‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 2)Chapitre 162 sur 196 · Guillaume, abbé de Saint-Arnoul de Metz · texte numérisé non relu

Guillaume, abbé de Saint-Arnoul de Metz

SAINT GRÉGOIRE YII, MOINE ET PAPE. 501 « peuple que Dieu t'a fait asseoir sur ce trône d'où « découlent sur le monde toutes les lumières « de rintelligence , et où toutes choses viennent « converger comme les rayons d'un cercle à leur « centre... Sache bien, du reste, que plus tu seras a agréable aux gens de bien, plus odieux tu seras « aux méchants, et que ce n'est pas le moindre signe « de la vertu que d'être haï par les fils de l'ini- « quité. Maintenant donc, ô le plus puissant des « hommes , arme-toi du glaive auquel le Seigneur « a promis la victoire. Tu vois comment les Ama- « lécites, les Madianites, et tant d'autres fléaux, « conspirent contre le camp d'Israël. Pour vaincre « et exterminer de si terribles ennemis, quelle solli- « citude, quel zèle, quelle prudence ne te faudra- « t-il pas déployer ! Mais qu'aucune crainte, qu'au- 0 cune menace ne le fasse retarder le saint com- « bat... Te voilà placé à la suprême hauteur; « tous les yeux sont tournés vers toi ; tous les cathoa liques espèrent, tous infèrent de ton passé les « grandes choses que doit inspirer la dignité souve- « raine à celui qui, dans un poste inférieur, a déjà « si glorieusement combattu ^ »

1. lUius nunc cathedrae fecit esse sessorcm a qua per orbcm terra rum omnia viitutuin liimina diffunduntur, et ad quam, vclut in circulo line;o, ad illnd médium (luod cenlrum geometrici vocant, universa convergunt.... At ineptus ego.... cum tu fervore mirabili majora moliaris,quam nostra suspicetur infirmitas ; et aquilino more omnia inferiora transvolitans , in ipsius solis ardorcm luos infigere coneris optulus. Mabill. Aiialcct., p. 45G.

Haines

et calomnies

contre

saint Grégoire VU

depuis

sept siècles.

On sait comment Grégoire répondit à cette attente; on sait aussi comment, pour parler le langage du plus ancien de ses biographes, « il endura « les perfidies et les tentations, les périls, les injures, « la captivité, l'exil, pour l'amour de Dieu, et « comment, avec la grâce de ce même Dieu et l'ap- « pui des apôtres, les rois, les tyrans, les ducs, les « princes, tous les geôliers des âmes humaines, « tous les loups ravisseurs, tous les ministres de « l'Antéchrist, les archevêques, les évoques et les « autres ecclésiastiques prévaricateurs, furent vain- « eus par cet athlète invincible ^ »

Mais on sait aussi comment cette haine des méchants, annoncée à Ilildebrand par le moine lorrain, a tenu parole, et comment, pendant sept siècles, l'hérésie, l'ignorance et la servilité ont à l'envi calomnié la renommée du pontife. On sait comment il fut qualifié, par ses contemporains, de tison d' en fer^^ dénoncé, par des évoques stipendiés,

1 . Inimicorum fraudes, tentationes, pericula, detractiones, irrisiones, captiones, custodias, propter nomen Domini.... qualiter Domini juvamine et sustentatioiie, Apostolorumquecomitantesuffragio, reges, tyraniios, duces , principes, animarumque liominum captivatores, voratores, insuper lupos, Antichristi videlicet minislros, archiepiscopos , et reliquos ecclesiasticos pervasores fortissimus athleta Dei superavit. Paul. Bernried., apud Gretser, t. YI, p. 157.

2. Cette injure date de son vivant : Impii, quia Spirituin sanctum blaspliemaverunt..., infernalem tilionem vocaverunt. P.vul. Bernried., t. m. On jouait sur l'étymologie germanique du mot Ilildebrand altéré à dessein. Brand signifie tison ou épée ; Helle, enfer. En rétablissant l'orthographe ordinaire ou en l'altérant d'une autre façon.

comme parricide, lépreux et magicien * ; comment» à la Renaissance, les savants de greffe et d'antichambre, qui pullulaient alors, ont traité le grand pape de vipère, d'IIéliogabale, de Trimalcion", et comment, il y a moins d'un siècle, dans cette France où nous écrivons, des évêques de cour rivalisèrent de zèle, avec les légistes et les gens du roi, les uns pour ensevelir les entreprises du pontife dans un éternel oubli'\ les autres pour mutiler son

on obtenait comme traduction étymologique tison d'amour, épée d'amour, épée de héros. Cf. Gretser, t. VI, p. 125.

i. Sacrilegus, adulter. perjurus, homicida,

Insuper et parricida, Leprosus in corpore et anima, Magus, sarabaita.

Ergo ista falsa cuculla, Facta est diaboli medulla.

Bexzonis, episc. Albiensis, panegyricus rhythmicus in Henric. III imperat., ap. Mencken., Script. lier. Germ., t. I, p. 1065.

2. Nemounus Ililleprandofuit vafrior et versutior dolisque ac fraudibus consutis viperinior.... Ileliogabalum, id est Proserpinse furciferum inscripserunt.... llic est quondam Babylonis illius Trimalcio..,. Melch. Goldast., m Dcdic.apolog. pro imp. Henric. IV, Francocœsare, auguslo, pio, felice, inclito, jjatre j^atrice. Hanoviœ, IGll, p. 5, 6 et 7. Dans un autre ouvrage du même auteur : Replicalio iiro Imperio adversus Gretsenim, Grégoire VII est qualifié ainsi qu'il suit : homo necromanticus, veneficus, hlasphemus, adulter, sodomita, p. 132.

3. Lorsque le pape Benoît XllI, en 17^28, rendit obligatoire le culte de Grégoire VII, en faisant insérer son office au Bréviaire romain, il y eut, en France, assaut d'arrêts et de mandements, afin, dit Mgr d'IIallencourt, évoque de Verdun, d'ensevelir dans un éternel oubli cette entreprise du pape Grégoire VU; et Mgr Bossuet, évêque de Troyes, l'indigne neveu de l'immortel évêque de Mcaux, ne craignit pas de définir ainsi, dans un mandement portant la date du 30 septembre 1729,

504 SALNT GRÉGOIRE VII,

culte et Foutrager jusque sur'les autels où l'Église l'avait placée Naturellement, nos illustres philosophes ne manquèrent pas d'enchérir sur les outrages et les calomnies de messieurs les gens du roi : pour Voltaire, Grégoire VII n'était qu'un fou\ et pour Cordorcet qu'un maraud^.

les actes de saint Grégoire : des actions gui auraient dû demeurer dans un éternel oubli et qui ne peuvent que déshonorer leurs auteurs. Quel n'aurait pas été l'étonnement des prélats de cour du temps de Louis XIV, s'ils avaient pu se douter du retentissement qu'aurait, dans l'histoire, moins d'un siècle après leur servile démonstration, le nom du grand liomme qu'ils prétendaient ensevelir à jamais dans l'oubli ! Nous avons le regret de le dire, en 1828 encore, lorsque le bréviaire romain fut publié à Paris, un prélat, grandi plus tard par l'infortune et par le courage, ci ut devoir, à l'instar de ce qui s'était fait en Autriche, sous Joseph II, ordonner d'elfacer de ce bréviaire le mot iniqui, appliqué à l'empereur Henri IV et à ses fauteurs. ÎSous renvoyons les curieux au tome II des Institutions liturgiques de Dom Guéranger, pour lire le récit complet de cet étrange épisode.

i. Voir lecurieuxarrêtduparlementdeParis, renduenl729, comme à mi-chemin entre les orgies de la régence et le règne de M"* de Pompadour. Cet arrêt, nous l'avons lu, dans sa forme première, sur une feuille volante et ornée des armes de France; il est intitulé : « Arrêt de la cour du Pailement, portant suppression d'une feuille « imprimée commençant par ces mots : Le 25 mai, fête de S. Gré- « goire VII, pape et confesseur, le 20 juillet 1729, à Paris, chez « Pierre Simon, imprimeur du Parlement, au bas de la rue de la « Harpe, à l'Hercule : « Ce jour les gens du roy sont entrés, et maître Pierre Gilbert des Voisins, avocat dudit seigneur roy, portant la parole, a dit, » etc.

2. L'Église l'a mis au nombre des saints, et les sages au nombre des fous. Voltaire, Essai sur les mœurs,

5. « Nos prêtres ont essayé de faire observer, dans la chapelle de Versailles, l'office dellildebrand,dont les papes ont fait un saint sous le nom de Grégoire. Le roi (Louis XV), qui a vu ce nom dans le bref de sa chapelle, l'a fait rayer, de l'avis de son conseil. On a, dit-on, nommé une commission à ce sujet, pour examiner les brels des commu-

lens modernes.

Mais ces temps sont passés, et, quoi qu'on fasse, justice rend ils ne reviendront plus. Après une longue nuit, les li le jour de la justice s'est levé^ En dehors même de rÉglise, des voix généreuses et savantes se sont disputé l'honneur de rendre hommage à la vertu de Grégoire VU, et de venger sa mémoire des outrages de vingt générations d'aveugles'. Cette gloire

nautés religieuses et voir s'ils ne font point la fête de Ilildebrand ou de quelque autre maraud. »

Lettre de Condorcet à Turgot (12 mai 1772), citée dans l'opuscule de M. Génin, intitulé : Ou VÉglise ou l'État, p. 20.

1. En Fiance, l'abbé Rohrbacher dans sa solide Histoire wxiverselle de i Église, et M. Jagcr dans son Cours d'histoire ecclésiastique ^ ont énergiquement rétabli la vérité des lait?, et, nous l'osons dire, réfuté Bossuet et Flcury. A l'étranger, Jean de Millier et le professeur Gaab de Tiibingen sont les premiers protestants qui aient rendu justice à Grégoire VII, dès le dix-huitième siècle. Depuis, leurs aperçus ont été complétés,

2. Pour juger des réels progrès de la vérité historique, dans le court espace d'un quart de siècle, il faut lire l'Histoire de Grégoire VU, publiée en 1846 par le professeur Voigt, de l'université de Kônisberg, et celle de M. Bowden, l'un des écrivains les plus distingues de la nouvelle école anglicane. Dans le premier de ces ouvrages, la réhabilitation du pontife est aussi complète qu'on la peut attendre d'une science étrangère à la foi ; dans le second, malgré les bizarres contradictions d'une école qui veut se prouver à elle-même que la vérité n'a jamais quitté la défection anglicane, dans le second, disonsnous, on remarque non-seulement un sentiment profond de la dignité de l'Église et de la grandeur de sa mission divine, mais, en outre, les aveux les plus significatifs sur les éclatants services rendus par Grégoire aux fidèles de tous les pays. Parmi les autres écrivains étrangers qui se sont occupés récemment de Grégoire VII, je citerai Stentzel, qui, dans la partie de son Histoire de la maison de Franconie (Leipsig, 1827), 1. 1, p. 280-524, a raconté le pontificat du grand pape. L'écrivain a mallieureusement eu le tort de s'écarter quelquefois des sentiments de droiture, d'honneur et de moralité qui l'avaient inspiré au début de son livre. Un seul trait suffira pour carac-

si pure et si complète est déjà partiellement réhabilitée parmi nous; mais elle est loin encore d'avoir atteint l'éclat que lui réserve la justice de l'avenir.

Il n'entre pas dans notre plan de donner ici le récit détaillé du pontificat de Grégoire VIL II nous suffît d'avoir établi la nature de la lutte qui fut son partage, défini le but auquel il aspirait, désigné les ennemis qu'il rencontra, énuméré enfin les auxiliaires qui sortirent des cloîtres à sa voix. Pour faire connaître, autant que notre faiblesse le comporte, le génie du grand champion de l'Eglise et de l'Ordre Monastique, il nous reste cependant à indiquer les résultats les plus éclatants de l'action qu'il

tériser ce manque de loyauté : l'auteur (p. 375) reproche à Grégoire d'avoir, plus d'une fois, écrit la phrase suivante : « Maudit soit celui qui n'a pas abreuvé de sang son épée ! » Mais l'écrivain se garde bien de faire connaître au lecteur qu'au texte plusieurs fois cité du prophète Jérémie (c. 48) Grégoire VII ne manque jamais d'ajouter l'interprétation suivante : « Hoc est, sicut ipsi bene intelligitis, qui verbum prœdicationis a carnalium hominum retinet increpatione. » Cette addition se trouve répétée cinq fois, textuellement, dans les Regest., lib. II. epist. 51 et 66 ; III, 3 ; IV, i et 2. Le texte n'est employé qu'une seule fois dans Vaddition (Gbetser I, Epist. 9).

Léo, dans son manuel de VHistoirc du moyen âge (Halle, 1830), et Luden, dans son Histoire du peuple allemand (Gotha, 1834, t. VIII et IX), me paraissent, entre tous leurs compatriotes, avoir le mieux compris les intentions et le caractère de Grégoire VII. Quant à l'ouvrage intitulé : Das Zeitalter Hildebrand, fur und gegen ihn, aus zeitgleichen j^we/Ze», par Georg Cassander (Darmstadt, 1842), ce n'est là qu'un pamphlet qui ment audacieusement à son titre et dont le but manifeste est de réagir contre la nouvelle tendance de la science historique en Allemagne, au prolit des passions protestantes qu'a soulevées la résistance des archevêques de Cologne et de Posen.

exerça, et à constater les dispositions qu'il apporta dans l'exercice de sa redoutable autorité. Préalablement, peut être ne sera-t-il pas inutile de rappeler la date des principaux événements de la période où nous sommes entré.

Hildebrand fut élu en 1075, au moment où l'insurrection des peuples de la Saxe et de la Thuringe menaçait sérieusement l'autorité d'Henri IV. Dans le courant de l'année suivante, le prince parvint h s'accommoder avec les insurgés, en subissant toutes les conditions qu'ils exigeaient ^ Vers la même époque, Henri recevait plusieurs légats", chargés par le pape de lui prêcher la réforme de ses mœurs', de son gouvernement et du clergé d'Allemagne. Le roi promit de s'amender et d'aider Grégoire à extirper la simonie; mais, en 1075, la guerre s'élant rallumée entre les Saxons et le prince, ce dernier, victorieux de ses ennemis, parvint à les réduire à une soumission absolue, et dès lors cessa de garder les moindres ménagements envers le Saint-Siège. Tous les conseillers de la couronne, encore frappés d'excommunication, furent rappelés, et le désordre s'accrut dans

Page 1