Proœm. Monologii
MoiNF.s n'occ. vu. -J^i
moyen ;i<;e.
Litre et de la grâce, des solutions et des démonstrations qui ont conservé jusqu'à nos jours la valeur la plus haute aux yeux de la théologie et de la vraie iidiuciice philosophie \ de la raison et de la foi. Par ces trasur vaux Anselme a mérité d'être regardé par les juges
au" les plus compétents comme le père et le fondateur de la philosophie chrétienne du moyen âge. L'ardente sincérité avec laquelle il soumettait tous les résultats de ses recherches aux règles de la foi, à l'infaillible autorité de l'Eglise^ creuse entre sa
1 . Ses traités les plus fameux (le Monologium où se trouve la démonstration de Dieu par l'idée que nous avons de la perfection infinie, le Proslogion, le Liber apologeticus, les dialogues De veritate, De libero arbilrio, De casu Dlaboli, etc.) ont été composés pendant les quinze années de son priorat, selon D. Gerberon. Pour se faire une idée juste de la véritable nature des tendances philosophiques de saint Anselme, il faut lire l'Essai sur sa théologie scholastique, qui se trouve dans les Gesammelte Schrifien und Aufsàtze de l'admirable JlÔhler, auteur de la Symbolique, publiés, de])uis sa mort, par le î)"^ Dôllinger. En dehors du point de vue orthodoxe, on peut consulter avec iruit la préface de la traduction du Monologium et du Proslogium, publiée en 1841 par M. Bouchitté, professeur à Versailles, sous le titre, du reste parfaitement inexact, de Rationalisme chrétien. En 1842, un protestant, M. Franck, a publié à Tubingen un essai sur saint Anselme, où il expose, pour le réfuter dans le sens rationaliste, la plupart des démonstrations du saint, tout en rendant justice à sa vie morale et publique. Il reconnaît en lui un moitié parfait. Mais, ajoute le philosophe, Anselme partageait « beaucoup des faiblesses de sa mère », et il lui manquait notamment la liberté subjective de l'esprit : die subjective Geistes Freilieit. Avec cela tout est dit, et on a démontré sans beaucoup de peine l'infériorité du moine, fils de l'Égiise, comparé avec les docteurs du dix-neuvième siècle.
2. Voir, entre autres, les humbles lettres par lesquelles il soumet ses traités au jugement de Lanfranc, déjà archevêque. Ep. I, 63, 08; JV 103.
tendance et celle des métaphysiciens modernes un abîme infranchissable. Il semble avoir voulu marquer, à l'avance, cette incommensurable dislance, lorsque, parlant des rationalistes de son temps, il dit : « Ils cherchent la raison parce qu'ils ne croient « pas, et nous, nous la cherchons, parce que nous « croyons*. » Et il ajoutait : « Je ne cherche pas « à comprendre pour croire; mais je crois pour « comprendre ^ » — « Que si, ajoutait le grand « philosophe, l'autorité de l'Ecriture sainte court tredit notre sens propre, il laut admettre, quelque « invincibles que nous puissent paraître les argu- « ments fournis par notre raison, qu'elle se trompe « radicalement". Nul chrétien ne doit disputer sur le « fait même de l'existence des choses que l'Eglise « catholique croit et confesse ; il peut seulement, en « préservant sa foi de toute atteinte, et en y confor- « mant sa vie, chercher humblement le mode d'après c( lequel elle est régie. S'il parvient à comprendre « la chose, qu'il en rende grâce à Dieu, sinon qu'il ne « dresse pas la tête pour s'escrimer contre la vérité, « maisqu'il la courbe, au contraire, pour adorer*...»
1. Illi ideo rationem quœrunt, quia non credunt; nos vero quia credimus. Cw Deus homo, 1. I, c. 2.
2. Neque enim qusero intelligere^ ut credam ; sed credo, ut intelligam. Proslog., cl.
3. Ât si ipsa nostro sensui indubitanter répugnât, quamvis nobis nostra ratio videatur inexpugnabilis, nulla tarnen veritate fulciri eredenda est. De concord. Gral. et Lib. arhit. quœsl. III, c. 6»
4. Nullus quippe christianus débet disputare quomodo quod catholica Ecclcsia corde crédit.... non sit, sed.... quœrerc raiioiicin
« Il y a de faux savants qui, avant de s'être mu- « nisderenseignemfintssurla foi, dirigent leur vol (( vers les plus hautes questions souveraines... ; ne « pouvant comprendre ce qu'ils croient, ils dispu- (( tent contre la vérité de la foi que les Pères ont c( confirmée. Comme si les hiboux et ceux qui res- « semblent à ces oiseaux et aux chauves-souris, « lesquels ne voient le ciel que la nuit, devaient « argumenter, sur la lumière du jour, contre les « aigles qui contemplent d'un œil ferme le soleil « lui-même M »
Anselme ne se bornait pas à composer des iravau x métaphysiques : il écrivait, en outre, des méditations et des oraisons où sont prodigués tous les tr<'sors de la piété ascétique^ et de l'amour le plus profond envers Dieu, envers ses saints et surtout envers Marie', la mère de Celui qu'il ne craignait point d'appeler le frère aîné des chrétiens*. C'était
quomodo sit. Sipotest iiitclligere, Deo gratias agat ; si non potest, non immittut coinua ad venlilandumj sed submittat caput ad venerandum. De Fldc Ti inilalis, c. 2.
1. Yelut si vespertilioncs et noctuse, non nisi in nocte cœlum videntes, de mcridiaiiis solis radiis disceptent contra aquilas solem ip sum irrcverberato visu intucutos. Ibid. Conçoit-on qu'on ait osé représenter l'homme qui a écrit ces belles paroles comme un rationaliste chrétien!
2. In orationibns aulcm quas ipfe juxta desiderium et petitioncin amicorum suorum scriptas eJidit, qua soliicitudine, quo timoré, qiui spe, que amore Deum etsanctos ejus interpellaverit.... salis est et nio lacente videre, Eadm.,p. 4.
5. Voir ses oraisons 45 à 00 et ses lettres à Gondulphe. Ep. I^ 20. 4. Magne Domine, tu noster major Crater : magne Poniine, (a nostra nielior mater. Oral. 51.
LES PRÉDÉCESSEURS DE CâLIXTE II. 181 la nuil qu'il consacrait principalement à ces travaux, comme à la transcription et à la correction des manuscrits^ Ses journées étaient absorbées par la direction spirituelle de tous ceux qui avaient recours à lui% par renseignement paternel qu'il prodiguait à jeunesse" et par le soin assidu des malades. Les uns l'aimaient comme un père, les autres comme une mère, tant il savait gagner la confiance et consoler la douleur de tous*!... Un vieux moine paralysé par l'âge et la souffrance l'avait pour serviteur : c'était Anselme qui lui mettait les morceaux dans la bouclie\ Il eût voulu ensevelir toute sa vie dans cette sainte obscurité, afin de se rendre digne de l'habit qu'il portait ^
Lorsqu'on l'exhortait à faire connaître ses ouvrages, en lui reprochant de tenir la lumière sous le boisseau ; lorsqu'on lui parlait de la gloire de Lanfranc et de Grutmond, moines comme lui et
1. Pneteroa libros, qui ante id temporis nimis corrupti ubique terlarum erant, nocte corrigebat . Eadm., p. 4.
2. Totus dies in dandis consiliis ssepissime non sufficiebat..,. Ibid. Z. Eadm., p. 5 et 8. — Voir la leçon qu'il donna à un abbé coupable d'une sévérité exagérée envers ses élèves.
4. Sicque sanis pater, et infirmis erat mater.... quicquid secreti apud se quivis illorura habcbat, non secus quam dulcissimaî matri ille revelare satagebat. Ibid.
5. Quod tu llerewarde décrépite senex in teipso percepisti quando gravatus... ita ut nihil tui corporis prieter linguam, babcrcs in tua polestate, per manus illius pastus, et vino de racemis pei- uvam in aliain ejus manum expresse, de ejus ipsa manu bibens et rcfocillatus, lOtfl.
0. Il s'intitulait : Frater Anselnius vila peccalor, lialiitu nionachus.
182 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. dans la même province, il répondait : « J^es fleurs « qui ont les mêmes couleurs que la rose n'ont pas « toutes le même parfum qu'elle ^ » Peu à peu, cependant, sa renommée se répandit : ses traités, ses méditations passèrent de main en main et excitèrent une admiration universelle en France, en Flandre, en Angleterre. Du fond de l'Auvergne, les moines de la Chaise-Dieu lui écrivaient qu'à la seule lecture de ses écrits ils se figuraient voir couler les larmes de sa contrition et de sa piété, et que leurs cœurs étaient comme inondés d'une douce et rafraîchissante rosée ^ Il eut bientôt Les autant d'amis dans le siècle que dans le cloître. Il
ymis d'Anselme . , . i . a. • • i a
étaient y avait en lui un charme qui maîtrisait les âmes.
aussi nombreux , ,. i i? . • . i i i
dans Les chcvaliers normands 1 entouraient de la plus
que vive affection, le recevaient avec bonheur dans
et Anselme Icurs châtcaux, lui Confiaient leurs enfants et le con-
n'éfait pas moins . ,, . , . , ,, -
populaire sidcraicnt comme le premier ne d entre eux .
En Angleterre, où le conduisaient souvent les affaires de son monastère, sa popularité était aussi grande qu'en Normandie; le pays tout entier lui
1. Quid vero quœritis cur fama Lanfranci atque Guitnmndi plus inea per orbem volet? Utique quia non quilibet flos pari rosse fragrat odore, etiamsi non dispari lallat rubore. Ep. I, 16.
2. Pias prscstant nobis lacrynias tuas légère, nostras edere; ita ut utrumque miremur, et in corde tuo redundare tanlœ rorem benediclionis, et sine susurro descendere inde rivum in cordibus nostris. Ep. I, 61.
5. Eadm., p. 8 et35.Dominusiste.... de Normannorum nobilissimis... cum matre et fralribus suis etsorore.... primogeniti mihi dignitatom coucesserunt Ep. I, 18, v. aussi 67 et passim.
en Angleterre ifiu'en France.
LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE il. 185
olail dévoué, et il n'y avait comtes, clicvaliers, clialelaiiiesqui ne se crussent privés de tout mérite devant Dieu, si Tabbé du Bec n'avait reçu de leur part (juelque preuve de dévouement \ Il usait de cet ascendant pour prêcher aux riches et aux nobles des deux sexes la mortification et l'humilité. Sa volumineuse correspondance^ porte partout l'empreinte de cette préoccupation, et lorsque la position de ceux à qui il s'adressait le permettait, il redoublait d'efforts pour les entraîner à embrasser la vie monastique. Il fit parmi eux de nombreuses et précieuses conquêtes^; il y employait l'ardente charité qui l'animait et qui donnait à son éloquence une force invincible* : « Ames bien-aimées de mon « ame, écrivait-il à deux de ses proches parents (( qu'il voulait attirer au Bec, mes yeux désirent
l.Non fuit comes in Anglia seu comitissa, vel ulla persona potens, qiise non judicaret se sua coram Deo mérita perdidisse, etc.... Familiaris ei deliinc Anglia facta est. Eadm., p. 11. On a vu plus haut comment Guillaume le Conquérant s'adoucissait avec Anselme.
2. Il nous reste de lui quatre cent cinquante épîtres où il faut chercher la véritable clef de son caractère et de son histoire. Nous dirons, pour cette correspondance comme pour celle de Grégoire VII, qu'en la publiant sous une forme portative et en y ajoutant la biographie du saint par Eadmer, on rendrait à l'histoire et à la vérité religieuse un service essentiel.
3. V. le trésorier de Beauvais {adolcscens delicatus et piilcherrumis , valdc dives et nobilissiiiiKs] , dont il parle, Ep. Il, 10, puis les trois nobles dames, Basile de Gournay, Auffride sa mère, Eve de Grespin • i'Ju'on. Becc. Mams. cit. par Selden ap. Gerder, p. 539.
4. Voir entre autres Ep. II, 25,29, 39. Lamberto nobiUvirOtiO ; à Ermengarde, dont le mari voulait se faire moine, mais qui ne voul;iit pas, elle, se faire religieuse.
« ardemment vous contempler; mes bras s'élen- « dent pour vous embrasser, mes lèvres soupirent « après vos baisers, tout ce qu'il me reste de vie « se consume à vous attendre... J'espère en prianl (( et je prie en espérant... Venez goûter combien « le Seigneur est doux : vous ne le pourrez savoir « tant que vous trouverez de la douceur à vivre « dans le monde... Je ne saurais vous tromper, (( d'abord parce que je vous aime, ensuite parce « que j'ai l'expérience de ce que je dis. Soyons « donc moines ensemble, afin que, dès à présent (( et pour toujours, nous ne fassions plus qu'une (( cbair, qu'un sang, qu'une âme... Mon âme est « soudée aux deux vôtres : vous pouvez la briser, « mais non la séparer des vôtres ; vous ne pouvez pas (( non plus la disjoindre, l'entraîner dans le siècle. « Il vous faut dire : ou vivre ici avec elle, ou la a briser. Mais Dieu vous préserve de faire tant « de mal à une pauvre âme qui ne vous en a jamais « fait et qui vous aime! Ob ! comme mon amour « me consume! Comme je voudiais faire pénétrer « en vous ces paroles! Mais aucune parole ne suffit. c< Que de cboses je voudrais vous écrire; mais le c( temps me manque et je ne puis exprimer ce que « je sens. Parle-leur donc, ô bon Jésus, parle à « leur cœur, toi qui peux seul les amener à com- « prendre. Dis-leur de tout quitter et de te suivre. « Ne sépare pas de moi ceux à qui tu m'as en- « cbaîné par tous les liens du sang et du cœur.
et
clo cliaril/;
Ipour
SCS ennemis.
« Sois mon témoin, Seigneur, avec ces larmes qui
« coulent pendant] que j'éc^is^ » Contrairement u
aux préjuges de la multitude, le cœur a An- débordait
1 I • i^A 1 ' 1 ' 17 ' 1 1 "^^ tendiessr
selme, loin d elre dessèche par 1 étude ou les ma- pour ses amis
cérations de la pénitence, débordait de tendresse.
Parmi les moines du Bec, il y en avait plusieurs
(|u'il aimait de Taffection la plus passionnée :
d'abord le jeune Maurice dont la santé lui inspirait
une douloureuse anxiété^; puis Lanfranc% neveu
de rarclievéque, et à qui il écrivait : « Ne crois
« pas, comme le dit le vulgaire, que celui qui esl
« loin des yeux soit loin du cœur : s'il en était ainsi,
« plus tu resterais éloigné de moi et plus mon
« affection pour toi s'affaiblirait, tandis qu'au
« contraire, moins je puis jouir de ta présence
« et plus mon âme en éprouve l'ardent désir\ »
1. .\niinœ dilectissimte animœ mese.... conciipiscunt oculi mei vultiiî vostros, extendunt se braccliia mea in amplexus vcstros. Anhelat ad oscilla veslra os meum.... vosqne non fallo, quiaamicus sum, cerle ne; fallo quia expertus sum.... consolidistis animam mcam animaba-5vestris. Scindi potest, seccrni jara non potest.... 0 quomodo inter pmecordia mea fervet amor meus ! Quomodo laborat totus erumpere siinul affectus meus!... Die tu, o bone Jesu, cordibus eorum..,. proiiiitto illis.... nec sépares amequibusmc tanto carnis et spiritus affeclu junxislis.... Domine, tu testis es interius et lachryinœ quœ, me lioj scribcnte, fluunt, testes sunt, exterius, etc. Ep. II, 28.
2. Voiries cinq lettres, 24 à 28. du liv. I, sur le mal de trte qu'avait Maurice, et les lettres 32 et 54 sur son rutablisscmenl.
ô. Celui-ci aussi souffrait d'une maladie analogue à celle de Maurice, et dont saint Anselme donne une description détaillée et curieuse. Ep. I, 51.
4. Non sicut vulgo dici solet, quia (piod longe est ab oculis longi-
Un troisième jeune homme, nommé Gondiilphe cl destiné, lui aussi, au service des autels, avait su gagner, dans la paisible solitude du cloître, toute l'affection d'Anselme qui mandait à son ami : « Pour toute salutation je t'écris ces simples mots : « A Gondulphe Anselme. Et, en effet, cette courte « salutation te doit paraître suffisante en tête de ma « lettre, car que puis-je dire de plus à celui que « j'aime? Quand on connaît Gondulphe et Anselme, « peut-on ignorer tout ce qu'il y a d'amour sous- « entendu dans ces deux mots^? » Et ailleurs il ajoutait : « Comment pourrai-je l'oublier? Ou- « blie-t-on celui qu'on a placé comme un sceau « sur son cœur? Ton silence même m'apprend que « tu m'aimes, et, de ton côté, quand je me tais, tu « devines que je t'ciime. Non-seulement je ne doute « pas de toi, mais, en outre, je suis certain que, « toi aussi, tu as pleine confiance en moi^.. Que « pourra t'apprendre ma lettre que tu ne saches « déjà, ô âme de mon âme? Descends dans les « profondeurs secrètes de ton cœur, vois quelle
ost a corde.... quanto minus illa frui pro voto possum, tanto magis desiderium ejus in veri dilectoris vestri mente fervescit Ep. I, 66.
1. Qiiisquis enim bene novit Gondulphum et Anselmum, cum legit, Tiondulfo Ansolmus, non ignorât quid subaudiatur, vel quantus subinlelligalur affcctus. £;>. I, 7.
2. Qaaliter namque obliviscar lui? Te silento, ego novi quia diligis me, et me tacentc, scis quia amo te. Tu mibi conscius es quia ego non dubito de te; et ego libi testis suni quia lu cerlus es de me. Ep. I, 4.
LES l'RÉDÉCESSELKS DE CALIXTE II. 187
« tendresse il recèle pour moi, et lu comprendras '< quelle est la mienne pour toi * ! »
Le jeune Gislebert, un autre ami d'Anselme % ayant été éloigné du Bec, ce dernier lui écrivait : <( Tu savais, ami, combien je t'aime; mais moi, « je ne le savais pas. Celui qui nous a séparés m'a « seul appris combien je te chéris... Non, je ne « savais pas, avant d'avoir subi l'épieuve de ton <( absence, combien il m'est doux de t'avoir, com- « bien il m'est amer de ne t'avoir plus! Pour te « consoler là-bas, un autre ami est près de toi, et « tu l'aimes autant et plus que moi peut-être; « mais moi, je ne t'ai plus, et nul, sache-le, ne te <( peut remplacer. Des consolations te sont offertes « là-bas; mais moi je suis seul avec ma souffrance. <( Ceux qui se réjouissent de t'avoir auprès d'eux <( s'offenseront peut-être de ce que je dis là; mais « qu'ils se contentent de leur bonheur, et qu'ils « me laissent pleurer celui qui m'a été enlevé et « que nul ne pourra remplacer"'. »
1. Sed quicl te doccbit epistolu mea quod ignores, o tu altéra nnima? Intra in cubiculum cordis tui.... Ep. I, 14. Voy. aussi Ep. I, 33.
2. C'est peut-ùti'e Gislebert, de la maison de Crespin, si célèbre par ses largesses monastiques : après avoir été moine au bec, il lut <ait abbé de Westminster en 1084.
3. Et quidem tu sciebas erga te dilectionem meani : sed utiquc ego ipse nesciebam eam. Qui nos scidit ab invicem, ille me docuit <|uantum te diligerem. Tu babes prtesenlem alterum quem non minus aut certe plus amas : mibi vero tu, tu inquau;, es ablatus, et nullus I ro leoblatus, etc. Ep. I, 75.
La mort, pas plus que l'absence, n'cleignail dans le cœur du moine ces flammes d'un saint amour. A l'époque où Anselme avait été nommé prieur, un jeune religieux, appelé Osborn, jaloux, comme plusieurs autres, de cette promotion, s'était pris à Iiaïr Anselme ^ et à lui témoigner son antipathie avec une sorte de frénésie. Anselme ne négligea rien pour gagner, à force d'indulgence et de bonté % le cœur de son ennemi : il le fit entrer dans la voie sainte du repentir ; il le soigna nuit et jour, pendant sa dernière maladie; et, lorsqu'il reçut son dernier soupir, le malade était devenu presque un saint.
Durant toute une année, Anselme ne manqua pas de dire, chaque matin, la messe pour son ancien ennemi ; et il ne cessait d'écrire à ses amis j)0ur obtenir des prières à la même intention.
« Je vous demande, mandait-il à Gondulphe, je « vous demande, à vous et à tous mes frères, detou- « tes les forces de mon affection, de prier pour « Osborn : son âme est mon ame, j'accepterai tout « ce que vous ferez pour lui durant ma vie, comme « si vous le faisiez pojr moi-même; e(, quand je « serai mort, lorsque vous penserez à moi, oh ! « n'oubliez pas, je vous en conjure, l'âme de mon c( bien-aimé Osborn. Que si je vous étais trop à « charge, eh bien, je vous en prie, je vous en sup-