‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 3)Chapitre 4 sur 267 · Epist. m · texte numérisé non relu

Epist. m

« frage, même malgré lui, doit lui être réellement « plus fidèle que celui qui le laisse périr. Quant à « la crainle que vous inspire votre roi, n'en par- « Ions pas, car si vous vous coalisiez pour défendre « la justice, vous acquerriez une telle force, que c< vous pourriez, sans aucun danger, détourner « votre prince de ses habitudes coupables, et, en « même temps, affranchir vos propres âmes de « toute responsabilité. Mais, en admettant que vous « ayez tout à craindre, même la mort, est-ce que « votre devoir n'est pas de maintenir nonobstant la « liberté de remplir vos obligations sacerdotales ? « Nous venons donc vous supplier et même vous « enjoindre, en vertu de notre autorité apostolique, « de songer à voire patrie, à votre renommée, à « votre salut, et d'aller, d'un commun accord, « trouver le roi ! Qu'il soit averti du péril et de la « honte qui menacent son pays et son âme ! Dé- « noncez-lui, face à face, les crimes dont il se rend « coupable; cherchez à le fléchir; obtenez de lui « qu'il fasse réparation de ses rapines, qu'il cor- « rige ses mœurs dépravées, et que, par la pratique « de la justice, il relève la gloire et la majesié « dégradées de son royaume ^ »

1. Vos etenim in culpa estis qui dum perditissimis factis ejus non rosistilis...Proinde, quod invili ac geinentes dicimus, fiigitis.dum quasi canes non valcntes lalrare, sub silentio vos absconditis... De timoro vcro vanum est dicere...Quoniani vobis ad dcfcndcndain justitiamconjunctis et conslanter accinctis tanta viitus foret... Etsi timor ac pericu luni niortis innnineret, vos tamen a libertate vestri sacerdotalis officii

Dans riiypothèsc où le roi s'obslincrait à faire le mal , le pape ordonnait d'interdire tout le royaume, annonçant, sans détour, que lui-même ferait tous ses efforts pour détrôner le roi, et que, si les évèques se montraient tièdes dans l'exécution de leur devoir, ils seraient eux aussi déposés : « Rappelez-vous, ajoutait le pape en terminant, « rappelez-vous cette parole divine : Celui qui craint c< F homme ne tardera pas à tomber, mais celui qui « espère dans k Seigneur sera exalté ^ ; agissez donc « de manière à montrer que vous avez l'âme aussi « libre que la parole ; évitez la ruine que vous atti- « rera votre peur en face d'un homme faible comme « vous ; et, forts dans le Seigneur et dans la puisce sance de la vertu, montez, comme de preux che- « valiers du Christ, à l'assaut de la gloire dans ce « monde et dans l'autre ^ »

Ecoutons-le, maintenant, résumer, dans la dernière lettre qu'il ait écrite et dont nous avons déjà cité quelques passages, les devoirs et les épreuves que lui imposait sa mission de chef de l'Eglise. La

desistere non oportcret... Koganius vos ut... patrite, famse vestrœ ac saluli consulatis... Ep. II, 5. — On remarquera encore ici l'emploi du mot jjalrie dont lidce, prétendait-on, était inconnue au moyen âge.

1. Qui tiinethominem, cito corruet, et qui sperat in Domino sublevabilur. Prov. 29.

2. Ita agite, ita vos habetote, ut quam sit vobis libéra mens et lingua ostendalis, nec timcntes hominem infirmitatis vestrae ruinam patiamini, sed confortati in Domino, et in potentia virtulis cjus, sicul strenui milites Christi, ad ceUitudinem pricsentis ac futurte gloriio sublt'vamini. Ep. II, 5.

« seule raison, disait-il, qui ait rassemblé et armé « contre nous les princes des peuples et les princes « des prêtres, la voici : c'est que nous n'avons pas « voulu garderie silence sur le danger que courait (( la sainte Église, et devenir le complice de ceux « qui ne rougissent pas de réduire en servitude l'é- « pouse de Dieu. Dans tous les pays du monde, il « est permis à la dernière des pauvresses de choisir « un époux légitime, selon sa volonté et d'après la « loi du pays ; mais, conformément au vœu des (( impies, et sous l'empire de coutumes détestables, (( on interdit à la sainte Église, épouse de Dieu (( et notre mère, de rester légalement fidèle à son (( époux, en suivant sa propre volonté et en se con- (( formant à la loi divine. Or, devons-nous per- « mettre que les fils de cette sainte Église soient (( condamnés, comme s'ils étaient issus d'un infâme « adultère, à n'avoir pour pères que des hérétiques (( et des usurpateurs? Telle est la source de tous « les maux, de tous les périls, de tous les crimes (( dont vous êtes témoins et dont vous gémissez... « Il est, dans le monde, des milliers d'hommes qui « courent tous les jours à la mort pour obéir à « leurs seigneurs ; mais pour le grand Dieu du ciel, « pour Celui qui nous a rachetés, ils reculent non- « seulement devant la mort, mais môme devant « l'inimitié de certaines gens ! Et, s'il existe, <( comme. Dieu merci, on en rencontre, quoique en « petit nombre, des hommes qui résistent en face

« et jusqu'à la mort aux impies, pour l'amour de « la loi chrétienne, non-seulement ils ne sont point (( soutenus par leurs frères, mais on les tient pour « imprudents, indiscrets, insensés!... Aussi, nous « vous en conjurons dans le Seigneur Jésus, effor- (( cez-vous de comprendre quelles sont les tribu- « lations et les angoisses que nous soufflons de la (( part des ennemis de la religion chrétienne, et apte prenez pou^uoi et comment nous les souffrons. « Depuis que l'Eglise m'a placé, malgré moi, sur « le Irône apostolique, j'ai employé tous mes ef- (( forts pour que la sainte Eglise, épouse de Dieu, « notre mère et noire dame, rentrât dans son an- « cienne gloire et redevînt libre, chaste, calho- « lique. Mais, parce que rien ne saurait déplaire « davantage à l'antique ennemi, il a pris les arec mes. Or, comme c'est à moi, quoique indigne et « pécheur, qu'il a été dit par le prophète : Criez « et ne cessez pas I bon gré, mal gré, sans honte, « sans crainte, sans aucune attache terrestre, je « crie, je crie, et toujours je crie, pour annoncer « que la religion chrétienne, la vraie foi que le « Fils de Dieu, descendu du ciel, nous a enseignée « par l'entremise de nos pères, dégénère en mau- <( vaise coutume séculière, s'anéantit, tombe à rien « et devient l'objet de la dérision non-seulement du « démon, mais encore des juifs, des Sarrasins et <( des païens. Car ceux-ci observent au moins les « lois auxquelles ils croient, tandis que nous, nei-

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« vréspar Tamourdu siècle, par une ambition misc- <( rable, et, sacrifiant la religion et l'honneur à « l'orgueil et à la cupidité, nous vivons sans loi, « sans raison, sans foi, sans espérance. Le très- « petit nombre de ceux qui craignent encore Dieu (( combattent surtout pour eux-mêmes, et non pour « le salut commun de leurs frères. Combien y en <( a-t-il qui versent leurs sueurs ou leur sang pour « Dieu, comme le font tant de chevaliers séculiers « pour leurs seigneurs ou même pour leurs amis « et leurs sujets?... Or si, comme tous les chré- « tiens, vous croyez que saint Pierre est le prince « et le père de tous les fidèles, le premier pasteur « après le Christ, et que la sainte Eglise romaine « est la mère et la maîtresse de toutes les Eglises, je « vous supplie et vous ordonne, moi, votre frère et « votre maître indigne, devenir au secours de ce « père et de cette mère, et de mériter ainsi l'abso- « lution de vos péchés, la bénédiction et la grâce « divine dans ce monde et dans l'autre. »

A côté de ces majestueuses explosions d'un zèle aussi pur qu'intrépide, la correspondance de saint Grégoire nous fait aussi connaître l'immense sollicitude qui remplissait son ame. Celte sollicitude, précieux apanage d'un petit nombre de génies supérieurs, embrassait à la fois tous les intérêts, grands et petits, d'un monde beaucoup plus vaste, Grégoire le disait lui-même, que l'immense empire fondé par les Romains et oii la domination du Christ avait

remplacé celle d*Auguste^ Promenant un regard pa- L'aiïection ternel et attentif de la Norwége* à la Mauritanie% de Grégoire ii de r Arménie * à la Galice \ se dérobant aux événe- sur les royaumes,

, . . j , . . . sur les églises,

ments les plus critiques, aux dangers les plus immi- sur les individu?. nents, pour revendiquer, dans quelque contrée loinlaine, le droit méconnu de quelque obscure victime, Grégoire intervenait partout au profit de la faiblesse et de la justice, tantôt pour les naufragés assujettis au droit sauvage de bris% tantôt pour de pauvres femmes cruellement traitées comme sorcières par les Danois^ ; ici, pour obtenir la restitution d'une succession injustement retenue % là, pour hâter le retour d'un exilé ^; ailleurs, et sans cesse, pour faire respecter les libertés de chacun et les possessions des maisons religieuses *\ D'un autre côté, comme il avait toujours en vue les intérêts géné-

j. Plus enim terrarum lex Romanorum pontificum quam imperatorum obtinuit : in omnem terram exivit sonus eoruni et quibus imperavit Augustus, imperavit Ghristus. Ep. II, 75, adressée à S uénon, ro de Danemark.

2. Ep. VI, 13. — Grégoire y invite le roi Olaiis à lui envoyer les enfants de la noblesse: De junioribus et nobilibus terrifi, quatenus sub alis Apostolorum Pétri et Pauli sacris et divinis legibus diligenter edocti... lingua et scientia moribusque prudentes digne Deopr^dicare etefficaciter excolere valeant.

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