les fondateurs

4. Saint Loup, formé à l'école monastique de Lérins, et si connu par sa victoire morale sur Attila. Voir tome I, page 241.

2 Divinus per eos sermo ferme quotidie, non solum in ecclesiis, verum ctiam per trivia, per rura prœdicabatur... Immcnsa multitudo etiam cum conjugibus et liberis excita convenerat, et erat populus expectator et Futurus judex... \ix manus continet, judicium tamen clamore teslatur. Beue, ï, 18.

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