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CHAPITRE III

Premiers successeurs de saint Augustin.

Réaction païenne.

Caractères particuliers de la conversion de l'Angleterre. — Tous les détails en sont connus ; elle n'a eu ni martyrs ni persécuteurs ; elle a été l'œuvre exclusive des moines bénédictins ou celtiques. — Tous les missionnaires romains furent moines ; les monastères servaient de cathédrales et de paroisses. — Laurent, premier successeur d'Augustin. — Mellitus au concile de Rome en 610; lettre du pape au roi Ethelbert; moines d'origine saxonne. — Efforts de Laurent pour amener la réunion des Bretons ; sa lettre aux évêques d'Irlande. — Conversion des rois d'Est-Anglie et d'Essex. Fondation de Westminster; légende du pêcheur ; le roi Sebert y est le premier enterré ; sépultures monastiques ; Nelson et Wellington. — Cantorbéry et Westminster, la métropole et la nécropole nationale des Anglais, sont dus aux moines. — Mort de Bcrthc et d'Ethelbcrt; l'abbé Pierre noyé. — Le nouveau roi de Kent, Eadbala, reste païen; ses sujets retournent au paganisme, ainsi que les Saxons de l'est. — Fuite des évoques de Londres et de Rocliester ; l'archevêque Laurent retenu par saint Pierre. — Conversion d'Eadbald. — Apostasie du roi d'Est-Anglie ; il admet le Christ parmi ses dieux Scandinaves. — Mellitus et Just, deuxième et troisième successeurs d'Augustin.

La prédication de l'Évangile en Angleterre se distingue par divers caractères tout à fait particuliers des révolutions qui ont introduit le christianisme dans les pays de l'Occident antérieurement convertis à la foi*

Caractères particuliers

de la conversion

de l'Angleterre

SALNT AUGUSTIN

Détails

précis

et

certains.

Ni

martyr»

ni

persécuteur*.

En Italie, en Gaule, en Espagne, la propagation de l'Évangile et la disparition du paganisme sont enveloppées d'une obscurité telle, que Ton n'est pas encore tixé sur la date où vécurent les premiers apôtres de la plupart des diocèses. En Angleterre, au contraire, rien n'est vague ou incertain. Nous assistons, année par année et jour par jour, aux phases diverses de cet événement capital. Nous prenons en quelque sorte sur le fait celte opération de la conversion d'un grand pays, qu'il est si rare de pouvoir étudier dans ses détails. Nous pouvons en suivre toutes les péripéties avec la même certitude et la même précision que s'il s'agissait de nos missions contemporaines.

En oulre, dans les grands pays et les illustres Églises que Ton vient de nommer, le baptême du sang avait partout accompagné ou précédé la conversion des peuples. Comme les apôtres à Rome et en Orient, les missionnaires de l'Évangile en Occident durent, pour la plupart, arroser de leur sang les premiers sillons qu'ils avaient eu l'honneur de creuser dans le champ du père de famille. Même depuis la cessation des grandes persécutions impériales, le martyre avait souvent couronné l'apostolat des premiers évêques ou de leurs auxiliaires.

En Angleterre, rien de pareil : il n'y eut là, à partir du premier jour de la prédication de saint Augustin, et pendant toute la durée de l'Église anglo-saxonne, ni martyrs, ni persécuteurs. Mis en

DE CANTORBÉRY. to\

présence de la pure et resplendissante lumière du christianisme, et même avant de la reconnaître et de l'adorer, ces féroces Saxons, si impitoyables envers leurs ennemis, se montrèrent tout autrement humains et accessibles à la vérité que les citoyens éclairés et civilisés de la Rome des Césars. Pas une goutte de sang n'y fut versée pour la cause de la religion, ni même sous un prétexte religieux; et ce prodige se manifeste à une époque où le sang coulait à torrents pour des motifs aussi fréquents que futiles, et dans celte île où devaient plus tard s'allumer tant de bûchers et se dresser tant d'échafauds pour y immoler les Anglais restés fidèles à la foi de Grégoire et d'Augustin.

Un troisième caractère distinclif de la conversion l* conversion de l'Angleterre est d'avoir été exclusivement l'œuvre rœnvrewchi'ivp des moines ; d'abord, des moines bénédictins envoyés moines. de Rome ; puis, comme on le verra, des moines celtiques, qui parurent un moment devoir remplacer ou éclipser les moines italiens, mais qui bientôt se laissèrent absorber par l'influence bénédictine et dont la postérité spirituelle se confondit avec celle des missionnaires romains dans la commune observance de la règle du grand législateur des moines d'Occident.

On a souvent et longuement contesté la profession monastique de ces premiers missionnaires, ou, tout en l'admettant pour plusieurs, on a voulu nier que les religieux envoyés par saint Grégoire le Grand

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fussent, comme lui-même, de Tordre bénédictin. Mais l'érudition sûre et souveraine de Mabillon a tranché cette question par des arguments irréfutables \ Il est possible que quelques clercs ou prêtres séculiers se soient trouvés parmi les collaborateurs du premier archevêque de Cantorbéry, mais il demeure établi par l'autorité de Bede et de toutes les

1. C'est dans la préface du premier siècle des Acta Sanciorum Ordini* S. Benedicti, parag. 8, que Mabillon a doctement prouvé, contre Baronius et contre Uarsham, l'un des éditeurs du Monasticon Anglicanum, que Grégoire, Augustin et leurs disciples appartenaient à l'ordre de Saint-Benoît. Ses confrères de Saint-Maur, dans la vie de Grégoire, placés en tête de leur édition des œuvres du saint docteur, ont complété sa preuve (lib. m, c. 5, 6, 7). — Ces pages courtes et substantielles en disent plus que l'in-folio intitulé : Apostolatm Benedictinorum in Anglia, sive Disceptatio historica de antiquitate ordini* congregationisque monachoram nigrorum in regno Anglùe, opéra H. V. CLEiE*msRETKERi,Duaci 1626. Ce recueil, confus et fastidieux, n'en est pas moins important pour l'histoire ultérieure des moines en Angleterre, à cause des pièces nombreuses et curieuses qu'il renferme. L'une des plus curieuses est l'avis sollicité et obtenu par lui des quatre plus célèbres érudits anglais et protestants de son temps, Cotton, Spelman, Seldcn et Canibden, lesquels déclarent unanimement que toutes leurs recherches les ont conduits à reconnaître que saint Augustin, ses compagnons et ses successeurs étaient tous bénédictins. Le texte anglais se trouve dans Stevens, Continuation of Dugdale, t. ï, p. 171. — De nos jours, un anglican moderne, Soames, a prétendu que les bénédictins n'étaient arrivés qu'au dixième siècle, avec saint Dunstan. Il a été réfuté par les deux plus illustres archéologues de l'Angleterre moderne : le protestant Kemble et le catholique Lingard. Celui-ci s'est du reste trompé en supposant [History and antiquitie* ofthe Anglo-Saxon Ghnrch, 1. 1, p. 152) qu'Augustin avait placé à la cathédrale de Cantorbéry des clercs et non des moines; il a méconnu la synonymie alors incontestable des mots clerici et monachi, qui sertirent depuis à exprimer deux idées tout à fait distinctes, mais qui ont été employés indifféremment depuis Grégoire de Tours jusqu'au vénérable Bede et même plus tard.

DR CÀNÎORBÉRY. 425

sources primitives qu'Augustin lui-même et ses successeurs, ainsi que tous les religieux de son église métropolitaine et de la grande abbaye de son nom, suivaient la règle de Saint-Benoît, comme le grand Pape dont ils tenaient leur mission. Grégoire, ainsi qu'on l'a vu, voulut profiter de la nouvelle organisation ecclésiastique de l'Angleterre, pour y introduire cette étroite alliance de la vie monastique et ecclésiastique qui réalisait à ses yeux l'idéal de l'Église apostolique. Pendant plus d'un siècle, cette identité fut universelle et absolue. Partout où les temples païens étaient transformés en églises, partout où les anciennes églises du temps des Romains et des Bretons renaissaient de leurs ruines, la vie commune prévalait chez les missionnaires chargés de les desservir. Le pays converti se couvrait ainsi peu à peu de monastères : les petits tinrent longtemps lieu de paroisses rurales ; les grands servaient de cathédrales, de chapitres, et de résidences aux évêques, qui sortaient tous de l'ordre monastique.

Les trente-huit premiers archevêques de Cantor- Laurent, béry furent tous moines; et les quatre premiers successeurs de saint Augustin furent pris parmi les religieux du monastère de Saint-André de Rome que le Pape saint Grégoire lui avait donnés pour collaborateurs. De son vivant, il avait désigné pour le remplacer sur le siège primalial son compagnon Laurent, et l'avait fait sacrer d'avance, croyant ainsi pourvoir avec une sollicitude paternelle à la frêle

premier successeur d'Augustin.

destinée de la naissante chrétienté des Anglais1. Le nouvel archevêque fit honneur au choix dont il avait été honoré. Il se dévoua généreusement à la consolidation de l'Église qu'il avait vu fonder : il sut concilier les cœurs et accroître le nombre des fidèles par l'infatigable activité de sa prédication, non moins que par la sainteté des exemples de sa vie.

coG-616. U vécut pendant dix ans dans une union intime

avec le bon roi Ethelbert, et servit d'intermédiaire entre ce prince et le Saint-Siège. Le troisième successeur de Grégoire, Boniface IV, celui-là même qui consacra le Panthéon de Rome au culte de tous les martyrs, se montra animé pour le roi et pour les missionnaires monastiques du royaume de Kent d'une bienveillance et d'une confiance dignes de son illustre prédécesseur. Mellitus, le nouvel évêque des Saxons de l'est, avait été envoyé par Laurent à Rome pour consulter ce Pape sur diverses nécessités

27 février de l'église d'Angleterre. Il y siégea au Concile de Rome, où furent promulgués les canons qui confir-

4. Ne se defuncto adhuc status ecclesiœ tara rudis, Tel ad horam pastore destitutus, vacil arc inciperet. Bfde, II, 4. — Le dernier historien des archevêques de Cantorbery, le docteur anglican Hook, prétend que Laurent n'était pas moine, en se fondant sur Icpassage où Bede le qualifie de prêtre en le distinguant de son compagnon de voyage Pierre le moine : « Misit continuo Romam Laurentium presbyterum et Petrum monachum. » ï, 27. 11 oublie que ce même Pierre est qualifié de prêtre quelques pages plus loin : Primus ejusdem monasterii abbas Petrus presbyter fuit. » I, 33. Le titre de prêtre n'avait rien d'incompatible avec la profession monastique. Ce point fut décidé au Concile de Rome en 610; seulement, alors pas plus qu'aujourd'hui, tous les moines n'étaient pas prêtres.

maienl la règle de Saint-Benoît, et reconnaissaient aux moines le droit d'administrer les sacrements el d'être admis à tous les degrés du sacerdoce l. Mellitus rapporta en Angleterre les décrets du Concile, qu'il avait lui-même signés avec les autres évêques; il apporta en outre des lettres très-favorables du Pape à l'archevêque et au roi. «Glorieux roi, » écrivait-il à Ethelbert, « nous vous accordons très-volontiers ce que vous avez demandé au siège apostolique par notre co-évêque Mellitus, savoir : que dans le monastère que votre saint docteur Augustin, disciple de Grégoire, d'heureuse mémoire, a consacré sous le nom du saint Sauveur dans votre cité de Cantorbéry, et auquel préside aujourd'hui notre trèsKîher frère Laurent, vous puissiez établir une habitation de moines, vivant dans une régularité complète ; et nous décrétons, par l'autorité apostolique, que les moines qui vous ont prêché la foi puissent s'associer cette nouvelle communauté monastique et lui enseigner à vivre saintement*. »

1. Voir t. II, p. 633. — Cum idem Papa cogeret synodum espiscoponim Italiœ, de vita monachorum et quiète ordinaturus.BEDE, loc. cit.

2. Fili gloriose, quod ab Apostolica sede per coepiscopum nostrum Mellitum postulatis, libenti animo concedimus ; id est, ut vestra benignitas in monasterio in Dorobernensi civitate constituto, quod sanctus doctor vester Augustinus, beatœ memoriœ Gregorii discipulus, sancti Salvatoris nomini consecravit, cui ad prœsens praeesse dignoscitur dilectissimus frater noster Laurentius , licenter per omnia monachorum regulariter viventium liabitationem statuât, apostolica auctoritate decernentes ut ipsi vestri pnedicatores monaichi monachorum gregem sibi associent et eorum vitamsanctitatum

Efforts

de Laurent

pour

amener

la conversion

des

Bretons.

A travers l'obscurité de ce langage, il semble naturel de démêler l'introduction de nouveaux moines, probablement d'origine saxonne, dans la communauté italienne fondée par Augustin; il s'écoula cependant un siècle avant qu'on y pût élire un abbé né en Angleterre.

Comme Augustin, l'archevêque Laurent ne se contentait pas de travailler avec les religieux ses confrères au salut des Saxons : sa sollicitude pastcrale se préoccupait des moyens de ramener les anciens chrétiens des îles Britanniques à l'unité romaine, afin de travailler tous ensemble à la conversion des païens. Son expérience des conditions de la propagande chrétienne lui faisait amèrement déplorer l'attitude hostile des moines celtiques et lâprelé de la polémique qui éclatait avec eux quand ils cherchaient ou consentaient à discuter. C'était le temps où l'illustre Colomban mêlait aux grands et admirables exemples qu'il donnait à la France, à la Bourgogne, à l'Helvétie, de si étranges incartades. Le bruit en était parvenu jusqu'à Laurent, qui ne put s'empêcher d'e 1 parler dans une épître qu'il adressa aux évoques et aux abbés de toute la Scolie, c'est-àdire de l'Irlande, le principal foyer de l'Église celtique. Ayant échoué comme Augustin dans une démarche directe qu'il avait faile avec ses deux suffragants auprès du clergé breton de la grande île,

'sic) moribus exornont. GimEUirs MAi-VEsunn , de Gesfiâ Pontfflcum Anglorum, Mb. I, p. \ l», éd. Snvile.

il avait voulu remonter à la source du mal, en écrivant à leurs frères de l'île voisine, pour se plaindre de leur intolérance à tous.

Sa lettre commence ainsi :

« A nos très-chers frères les seigneurs, évoques et abbés, dans toute l'Irlande; nous, Laurent, Mellitus et Juste, serviteurs des serviteurs de Dieu. Le Saint- Siège nous ayant dirigés, selon sa coutume, vers ces régions occidentales pour y prêcher la foi aux païens, nous sommes entrés dans cette île de Bretagne sans trop savoir ce que nous faisions. Croyant qu'ils suivaient tous l'usage de l'Église universelle, nous avions en grande vénération la sainteté des Bretons et des Scots. Lorsque nous connûmes les Bretons, nous pensâmes que les Scots étaient meilleurs. Mais à cette heure, que l'évéque Dagan est venu de l'Irlande nous trouver en Bretagne, et que l'abbé Colomban s'est rendu dans les Gaules, nous savons que les Scots ne diffèrent en rien des Bretons ; car l'évéque Dagan a non-seulement refusé de partager notre nourriture, il n'a pas même voulu prendre la sienne dans le lieu qui nous servait de demeure1. » Dagan était moine du grand monastère irlandais de Bangor: il était venu conférer avec la mission de Cantorbéry, et il avait sans doute été offensé de la fermeté des prélats romains à maintenir les conditions de l'unité liturgique. On n'a conservé aucune trace d'un rap-

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