‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 3)Chapitre 86 sur 267 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Distinction des deux puissances.

Anselme attaqué par le duc de Bourgogne. — Il est vénéré dans loule la chrétienté. — Le pape Urbain II défend à Anselme de renoncer à son siège. — Anselme intervient auprès du pape en faveur du roi dAngleterre. — Concile à Rome et discours de Reinger, évéque de Lucques. — Sévères paroles du pape contre les investitures laïques. — Marguerite d'Ecosse y affermit le christianisme. — Martyre de saint Canut en Danemark. — Scandale à la cour du roi de France. — Yves de Chartres fulmine contre l'archevêque de Tours. — Assaut et prise de Jérusalem par les Croisés.

— Mort du pape Urbain II. — Avènement de Pascal II. — Les trois adversaires de Gujllaume le Roux. — Ses violences contre Ilildebert, évêque du Mans. — Mort tragique de Guillaume le Roux. — Anselme retourne en Angleterre où il ne trouve pas la paix. — Le roi d'Angleterre oublie ses promesses dans la prospérité. — Menaces adressées au pape par le roi d'Angleterre. — Machiavélisme des ambassadeurs d'Henri d'Angleterre à Rome. — Belle conduite de l'évêque Giffard. — Anselme quitte l'Angleterre pour aller à Rome.

— Il s'arrête à Lyon chez l'archevêque Hugues. — Tendre sollicitude d'Anselme pour son troupeau. — Ses exhortations à la reine Mathilde d'Angleterre. — Réponse d'Anselme aux lettres du roi.

— Anselme refuse de revenir en Angleterre. — Retour du primat après trois ans d'exil. — Le roi déclare que nul en son royaume ne recevra l'investiture, par la crosse et l'anneau, des mains d'un laïque. — La longue résistance d'Anselme contre le despotisme royal est une gloire pour l'Église. — L'évoque Gondulphe de Rochesler précède Anselme au tombeau. — Les fréquentes maladies de l'archevêque. — Sa mort et sa gloire.

Anselme partit immédiatement pour Cantorbéry où, ayant rassemblé ses chers moines autour

252 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE If.

de lui, il s'efforça de les consoler de son départ en faisant luire à leurs yeux l'espoir que son voyage ne serait point inutile à la liberté future de TEglise^ Après un touchant discours d'adieu, où il comparait la vie religieuse à la chevalerie temporelle, Anselme voulut donner a tous le baiser de paix. Cela fait, il prit sur l'autel le bourdon et la panetière du pèlerin, pour aller s'embarquer à Douvres. Là, une nouvelle injure l'attendait. Un clerc, nommé Guillaume, l'arrêta sur le rivage, et, au au nom du roi, fit fouiller devant lui les malles de rarchevêque, pour s'assurer s'il n'emportai' pas d'argent. On ne trouva rien : le fisc royal ne recueillit que les malédictions de la foule indignée ^ Le roi s'en dédommagea en faisant saisir aussitôt tous les domaines de l'archevêché, qui fu rent exploités à son jirofit^

1. Sperans in respectum misericordis Dei iter meum libcrtati Ecclesiœ futuris temporibus non i.ihil profuturum. Eadm., 18.

2. In littore delinuit.... Allatœ ante illum biilgire et manticse res:ratœ, et tota supellex illius subversa et exquisita, ingenti plebis multitudine circumstante ac nefarium opus, pro sui novitate.... exécrante.

5. Veut-on savoir comment les philosophes de nos jours jugent cer. luttes? Qu'on écoute M. Franck qui, dans l'ouvrage déjà cité, se croit obligé d'excuser Anselme de sa révolte contre le roi : car c'est là ce (jue les protestants et les rationalistes nomment révolle. Il dit que cette révolte était beaucoup moins la faute personnelle d'.Anselme que celle de son époque, et que, comme tontes les collisions tragiques de ce genre, elle ne doit pas être jugée d'après les lois de la moralité ordinaire. Die gew'ohnluhe moualisciie maa>tad i eicht hifu mcht aup, p. 75. C'est toujours la même prétention chez ces docteurs de liberté

LES ITIÉDÉCESSKUUS DECALIXTi: II. 'iô5

A peine Anselme avail-il mis le pied sur le sol de la France, que l'enthousiasme populaire éclata. Ce fut la première récompense de sa fidélité à Dieu el à l'Église; c'était en même temps, pour l'histoire, une inconleslable preuve de la puissante sympathie qui animait alors tous les peuples chrétiens, et qui, malgré la publicité restreinte de l'époque, les réunissait en un seul corps dès qu'il s'agissait de partager les joies ou les épreuves de leur mère commune la siintc Église catholique. Hommes et femmes, riclies et pauvres, se précipitaient au-devant du pon'ife-confesseur, de l'exilé volontaire que sa renommée avait devancé. Partout où il arrivait, le clergé, les moines, le peuple, bannières déployées, accouraient au bruit des cantiques et avec toutes les marques d'une joie excessive \ Il exerçait déjà tout l'ascendant de la sainteté: il entraînait les uns, il dominait les auires. Comme il arrivait en Bourgogne, le duc de cette province, tenté par la riche paMeXc proie qu'offrait un primat d'Angleterre se rend nt à Rome . courut intercepter le chemin des

et d'égalité, celle de créer, p^ur les grands hommes et les grands évcneiïieiits, une morale exceptionnelle, théorie que confondent également et les doctrines et a conduite des grands honnTics du catholicisme.

1. Ylderesergoviros ctmuIieres,mngnoset parvos, a domibus ruere C3rtatimque currcndo.... Fama viri cc!eriiis pnccurrcbat et multipliai populos vo e rcpleiiat. Unde turbarum concursus, clericorum cœ us, monachoruin exercitus, isti gaudio et exidlatione concrepaiites, illi vexillis cl sonoris concci-tibus coijuhilantes. Eadji., 19, 49.

Saint Anselme

pèlerins pour les piller. Mais il y avait alors, au fond des cœurs même les plus envahis par la cupidité, une porte toujours ouverte aux lumières de la foi l Lorsque le duc, arrivant au galop, atteignit les voyageurs, il leur cria, de toutes ses forces: « Qui de vous est l'archevêque? » Mais à peine eut-il regardé Anselme, qu'il rougit, baissa les yeux, balbutia quelques mois sans suite et garda le silence. L'archevêque, comme s'il ne se doutait de rien, offrit le baiser de paix au duc qui Taccepla, en se recommandant humblement aux prières du prélat dont il disait, en se retirant : « Je viens de voir le « visage d'un ange du ciel, et non celui d'une « créature comme nous \ » La conscience égarée du guerrier venait d'être éclairée par un rayon de la grâce : il se lit croisé, alla mourir glorieusement en défendant le tombeau de Jésus-Christ, et son corps, rapporté chez les moines de Cîteaux, fut enterré sous le porche de leur église où les pas de saint Bernard, de ses frères et des fidèles le foulèrent longtemps ^

Anselme, poursuivant sa route, arriva à Cluny

i. in cquis ocior advolat etclamorevalido quis vel ubi esset arcUiepiscopus inteiTOgat. Quem.... inluilus subito pudore percussus, erubuitdcmisso vultu, et quid diceret non invenit. Gui Pater : Domine Dux, si placet, osculabor te.... Necenim hominis sedvultus angeliDei lulget in eo. Eadm., 49.

'2. Ce duc était Eudes, ditBorel, qui régna de 1078 à 1102 et con iribua à la fondation de Cîteaux en 1098, l'année qui suivit le passage d'Anselme par ses Etats.

LES rUÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 255 o\\ \c saint abbé Ilugucs et son armée de moinesle reçurent avec bonheur. 11 y passa les fêtes de INoël (1097), et alla ensuite attendre, à Lyon, chez son ami le cardinal archevêque Hugues, la réponse à la lettre qu'il avait écrite au pape, d'abord pour exposer Tincompatibilité de sa situation, en Angleterre, avec l'exercice de la liberté épiscopale, et, en second lieu, pour obtenir la permission de se démettre du fardeau qui pesait sur lui et de servir Dieu plus librement".

Urbain écrivit à Anselme de le venir trouver sans délai. L'archevêque partit aussitôt, malgré son état de maladie et malgré les dangers de la route^ ({ui étaient grands alors.

La cause de Guillaume le Roux était à peu près celle de l'empereur Henri IV. Aussi, les partisans italiens de celui-ci, comme ceux de l'antipape, attendaient-ils au passage les évêques et les religieux orthodoxes, avec l'intention de les piller, de les ou trager, et même de les égorger '. Au bruit du voyagv de l'archevêque, qu'ils supposaient chargé d'or el

d. Toto illius monastcrii monaciiorum agmine.

2. Videbam enim mulla mala in terra illa quœ nec tolerare debeham, necepiscopali libertate corrigere poteram.... ut animain ineaiii de vinculo tantœ servitutis absolvatis, eique libertatem serviendi Dec in tranquillitalereddatis. E;). III, 1CG.

3. Vite se periculis, mortem pro Deo non veritus, tradit. Eadm,, 50 Le mardi avant les Rameaux, IG mars 1098,

4. Maxime homines Alemannici régis intendebant, ob dissentioneir q\i\v fuerat illis diobus inlcr l'apain et ipsnin.

Anselme

était vénéré

dans toute

la chrétienté.

d'argent, la cupidité scliismatiquc s'élait allumée, et la roule que devait suivre le vénérable voyageur était rigoureusement surveillée. Mais Anselme déjoua toutes les machinations en voyageant comme un simple religieux, accompagné seulement de deux autres moines, ses amis, c'est-à-dire de Baudouin et de son biographe Eadmer. Le primat recevait rhospitalité dans les monastères qu'il rencontraitsur sa route \ sans se faire connaître. Souvent les moines, ses hôtes, lui parlaient de rarchevêque deCantorbéry etdeson prochain voyage-. AAspera, on lui conta que le primat était arrivé jusqu'à Plaisance, mais que là il avait prudemment rebroussé chemin. A Suse, l'abbé, apprenant que les voyageurs étaient des moines du Bec, leur dit : « Frères, « apprenez-moi, je vous en piie, s'il est encore « vivant, cet Anselme que vous aviez autrefois pour « abbé, ce grand ami de Dieu et des hommes de « bien? — Oui, dit Baudouin, il vit, mais il a élé (( forcé de devenir archevêque dans un autre pays. (( — Je l'ai su, reprit l'abbé; mais comment va- (( t-il maintenant? — On dit qu'il va bien, répon- « dit Baudouin. — Dieu le garde, ajouta l'abbé, (( je prie sans cesse pour lui! »

1. Visum Patri est dccentius intcr monaclios.... quam intcr villanos, nocte illa convcrsari, tum proplcr reliuionem niouachini ordinis, lum propteroiïicium immincnlis noctis atque diei.

2. Voy. la conversation entre les voyageurs et es moines ù'Aspera, à cinq journées de Lyon. Eadm., 51.

LES rUÉDÉCI'SStlJRS DE CALIXTE II. 257 En ces occurrences, Anselme raballait le capuclion de son froc sur sa lète e( gardait le silence*. Mais le regard douxel (orl, qui avait \aincale sauvage duc de Bourgogne, révélait aux élrangers le grand serviteur de Dieu, et, dans les auberges italiennes, les hommes et les femmes, après avoir examine le voyageur inconnu, se mettaient à genoux et lui demandaient sa bénédiction ^

Arrivé à Rome, le pape reçut le primat au Latran, entouré de la noblesse romaine : il l'embrassa, au milieu des acclamations de toute la cour pontificale^ et, prenant la parole, il fit un magnifique éloge du prélat, déclarant qu'il regardait comme son maître par la science, presque comme son égal par la dignité, ce patriarche d'une île lointaine^ qui s'était exilé pour conserver la fidélité due à saint rierre\ Après avoir recueilli les récits d'Anselme, le souverain pontife écrivit

1. Fratres, obsecro vos, vivit ille adliuc, ille Dei et omnium honorum amicus Ansclmus.... et ut valeat oro. H sec de se Anselmus dici audiens, infeslim tecto cuculce suœ capitio capile, demisso vultu scdcbal. Eadm., '20.

2. Ecce solus Anselini aspectus in admirationem sui populos cxcitabat, eumque esse virum vitse designabat.... Yiri cum mulieribus hosi»iliiim intraro, et ut liominem videre, etc.

5. Maue conlluitad Papam romana nobilitas.... Stalim ab ipso erigitur ad osculum ejus.... Acclamât curia dicto.

4. Quasi comparern vcl ut alterius orbis aposlolicum et patriarciiaiii jure venerandum. Eadm., 20. Tolo divises orbe Britannos....

5. Viri propter ju;li;icm necne iidclit.item D. Peti i exulantis. Eadm., 51.

au roi d'Angleterre une lettre où il le priait et même lui commandait de réparer le mal com-

mis V

L'archevêque ne séjourna que dix jours au Latran ; le mauvais air de Rome le força d'aller attendre la réponse de Guillaume dans une abbaye de l'Apulie, près de Télèse, que dirigeait un ancien moine du Bec^ Etabli dans un domaine appelé Schlavia et situé sur le sommet d'une montagne, Anselme s'y plut tellement, qu'il s'écria : « Voici c( le lieu de mon repos^. » Il y reprit aussitôt ses anciennes habitudes monastiques, ses anciens travaux, et y acheva un traité d'une remarquable profondeur sur les motifs de l'incarnation di-

vine*.

Cependant les Normands, dont quelques-uns avaient été ses compagnons au Bec, ne le laissèrent pas longtemps en repos : le duc Roger, dont les troupes assiégeaient Capoue, supplia le saint de le venir visiter afin de l'aider à marcher d'un pas plus ferme dans la voie du salut. Suivi de tous ses chevaliers, le prince se rendit au-devant du prélat, l'embrassa tendrement et lui fit dresser des tentes à quelque distance du gros de l'armée, non loin

i . Movet, hortatur, imperat.

2 Jean, abbé de S. Salvatore. Télèse est entre Bénévent et Capoue. 5. HiTcc requies mea, hic liabilabo.

4. C'est le traité intitulé Cur Dcos lomo, qu'il avait commencé en Angleterre.

d'une petite église oij il venait trouver chaque jour rarchevêqiie et converser avec lui\

Le pape Urbain, de son côté, ne tarda point à se rendre au camp normand, auprès d'Anselme. Tous ceux qui venaient visiter le pape ne manquaient jamais, en même temps, de se présenter devant le primat dont riiumjjle douceur attirait tout le monde, même les voyageurs qu'une condition inférieure tenait d'ordinaire éloignés de la majesté pontificale ^

Les Sarrasins, qui servaient en grand nombre sous le comte Roger de Sicile, oncle du duc, n'échappèrent point eux-mêmes à la séduction qu'exerçaient les vertus du saint. Quand il passait dans leur camp, les infidèles lui baisaient les mains, à genoux, et appelaient les bénédictions d'en haut sur sa tête.

Cependant Guillaume le Roux, loin de céder aux injonctions du pape, cherchait toujours, par ses lettres et ses présents, à indisposer contre Anselmelc souverain pontife et surtout le duc Roger. Mais

1. Cupiens.... per eum his quœ saluti suoc adminiculari poterant informari.... Adhuc longe eramus; ecce Dux ipse copiosa railitum multitudine seplus patri occurritacin oscula rucns.... Ducem ipsum eu m suis nobiscum singulis diebus in promptu Iiabentes. Eadm., 51

2. Nec facile quivis declinaretad Papam qui non divcrtcrct ad Anselmum.... Mira et qutc cunctos demulcebat pnra cuin simpiicilate hurnilitas. Mulli ergo quos timor proliibelifit ad Papam acccderc,

estinabanl ad Ansclmum venire, amore ducli qui ncscit limere.

le

pape Urbain

défend à Anselnnc

de

renoncer

à son siège.

celui ci n'en avait cure et offi-ait en don au prélat tout ce qu'il possédait de miiux, aussi bien en terres qu'en villes et châteaux, alin de décider l'exilé à se fixer auprès de lui. Mais rarchevéque ne répugnait point à manger le pain de la pauvreté. Les dernières nouvelles d'Angleterre, en lui apprenant les nouvelles impiétés et les atroces cruautés commises par le roi, avaient redoublé son désir de renoncer au siège de Cantorbéry et à la primalie d'Angleterre, où personne, excepté quelques moines, ne voulait se laisser convertir par lui^ Anselme fit part de son dessein au pape, qui ne l'accueillit point : « 0 évéque, ô pasteur, lui « disait-il, tu n'as pas encore versé ton sang, et déjà « tu veux abandonner la garde du troupeau chrév( tien ! Le Christ a éprouvé saint Pierre en lui « faisant garder ses brebis, et Anselme, le grand « Anselme, affamé de repos, ne craindrait c( pas de li\rer les brebis du GluMst à la dent « des loups 1 Non-seulement je ne te permets pas « de te retirer, mais je te le défends de la part « de Dieu et du bienheureux saint Pierre. Si la « tyrannie du roi actuel t'empêche de retourner à « Cantorbéry, tu n'en es pas moins son archevêque,

1. Quoinodo nullus, cxccptis aliquibus monachis cum gralia friic- .tiûcandi Deum audiret. Eadmer raconte plu^iieurs traits iniàmcs ôc Guillaume. M. Thierry en reproduit un dans son Histoire delà cokquèlc des Nonnands, t. III, p. 53(3, où il n'a d'ailleurs pas trouvé de place pour un seul mot sur les épreuves d'Anselme et de l'Eglise.

« de par le droit clirctien, et revêtu du pouvoir de « lier et de délier, tant que tu vivras et partout où « tu habiteras. Et moi, que tu accuseras peut-être « d'être insensible à tes injures, je te convoque au (( concile que je veux tenir à Bari, devant le corps de « saint Nicolas, afin d'y examiner, d'y peser ce que « je dois faire du roi anglais et de ses pareils in- « surgés contre la liberté de l'Eglise*. »

Ce concile, en effet, s'assembla le l^'' octobre 1098. Cent quatre-vingt-cinq évêques y assistèrent en chape, sous la présidence du pape qui seul était revêtu de la chasuble et du pallium. Anselme, à qui le souverain pontife n'avait point songé en prenant séance, était allé se placer, avec son humilité accoutumée, parmi les autres prélats \ On commença par discuter, avec les évêques grecs, la question de la procession du Saint-Esprit. Comme la dispute s'échauffait, et que la question devenait de nlusenplus confuse, le pape, qui déjà s'était servi de

1 0 Episcopum ! o pastorem 1 Nondum ccedes, nondum vulnera perpessus es, etjam.... Et Anselmus, Anselmus, inquam, ille sanctus, ille talis ac tantus vir, solummodo quiescere volens.... quod si propter tyrannidcm principis, qui nunc ibi dominatur.... jure tamea Christianitatis semper illius archiepiscopus esto.... Ego quoque ne de his... videar non curare, eaque gladio S. Pétri nolle vindicare, inoneo.... ut rpiod de ipso rege Anglico suisque ac sui similibus, qui contra libeitatem Ecclesite Dei se erexerunt, mediantc œquitatis censura, me facturum disposai.... percipias.

2. Omnibus ergo suum locum ex antiquo vindicantibus, Anselmus liumilitate suminus, quo poterat, assedit. Exciderat animo summi Poiitilicis ingruente tumullu, ut ei locum delegaret. Guill. Malmese., de Gest. Ponlif., I, 220.

BIOIXES d'oCC. VI î, 1G

quelques arguments tirés du traité d'Anselme sur l'Incarnation, fit faire silence et s'écria d'une voix retentissante : « Notre père et notre maître, « Anselme, archevêque des Anglais, où es-tu ? » Anselme se leva et dit : « Saint-père, me voici. » Alors le pape repi'it : « C'est maintenant, mon fils, « qu'il nous faut ta science et ton éloquence ; viens <( donc, et monte ici ; viens défendre ta mère et la '< nôtre contre les Grecs. C'est Dieu qui t'a envoyé

« à son secours \ »

Au milieu du grand désordre produit dans l'assemblée par le changement des places, et au milieu de l'étonnement des assistants qui cherchaient à deviner quel était et d'où venait ce vieillard, le pape donna l'ordre à Anselme de venir s'asseoir aux pieds du trône pontifical, et fit connaître à l'auditoire les talents, les malheurs et les vertus du docteur étranger\ Anselme, après celte présentation, traita d'une façon si claire et si victorieuse la question controversée, que les Grecs furent confondus, et que le souverain pontife prononça l'anathème contre tous ceux qui n'accepteraient pas la vraie doctrine telle que le primat l'avait exposée".

1. Pater et magister Anselme, Aiiglorum archiepiscope, ubi es? Sedebat pater in ordine ceterorum.... et ego ad pedes ejus.... Surrexit continue et rcspoiidit : Domine pater, quid prœcipitis ! Ecce me. Eadm., 55. Cf. GuiLL. Malmesb., L c.

'2. Videres quosque perstrepere, sedes miitare, locum sedendi viro parare.... consilio stupenle ad lia;c et percunctante quis esset et unde.

3. Anselme a écrit lui-même toute cette discussion, dans le trai'é

Onen vinlensuite à l'affaire du roi d'Angleterre. Anselme garda le silence ; mais les accusations ne manquaient point. Après le récit des attentats horribles commis par Guillaume contre Dieu et contre les hommes*, le pape ajouta : « Telle est la vie de ce (( tyrau. En vain avons-nous cherché à le ramener '( par la persuasion. La persécution et l'exil du « grand homme que vous voyez là, devant vous a montre assez combien peu nous avons réussi. « Mes frères, que décidez-vous? »

Les évoques répondirent : « Puisque vous l'avez a averti trois fois, sans qu'il vous ait obéi, il ne u reste plus qu'à le frapper du glaive de saint « Pierre, afin qu'il demeure sous le coup de l'ana- (( thème jusqu'à ce qu'il se corrige\ »

Le pape allait fulminer l'excommunication , Anselme quand Anselme, se levant avec vivacité, s'agenouilla auprérdrùape devant le pape et le supplia de ne pas prononcer ^" ^^^J^^" tout de suite la redoutable sentence. La victime de- '"* d'Angictene. mandait la grâce du bourreau.

A la vue d'une telle charité, dit Guillaume de Malmesbury, le concile put se convaincre que les

intitulé de Proccssione Splr!tu<i snncti, dont il envoya des copies dans divers pays à la demande de ses amis. Cf. llrLOEBERTi, Ee CtsoMAN., Ep. 9, éd. Beaugendre, et Eadm., p. 53.

i. Profcruntur in médium scelera dictu horrenda, adjicitur contemptui humano cœleslis injuria. Guill. Malmksb., 1. c.

'2. Ecce vita illius tyranni.... Restât ut gladio sancti Pétri sub anaihematis ictu percussus, quod meruit sentiat, donec a sua pravilato doscedat. Eadji.

vertus d'Anselme étaient encore supérieures à sa renommée*. Après l'assemblée, l'archevêque dut retourner avec le pape à Rome, où peu de jours après arrivait, en qualité d'envoyé du roi d'Angleterre, ce même Guillaume qui jadis avait fouillé les bagages du primat sur la plage de Douvres. Guillaume prétendit que le roi son maître avait agi de la sorte parce qu'il croyait que l'archevêque n'avait pas le droit de sortir du royaume sans son autorisation. Urbain se montra très-irrité d'une prétention inouïe jusqu'alors et qui transformait en crime la visite d'un primat à la mère Eglise^ , et il répondit à l'envoyé que le roi serait certainement excommunié dans le concile qui allait s'ouvrir à Rome, après Pâques. Mais Guillaume réussit à fléchir le saint-père, à la suite d'audiences secrètes, et en distribuant force présents et promesses à divers personnages qui pouvaient servir la cause de son maître % à qui le pape finit par accorder un nouveau délai jusqu'à la Saint-Michel de Tannée suivante. On était alors à Noël 1098 : Anselme fut retenu à Rome, malgré lui, par Urbain qui lui rendait tou-

1. Quie res ei non mediocrem apud cunctos videntcs peperit gmtiam, eo quod oslensione verse sanclilatis vicisset fanne suaî gloriani. GuiLL. Malm., 1. c.

2. Non Papsel ait, quis unquam audivit talia.... Yere et sine omni arnbiguilate dicere possumus a sœculo talc quid non esse audituni. Et pro tali responso mirabilis honio hue te fatigasti ? Eadm., 54.

5. Munera quibus ea cordi esse animadvertebat, dispertiendo et pollicendo.

LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 24f)

jours les plus grands honneurs ^ Tout le monde considérait le primat comme la seconde personne de l'Église et comme un saint canonisé"; les Anglais qui venaient à Rome baisaient les pieds à leur métropolitain, comme au pape lui-même. Aussi les impérialistes, qui formaient la majorité du peuple romain, voulurent-ils enlever le primat, à main armée, un jour qu'il allait du Latran à Saint-Pierre ; mais la seule puissance de son regard les arrêta et les réduisit à implorer sa bénédiction^.

Au concile qui se tint dans l'église de Saint- conciie de Rome

Pierre, quinze jours après Pâques 1099, cent lUscourstie

/A 1 * 11' 1 Reinger, évêque

cmquante eveques renouvelèrent les décrets de deLucqnes. Plaisance et de Glermont contre les simoniaques et le mariage des prêtres. Anselme occupait Tune des places les plus distinguées, par l'ordre formel du pape. Au moment où Reinger, évêque de Lucques, proclamait les canons du concile, d'une \oix forte, pour dominer le bruit de l'assemblée, il s'interrompit tout à coup, et, promenant sur ses confrères un regard empreint d'un mécontentement profond \

1. Ipse papa fréquenter ad Anselmum veniebat, Isete cum co sese agendoet curiam faciendo ei.

2. Semper et ubique a Papa secundus erat. ... quasi proprio nomine sanctus vocaljatur. Eadm., 21.

ô. Cives urbis, quorum ingens multitudo propter fidelitatem imperatoris ipsi Papœ erat infesta.... viso vultu ejus, projectis armis, etc.

4. Subito admirantibus cunctis.... undc suorum luminum acie in circurnscdenles directa, vulneratte mentis dolorem, etc. Eadm., 55.

il s^ccria : « Mais que faisons-nous donc, mes frè- « res? nous prodiguons les conseils à des enfants « dociles, et nous nous taisons sur les crimes des « tyrans ! Tous les jours on vient dénoncer au saint- « siège leurs oppressions et leurs pillages, mais f( qu'en résulte-l-il? Rien; tout le monde le sait, « et en gémit. En ce moment ne vois-je pas, dans '( cette assemblée, un homme modestement assis « parmi nous et dont le silence crie, dont la pa- ( tience et l'humilité montent jusqu'au trône de '( Dieu et nous accusent^? Or voici déjà deux an- ( nées qu'il vient ici demander justice au saint- « siège; et qu'en a-t-il obtenu? Que si quelqu'un, « parmi vous, ignorait de qui je parle, qu'il sache « que c'est d'Anselme, archevêque de Cantorbéry, « en Angleterre 1 »

En terminant ce discours, le prélat, dont l'indignation débordait, frappa trois fois de sa crosse le pavé de l'Eglise ^ Le pape, qui se rappelait que le délai accordé à Guillaume avait encore six moi^à courir, arrêta l'évêque Reinger en disant^* « Assez, frère Reinger, assez ! il sera mis bon

1. Sed vae quid faciemus.... Unus ecceinter nos, modesta tacituruilule quiescens mitis residet, cujus silentium clamor magnus est, ciijus liumilitas, etc. Sed vel quid hucusque subventionis invenit ?

EaDM., 1. C. Cf. GlILL. Malmksb., 1. c

2. Virgam.... tertio pavimeaito illisit, indignationem.... comprestit cxpioso murmure labiis et dontibus, palam cunclis ostendens.

3. Sufficit, frater Reiiigor, suflicit.... Procurabitur buic rei correclio. Eadji., Guii,l. Malmesl'.

LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE 11. Ul

ordre à tout cela ! » — « 11 le faut bien, saint-père, « reprit Reinger, sans quoi la cause serait portée « au tribunal du juge qui, lui, ne s'écarte jamais « de la justice ^ »

Anselme, qui n'avait pas dit un mot de ses malheurs à l'évêque de Lucqucs, fut étonné de celle intervention; mais il continua à se laire.

A la fin du concile, le pape, de l'avis unanime des prélals, fulmina l'excommunication contre tous ceux qui donneraient ou recevraient Tinvestilure laïque de biens ecclésiastiques, et aussi contre ceux qui feraient hommage à des laïques pour des dignités ecclésiastiques : « Car, disait-il, il est abo- « minable que des mains auxquelles est accordé « riionneur suprême, refusé aux anges eux-mêmes, « decréerleToul-Puissant-etde l'offrir en sacrifice « pour le salut du monde, soient réduites à l'igno- « minie d'être les servantes d'autres mains qui, jour « et nuit, sont souillées d'attouchements impurs, « de rapines et de sang.

Toute l'assemblée s'écria: « Ainsi soit-il! Ainsi « soil-iP ! »

Le lendemain de la clôture de l'assemblée, An-

Sévère s paroles

du pape

au sujet de

l'investit uie

laïque.

1. Et equidem expedit, nam aliter Eum qui justa judicat non truiisibit.

'2. Execrabilc vidcri manus quse in tanlam emincntiain cxcreveiiiit ut.... Deum cuncla creantem créent.... ut ancillœ fiant carum inaiiuum ([US& die ac nocle obscœnis contajii'is inquinantur.... iiis al) luiiveibis liai, fiât, acclamari audivimus. Eadm. Cf. Roger IIoved, u^l a un. 1009.

ns LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II.

selme, persuadé qu'il n'obtiendrait pas justice de sitôt*, alla rejoindre à Lyon son ami le cardinal Hugues, après s'être fait donner pour supérieur, par le pape, le moine Eadmer, son compagnon de voyage. Placé sous celte tutelle, le prélat se consolait de l'exil en travaillant : il composait des traités de théologie, de philosophie; il aimait à se figurer que, rentré dans la règle d'obéissance monastique, il remplissait scrupuleusement la tâche imposée par son supérieur. Il se montrait, du reste, si docile envers celui-ci, qu'il ne se permettait point un mouvement sans sa permission ^ Anselme montrait par là qu'il était toujours resté moine ; chacun sentait que c'était à cette sévère discipline qu'il retrempait son courage et son génie.

Urbain mourut avant l'expiration du délai qu'il avait accordé à Guillaume le Roux. Auprès d'autres rois du Nord il trouva plus de consolations. En Irlande, les relations entamées par Lanfranc

1. Vane nos ibi consilium nihil auxilium opcriri intelleximus.... Kihil judicii vel subventionis, praetcrquam quod diximus, per romaiium prsesulem nacli. Eadm. 55 — Guillaume de Malmesbury accuse directement le pape de s'être laissé gagner par les présents du roi; mais Eadmer, qui écrivait sur les lieux mêmes, et qui ne reculait devant aucune vérité, n'accuse que des individus de sa cour. Baronius et Mcililer ont justifié victorieusement Urbain de ces reproches.

2. GuiLL. Malmesb., de Gest. Pontif., I, 229. Anselme passa près de deux ans à Lyon, traité par l'archevêque non pas en hôte, sed stcut indigena et vere loci dominus. — Il y reprit ses travaux philosophiques et y écrivit les deux traités De conceplu virginali et De hiimana redemptione. Eadm., 55 et 22.

LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 249 avec les petits chefs provinciaux, dans l'intérêt de la discipline ecclésiastique et de l'inviolabilité desmariagesS avaient été continuées et fortifiées grâce à l'éloquence persuasive d'xVnselme qui était le primat non-seulement de l'Angleterre, mais encore de toutes les îles Britanniques ^ Un moine irlandais, nommé Patrice comme le premier apôtre de sa patrie, et sacré évêque à Cantorbéry, fut le principal instrument de ce retour à l'Unité. Pendant qu'au midi de la grande île de Bre- Marguerite,

. 1 p 1 • -111% ''^'"^ d'Ecosse,

tagne, le roi normand loulait aux pieds les droits y affermit

1 1 1 i»ri T 1 t'^ la civilisation

du peuple et de 1 Eglise, au nord, en Ecosse, une chrétienne. sainte et royale femme, Marguerite, issue de l'antique race des princes Saxons et ramenée du fond de la Hongrie où sa famille avait été exilée, pour devenir la femme du roi Malcolm III, s'occupait d'achever la conversion de ce royaume encore à moitié sauvage, par l'influence de ses vertus et

1. Voy. ses belles épîtres dans Baronius, ad ann. 1090. — Il n'y est pas dit un mot du pape ni de la royauté normande, ce qui n'empêche pas M. Thierry de les traduire ainsi :

« Après la conquête de l'Angleterre, les intrigues du primat Lan- « franc, homme dévoué à l'agrandissement simultané delà puissance « papale et de la domination normande, se dirigeant d'une manière <T active sur l'Irlande, commencèrent à faire un peu fléchir l'esprit « national des prêtres de cette île. » IHst. de la conquête, t. III, 1. IX, p. 201.

Cet esprit national, s'il mérite ce nom, consistait à tolérer les mariages incestueux et les divorces, et à payer aux évêques les ordinations à prix d'argent. — Lanfranc, dans ses lettres, ne combat pas autre chose.

2. S. Anskim., Kp. in, 142-147. E A DM., Uisl.nov., 1. II, 45,

250 LES PRÉDÉCESSEURS DE CiLlXTE II.

gnjce au concours de son pieux mari. Pendant un long règne, les deux époux y fondèrent, on peut le dire, la vraie civilisation chrétienne, en affranchissant lesfemmesd'unjougbiutal*. A lareineMarguerite apparlient l'honneur d'avoir préparé, par une sorte de réparation faite à Dieu et à son sexe, Tavénement de celte brillante chevalerie qui devait jeter, dans l'île de Bretagne, comme ailleurs, un si pur éclat*. Le glorieux titre de patronne de l'Ecosse % décerné par le pape Clément X à la noble princesse, était bien mérité.

Tous les jours Marguerite servait elle-même à manger à trois cents pauvres : devenue veuve, elle abandonna tous ses biens aux malheureux; et, quand sa dernière maladie l'eut épuisée, elle se faisait transporter dans l'Eglise, pour entendre la messe. Un jour qu'elle venait de recevoir la communion, elle exhala son dernier souffle, dit Orderic Vital, au sein de la prière, comme une vraie reine catholique'. L'hagiographe ajoute que sur

1. Selon une tradition rapportée par Buchanan, dans son Histoire (I Ecosse, elle lit abolir le droit inl'àme de marquette et de prélibation, hideux vestige de la servitude païenne et de ce mépris de la femme dont les Écossais avaient été surtout infectés. Yoy. la fameuse lettre de S. Jérôme.

2. Robert Druce, les Douglas, NYallace et tant d'autres héros, usqu'à Marie Stuart, époque où la Réforme vint altérer profondément le caractère des Écossais.

r». 11 lui fut décerné par le pape Clément X. 4. Poi-t sacrœ pcrceptioncm Euchari^titc inler verba orationis expiravil. Ori«er. Vit., VIII, 701. Elle mourut en 1095.

le visage de la sainte princesse, amaigri par l'âge et la soulTrance, on vit aussifôL reparaître l'éclalanle beauté et la fraîcheur de la jeunesse*.

Avant de quitter la Grande-Bretagne, mentionnons la fondation, par le même roi Malcolm, de l'abbaye de Dumforline, en Ecosse, Tan 1070, à la prière de la reine Marguerite et au lieu même où ils s'étaient mariés. On sait que Dumfortine fut longtemps, comme Westminster en Angleterre, un lieu de sépulture pour les rois et de réunion pour les pailements nationaux.

En Danemark, vers la même époque, le roi je sahii^canut saint Canut périssait martyr de son zèle pour les Danemaïu. droits de l'Église et en essayant d'établir la dîme-. Le prince avait su profiler des leçons que saint Grégoire Vil lui avait données" : ayant doublé l'étendue de son royaume pai' ses conquêtes sur les rives de la Baltique, il avait assuré aux évêques le rang et les immunités de leur charge. Le premier parmi les souverains du Nord, il avait ouvert les portes de ^un royaume à des moines appelés de cette même An-

i. Quo teinporis momento lacies ejus diuturni morbi macie ac pallore fœdata, insolila quaclam venustate refloruit. Bbeviar. Roma- NOiiiM, die 10 Junii.

2. 10 juillet 1087. Voy. Flkury, Ilist. ecclés., 1. LXIII, c. 37. Ce saiiU Canut ne doit jias ùlie confondu avtc son neveu du même nom (le duc Canut', également maiJyr, et dont l'Église célèbre la lète le 7 janviei-. Le roi Canul iul le père de Charles, comte de Flandre, qui l'èrit aussi martyr; conjnie on le verra plus loin.

.'. Heury prélend qu'il est le même que Kacon ou llaquin, à qui Gii-goire Vil a aditssé ses cp. Vil, 5, '21.

252 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. gleterre où ses ancêtres avaient détruit tant de monastères et égorgé tant de religieux.

Après la mort de Canut, une vaste abbaye, fondée sur sa tombe où de nombreux miracles ne cessaient de se produire, permit aux Danois encore à demi barbares de connaître et d'admirer les enfants de saint Benoît'. Ainsi le sang du royal martyr cimentait le triomphe du Christ dans la patrie de ces mêmes Normands, qui, pendant tant d'années, avaient été les plus terribles fléaux de la chrétienté. Un peu plus tard, Magnus, fils du roi Olaiis de Norvège, y fondait les premiers évêchés et les premiers monastères \ Le successeur de saint Canut, Éric II, jaloux d'affranchir le nouveau royaume chrétien de la juridiction du métropolitain de Hambourg, grand fauteur du schisme impérialiste, alla lui-même à Rome solliciter du pape Urbain l'érection d'une métropole en Danemark". Le pape lui promit d'exaucer ses vœux ; et,

1. Primus enim ritus gentis suse.... correxit, et metropolitanas scdes et episcopales construxit.... monaclios qui prius invisi et incogniti Danis erant, accersiit et opportunse habitationis locum in regno suo liberaliter eis delegavil...." Grande cœnobium monachorum constructum est et monasticus ordo, sicut in Anglia apud Eveshannium servatar, regularitcr constitulus est. Inde nimirum primi monachi Danos adierunt, et cœnoblale Jus, barbaris mirantibus, diligenter oslenderunt. Order. Vit., 1. VII, p. 050.

2. Episcopatus et cœnobia monachorum, quae antecessores ejus non noverant. Order. Vit., 1. X, p. 7G7.

3. Patriam ac domestica sacra saxonica prcclatione liberare petivit. Saxo Grammat., 1. XII. Ce voyage eut lieu après 1095, selon Pagi, Crit. in Baron., ad ann. 1092.

LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE II. 25^ quelques années plus tard, un cardinal légat, après avoir visité toutes les villes Scandinaves, choisissait celle de Lund pour y constituer la nouvelle métropole des trois royaumes de Danemark, Suède et Norvège*.

Éric, qui s'était croisé, se mit en route presque immédiatement pour Jérusalem; mais il mourut pendant le trajet. Cet hommage empressé d'une royauté lointaine, à peine entrée dans le bercail de l'Église, dut consoler le grand cœur d'Urbain qui , dans ce moment, avait à lutter contre les trois plus puissants souverains de l'Occident : l'Empereur, le roi d'Angleterre et le roi de France.

Dans la résistancederÉglise contre le roi Philippe, l'évêque Yves de Chartres paraît avoir été appelé à remplir, sauf quelques différences, le même rôle que l'évêque Anselme de Cantorbéry, en Angleterre. Au prélat français appartenait la direction des principales affaires de l'Eglise dans son pays. Vers la même époque, une contestation regrettable avait éclaté entre Yves et l'archevêque-légat, Hugues de Lyon, au sujet de l'élection qui avait fait monter, en 1097, sur le siège métropolitain de Sens, un seigneur nommé Daimbert, savant très-estimé, et grand ami des moines*. Hugues, ayant interdit aux évoques do

1. Celeberrimis Dunorum urbibus iiispeclis, cuncta curiose coUustrando. Saxo Giumm,, 1. c. Cette érection ne fut coiisominée quen 1105 sous Pascal II. Éric mourut à l'île de Chypre en 1101.

2. Selon le témoignage du chroniqueur de Saint-Pierre le Vil, que écrivait de son temps.

Saint-Siégc.

la province de considérer comme légitime le nouvel élu, avant qu'il eût reconnu les droits de la primatie de Lyon, méconnus d'après lui par les précédents archevêques de Sens, Yves, suffragant de Sens, protesta énergiquement contre Tinterdiclion^ ^ves de Chartres Daimbcrt agit commc l'avait fait Yves de Chartres

est censure^

par injustement poursuivi : il se rendit à Rome et se

fit sacrer par le pape^ Au fond, toutefois, la raison était tout à fait du côté de l'évêque de Chartres^; mais, dans sa lettre au légat Hugues, il avait émis, sur le droit des investitures et sur la conduite des ministres du pape, des opinions qui lui attirèrent de vives censures : « Je voudrais, avait-il « écrit au légat, et beaucoup d'autres âmes pieuses « voudraient comme moi, que les ministres de TE- « glise romaine s'appli puassent, en médecins expé- « rimentés, à guérir les grands maux, et ne fissent « pas dire par leurs ennemis : Vous vous arrêtez « au moucheron et vous avalez le chameau'^; nous « voyons, en effet, les plus grands crimes ouvertece ment commis dans le monde, mais nous ne vous « voyons pas employer la faux de la justice pour (( les retrancher. » Un pareil reproche ne pouvait certes pas s'appliquer à l'archevêque Hugues qui s'é-

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