CHAPITRE III
Services rendus par les moines à la société
temporelle.
Leur rôle dans la constitution politique
des États.
Utilité temporelle des ordres religieux, pour inainlenir l'unité de la chrétienté. — Les moines se rappelaient leurs plus humbles aussi bien que leurs plus puissants bienfaiteurs. — Les rouleaux de la mort. — Les moines savaient résister aux abus et aux injustices. — Ils réprimaient les violences de la noblesse. — Ils défendaient énergiquement les droits des pauvres. — Le peuple avait en eux une pleine confiance. — Ils exerçaient une grande influence sur les lois. — Conduite des moines au parlement d'Angleterre.
Dans les chapitres précédents, nous avons fait utilité
temporel des ordres religieux
connaître Tinfluence puissante et féconde de l'es- des
prit monastique sur une portion notable de la féodalité qui dominait en Europe au moyen âge. Il nous reste à passer rapidement en revue les services rendus par les enfants de saint Benoît dans les diverses branches de la vie sociale, jusqu'à la fin du onzième siècle, ce qui nous permeltra d'achever de constater et d'expliquer l'action imprimée par les moines à cette société si profondément catholique. Leur influence avait
sa source principale dans le respect profond que devaient naturellement inspirer aux générations enthousiastes et croyantes de cette époque, la fidèle observance des préceptes de l'Evangile, la pratique habituelle de ses conseils, et, de plus, ces miracles d'austère pénitence, de sainte énergie, dont la fondation des principaux monastères était (oujours accompagnée. Mais il faut aussi reconnaître qu'ils avaient des titres d'un autre ordre, des titres non moins direcls, non moins positifs, quoique plus humains, à la confiance et à l'affection des peuples chrétiens, par la satisfaction qu'ils donnaient à plusieurs des besoins les plus légitimes de la société temporelle ^ Ce fut là, de tout temps, une des plus belles gloires de l'Ordre Monastique. Exclusivement fondé dans un ])ut spirituel, n'ayant pour objet que la sanctification individuelle, il n'en a pas moins contribué, partout et toujours, à la prospérité générale, à la grandeur et à la force de la société laïque. Jamais la parole de Jésus-Christ : Quxrite primum regnum Dei, etjustitiam cjm, et hxcomnia adjicientur vobiSj ne fut plus admirablement vérifiée. Et, grâce à
i. Du fond de la Thébaïde, sainte Euplirasie sollicitait l'empereur T'iéodosc d'affrancliir, en les dotant qunnd ils embrassaient la vie religieuse, tous le^ esclaves qui cultivaient les immenses domaines de son père : Omnes constitutos sub juge servitutis manumitte, et cis légitima concède. Manda actoribus patris niei ut onnie debitnm diinittant agricolis, q :od a die patris mei usquc ad banc dicm redcicb:nit. [Vit. S. EiipluofUjnœ, c 13, ap Uosweyd, p. oôi.)
l'accomplissement de cette promesse divine, l'historien de l'Ordre Monastique peut défier sanscrainUi ses émules de citer une classe quelconque d'hommes, qui, à quelque époque que ce soit, ait rendu à la société temporelle, aux intérêts terrestres de l'humanité, des services comparables, par le nombre et par l'importance, à ceux dont le monde est redevable aux moines.
Ceux-ci, plus que personne après la papauté, contribuèrent à resserrer les liens de l'unité entre les diverses nations qui constituaient le grand corps qu'on appelait, avec une si éloquente justesse, la chrétienté. Tout homme qui a étudié avec quelque soin les mœurs et les événements du moyen âge, demeure étonné de l'identité d'idées, d'institutions, d'habitudes qui présidaient aJM^s à la vie publique et privée des différents peuples. Sauf en quelques rares circonstances, et chez certains peuples à mœurs exceptionnelles, la plus généreuse hospitalité rendait les voyages beaucoup plus fréquents et plus faciles qu'on ne se l'imagine aujourd'hui. A vrai dire, l'Europe chrétienne ne formait alors qu'im seul Etat, ou jdutôt qu'une seule association, soumise sans doute à des maîtres distincts, mais assujettie à des lois et à des usages presque identiques, auxquels aucun chrétien n'était tout à fait étranger. Cet ordre de choses, qui avait la foi catholique pour source, l'Eglise romaine pour règle, les croisades pour résullats, fut profondément altéré de})uis par les
V2'l L'1]GLISE ET LA FEODALITE.
(loclrines envahissantes des légistes, et enfin détruit à la suite de la Renaissance et de la Rél'orme; mais il exista, dans toute sa force, du neuvième au treizième siècle, et les moines en furent alors les principaux instruments. Plus que personne ils avaient appris aux divers peuples à abdiquer tout sentiment d'étroite nationalité, à fuir le patriotisme païen, ressuscité de nos jours, qui consiste à ne voir dans tous les étrangers que des ennemis ou des suspects. Un abbé du neuvième siècle pouvait dire, avec toute raison, à un moine voyageur, que partout où se trouverait la religion chrétienne, là serait sa patrie*. Les monastères étaient en effet peuplés de religieux de tous les pays, et tous les pays recevaient également les leçons et les bienfaits des fils de saint Benoît \ Missionnaires permanents, ils n'avaient, pour ainsi dire, d'autres foyers que la vérité et le devoir. Nulle jalouse police ne demandait au moine d'où il venait, où il allait, quand Tordre de son supérieur l'envoyait d'Irlande en Galabre% ou de Hongrie en Espagne \ ou de
1. Docet enim ut ubicumque religionem suam, hoc est christianam, invenerit, suam quoque patriam recognoscat. IL Lupi Ferrakiensis Epist.f n. lOG, éd. Baluzii.
2. C'est ainsi que saint Rémi, de Reims, percevait des redevances considérables dans les diocèses de Mayence et de Liège. — Voir Guk- RARD, Polyptique de saint Hetni, p. xxvii.