CHAPITRE VIII Postérité spirituelle de saint Columba
Sa gloire posthume : visions miraculeuses dans la nuit de sa mort : propagation rapide de son culte. — Note sur son voyage fabuleux à Rome et son séjour à Rome pour y retrouver les reliques de saint Martin. — Ses funérailles solitaires et sa tombe à Iona. — Sa translation en Irlande, où il repose entre saint Patrice et sainte Brigitte. — Il est, comme Brigitte, redouté des conquérants anglo-normands. — Jean de Courcy et Richard le fort Archer : Les Vengeances de Columba. — Son image figure, en 18(53, sur les bannières des mécontents irlandais — Suprématie d'Iona sur les églises celtiques de la Galédonie et du nord de l'Irlande. — Privilège singulier et primauté de l'abbé d'Iona à l'égard des évêques. — L'organisation ecclésiastique des pays celtiques est exclusivement monastique. — Modération et respect de Columba pour la dignité épiscopalc. — Columba n'u laissé aucune règle spéciale. — Celle qu il suivait ne se distingue en rien des usages généraux de l'ordre monastique; elle constite l'exacte observation de tous les préceptes de l'Église et confond toutes les chimères sur le protestantisme primitif de l'Eglise celtique. Mais il tonde un Ordre qui dure plusieurs siècles, sous le nom de Famille de Columb-Kill. — L'esprit de famille ou de clan prédomine dans le monachisme scotique. — Baïthen et les onze premiers successeurs de Columba à loua sortent tous de la même race que lui. — Les deux lignées ecclésiastique et laïque des grands fondateurs. — Le chef-lieu de l'Ordre est transféré d'Iona à Kells, autre fondation de Columba en Irlande. — Les Coarbs. — Influence posthume de Columba sur l'Église d'Irlande. — Ux Columcille. — L'Irlande monastique est au septième siècle le principal foyer de la science et de la piété chrétienne. — Chaque monastère est une école. — La transcription des manuscrits.
qui avuit été l'une des principales occupations de Columba, continuée et propagée par sa famille jusque sur le continent.
— Annales historiques. — Le Festiloge d'Angus le Culdee. — Note sur les Guidées et sur la fondation de Saint-Andrew 's en Ecosse. — Propagation du monacbisme irlandais au dehors : suints et monastères irlandais en France, en Allemagne, en Italie. — I/Irlandais Catlial vénéré en Calabre sous le nom de San Cataldo. — Université monastique de Lismore : affluence d'étudiants étrangers, surtout d'Anglo-Saxons. dans les cloîtres irlandais. — Confusion sanglante de l'ordre temporel en Irlande. — Guerres civiles et massacres perpétuels. — Note sur les rois moines. — Intervention patriotique des moines.
— Adamnan, biographe et neuvième successeur de Columba, et sa Jjri des Innccents. — Ils sont tous chassés de leurs cloîtres par les Anglais. — Influence de Columba en Ecosse. — Vestiges de l'ancienne Église calédonienne dans les Hébrides. — Apostolat de Kentigern dans le pays entre la Clyde et la Mersey.
— Sa rencontre avec Columba. — Ses relations avec le roi et la reine de Strath-Glyde. — Légende de l'anneau de la reine.
— Ni Columba ni Kentigern n'agissent sur les Anglo-Saxons, toujours païens et de plus en plus menaçants.— Les derniers évêques de la Bretagne conquise abandonnent leurs églises.
Comme on l'a toujours vu pour lous les hommes vraiment supérieurs, pour les saints surtout, J'influence de Columba, loin de cesser avec sa vie, ne lit que grandir après sa mort.
Depuis longtemps le caractère surnaturel de ses vertus, les prodiges qu'on attribuait à son intervention auprès de Dieu, ne laissaient guère douter de sa sainteté. Elle fut universellement reconnue aussitôt après sa fin, et demeura dès lors incontestée visions
. . i i4. r . . . ! miraculeuses
parmi toutes les races celtiques, lies visions et les dans
, .. «iw . !••. lanuitdesaniorl
miracles qui vinrent la démontrer rempliraient un volume. Dans la nuit même de sa mort, et à la même
288 SAhNT COLIMBA,
heure, dans un lointain monastère d'Irlande, un saint vieillard, un de ceux que les chroniques celtiques appellent les victorieux soldats du Christ1, vit avec les yeux de l'esprit Pile d'Iona, où il n'avait jamais été, lout inondée d'une clarté miraculeuse et toute la voûte des cieux remplie d'une armée innombrable d'anges rayonnants de lumière qui venaient en chantant des cantiques célestes chercher la sainte âme du grand missionnaire.
Sur le bord d'une rivière du pays natal de Columba', un aulre saint moine, occupé avec plusieurs autres à pêcher, vit, ainsi que tous ses compagnons, le ciel illuminé par une colonne de feu qui montait de la terre vers le haut des cieux, et n'y disparut qu'après les avoir éclairés comme le soleil en plein midi5.
1. Sanctus senex, Ghristi miles... justus et sapiens... cuidam ieque christiano militi... suam enarravit visionem... Cbristi victor miles.
2. La Finn, qui après avoir servi de limites aux comtés actuels de Tyrone et de Donegall, va se jeter dans la Foyle, qui coule à Derry.
3. Hac prseterita nocte média,... et in hora beati exitus ejus Ionam insulam, ad quam corpore nunquam pêne ni, totam angelorum claritudine in spiritu vidi irradiatam, totaque spatia aeris usque. ad rethera cœlorum eoruradem angelorum claritate illustra ta; qui ad sane ipsius animam perferendam, de cœlis missi descenderunt in— numeri. Àltisona carminalia et valde su a via audivi angelicorum cœtuum cantica eodem momentoegressionis inter angelicos sanctœ ipsius animse ascendentes choros... Ego et alii mecum viri laborantes in captura piscium in valle piscosi fluminis Fendse subito totum aerei illustra tum cœli spatium vidimus... et ecce, quasi qua?dara pergrandis ignea apparuit columna, quœ in illa nocte média sursum ascendens ita nobis videbatur mundum illustrare totum sicuti aesteus et meridiauus sol, et postquam illa penetravit columna cœlum, quasi post occasum
Ainsi commença la longue chaîne des merveilles qui caractérisèrent, dans l'âme des peuples celtiques, le culte de la sainte mémoire de Golumba. Moins d'un siècle après sa mort, ce culte, dont le foyer semblait concentré dans l'un des moindres îlots de l'Atlantique, s'était répandu non-seulement dans toute l'Irlande et dans la Grande-Bretagne; mais jusqu'en Gaule, en Espagne et en Italie, jusqu'àRome surtout1, où des légendes sans autorité suffisante veulent qu'il ait été lui-même dans les dernières années de sa vie, afin de resserrer les liens de respectueuse affection et d'union surnaturelle qu'on lui supposait avec le grand pape saint Grégoire, lequel monta sur le trône pontifical sept ans avant la mort de l'apôtre des Hébrides1.
Propagation
rapide de son culte
jusqu'à Hume inéiiiu.
solis tenebrœ succedunt. Non tantum nos... sed et alii multi piscatores, qui sparsim per diverses fluminales piscinas ejusdem fluminis piscabantur, sicut nobis post retulerunt, simili apparitione visa,magm> pavore sunt perculsi. — Adamnan a grand soin de constater qu'il a recueilli ces visions nocturnes, la première des vieux moines d'Iona à qui un anachorète venu d'Irlande l'avait racontée, et la seconde, de celui-là même qui avait dirigé la pêche de cette nuit mémorable.
i. Ethaec etiam eidem beatse mémorise viro a Deo non mediocris est collata gratia qua nomen ejus non tantum per totam nostram Scotiam et omnium totius orbis insularum maximam Britanniam, clare divulgari promeruit, in bac parva et extrema oceani Britannici commoratus (sic) insula; sed etiam ad trigonam usque Hispaniam, et Gallias, et ultra Alpes Penninas Italiam sitam pervenire, ipsain quoque Romanam civitatem, qua? caput est omnium civitatum. Adavimx, in finem.
2. O'Donhell, 1. n, c. 20; 1. m, c. 27. — Selon une version rapportée par Colgan (p. 473), le fameux hymne Al tus Prosator aurait été composé par Columba pendant que des envoyés de saint Gré-
moihes d'occ. m.
ses funérailles On s'attendait à voir toutes les populations des ba tombe contrées voisines venir à loua et remplir l'île penlona. dant les funérailles du grand abbé ; on le lui avait annoncé d'avance à lui-même. Mais il avait prédit qu'il n'en serait rien et que sa famille monastique célébrerait seule ses funérailles. En effet, un vent violent souffla pendant les trois jours que durèrent les obsèques, au point de rendre impossible aux barques d'aborder dans l'île. Cet ami, ce commensal des
goire le Grand séjournaient à Iona, et aurait été envoyé par lui au Pontife, qui en aurait écouté la lecture debout en signe de respect, flous sommes obligé de reconnaître le même défaut d'authenticité dans la tradition qui rapproche le saint abbé d'Iona du grand thaumaturge des Gaules, de saint Martin, et qui lui attribue un rôle analogue à celui du courageux archevêque qui, de nos jours., a entrepris de remettre en honneur la tombe profanée du plus grand de ses prédécesseurs, en reconstruisant la basilique qui recouvrait ce glorieux sépulcre. — D'après le récit d'O'Donnell, 1. m, c. 27 (cf. 1. 1, c. 8), Columba, en revenant de Rome, aurait été à Tours chercher l'Évangéliaire qui reposait depuis un siècle sur la poitrine de saint Martin et l'aurait rapporté à Derry, où on montrait encore cette relique au douzième siècle. Les gens de Tours avaient perdu le souvenir de l'emplacement de la tombe de saint Martin ; ils s'adressèrent pour le retrouver à Columba qui ne consentità l'indiquer qu'à la condition de garder pour lui tout ce qui se trouverait dans la tombe de Martin, excepté ses ossements. La légende ajoute que Columba y laissa un de ses disciples, le même Mochonna qui l'avait suivi lors de son exil à Iona, et que Mochonna devint évêque de Tours. — Gela seul suffit pour démontrer la fausseté du récit, puisqu'à la seule époque de la vie de Columba où pourrait se placer le voyage de Rome et de Tours, cette dernière ville avait pour évêque saint Grégoire de Tours» l'historien, dont on connaît fort bien le prédécesseur et le successeur. — Signalons toutefois ces curieux liens traditionnels entre l'église de Tours et l'église d'Irlande qui se retrouvent pendant plusieurs siècles. — Saint Patrice, l'apôtre de l'Irlande, passe pour avoir été le petit- neveu de saint Martin * qui aurait encouragé sa mission;
APOTRE DE LA CALÉDOMfi. 291
princes et des peuples, ce grand voyageur, cet apôtre de toute une nation qui, pendant mille ans, devait l'honorer comme son protecteur, resta seul sur sa bière, dans la petite église de sa retraite insulaire, et son enterrement n'eut d'autres témoins que ses moines.
Mais sa tombe, pour n'avoir pas été creusée en présence d'une foule enthousiaste de laïques, n'en fut pas moins visitée et entourée par les flots des générations successives qui vinrent pendant plus de deux siècles y vénérer les reliques du saint missionnaire et s'abreuver à la source de sa doctrine et de ses exemples.
La dépouille de Columba y reposa en paix jusqu'au neuvième siècle, époque où Iona, comme toutes les îles Britanniques, tomba en proie aux ravages des Danois. Ces cruels et insatiables pirates semblent avoir été sans cesse ramenés par les richesses des offrandes que l'on prodiguait sur la tombe de l'apô- Ire de la Galédonie. Ils brûlèrent une première fois le monastère, en 801, — puis encore en 805, quand il n'y avait déjà plus que soixante-quatre moines ; et enfin une troisième fois, en 877. Pour mettre à l'abri de leur rapacité le trésor qu'aucune largesse pieuse n'eût pu remplacer, on transporta le corps de saint Columba en Irlande. Et la tradition con- Translation
de son corps
stante des annales irlandaises veu t qu'il ait fini par re- *
x Down en Irlande
poser à Down. dans un monastère épiscopal, non loin auprès de ceux
r \ r ^ ' de Patrice
de la plage occidentale de l'île, entre le grand mo- et de Brigitte.
nastère de Bangor, d'où était sorti Columban de Luxeuil, au nord, et Dublin, la future capitale de l'Irlande, au midi. Là gisaient déjà les reliques de saint Patrice et de sainte Brigitte; et ainsi se trouva justifiée une des prophéties en vers irlandais qu'on lui attribuait et où il disait :
On m'ensevelira d'abord à Iona ; Mais par la volonté du Dieu vivant, C'est à Dun que je reposerai dans la tombe, À Dun, avec Patrice et avec Brigitte la victorieuse et l'immaculée.
Alors trois corps reposeront dans le même sépulcre1.
Leurs trois noms sont demeurés depuis lors inséparablement unis dans le cœur indomptable et la mémoire aussi tenace que fervente du peuple irlandais. Golumba paraît avoir été celui que les Irlandais, opprimés et dépouillés, invoquaient avec le plus de confiance, dans les premiers temps de la conquête anglaise au douzième siècle. Les con-
1. YoirReEVES, p. lxxix, 515, 317 et 462. Cf. Colgax, p. 446. — Les trois corps, après les désastres de la première conquête anglaise, furent retrouvés à Down en 1185 et réunis de nouveau dans une même tombe par l'évêque Malachie et Jean de Courcy, l'un des grands barons anglo-normands, conquérant (conques t or t dit l'office) de mister. Une fête spéciale fut instituée par le Saint-Siège en mémoire de cette translation : 1 office de cette fête, imprimé d'abord à Paris, en 1620, a été reproduit par Colgan en tête de son précieux ouvrage : Trias Thaumaturge.
quérants eux-mêmes le redoutaient non sans raison, cotamba car ils avaient appris à connaître sa vengeance. n^é Ainsi Jean de Courcy, le belliqueux baron anglo~ »n^^mdv normand, celui qui était appelé le Conquérant (Conquetlw) de l'Ulster, comme Guillaume de Normandie l'avait été de l'Angleterre, portait toujours avec lui en campagne le volume des prophéties de Columba1; et quand les corps des trois saints furent retrouvés en 1136 dans son nouveau patrimoine, il intervint auprès du Saint-Siège pour que leur translation fût célébrée par une fête solennelle. Richard le Fort Archer (Strongbow), ce fameux comte de Pembroke, qui avait été le premier chef de l'invasion, mourut d'un ulcère au pied, qui lui avait été infligé, selon les récits irlandais, à la prière de sainte Brigitte, de saint Columba et des autres saints dont il avait détruit les églises. Il dit lui-même, en son agonie, qu'il voyait la douce et noble Brigitte qui levait le bras pour lui percer le cœur. Hugues de Lacy, autre chef anglo-normand de grande lignée, périt à Durrow, « par la vengeance de Columb-cilie, » dit un annaliste, pendant qu'il construisait un château au détriment de l'abbaye que Columba avait fondée et tant aimée1. Même au siècle suivant ses vengeances demeurèrent aussi redoutées que populaires ; et des pirates anglais, qui avaient pillé son église dans l'île d'Inchkolm, ayant sombré comme