CHAPITRE PREMIER Vie de saint Benoît
État de l'Europe à la fin du v° siècle ; avilie par l'Empire, divisée par l'hérésie et ravagée par les invasions des Barbares, — Saint Benoît naît en 480 et va se cacher à Subiaco, berceau de la grande vie monastique. — Ses épreuves — Ses miracles. — Son départ pour le Mont-Cassin : il y fonde le principal sanctuaire de l'Ordre monastique. — Note sur la description et l'histoire du Mont-Cassin. — Séjour au Cassin. — Relations avec la noblesse. — Sollicitude pour le peuple. — Influence sur les Goths. — Histoire de Galla. — Entrevue avec Totila. — Les Lombards. — Sainte Scholastique. — Mort de Benoît.
Saint Benoît naquit en Tan de N.-S. 480. L'Europe n'a peut-être jamais connu d'époque plus calamiteuse, et en apparence plus désespérée, que celle dont cette date fixe l'apogée.
La confusion, la corruption, le désespoir et la État
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mort étaient partout. La dissolution sociale sem
blait complète. On eût dit le pouvoir, les mœurs, les lois, les sciences, les arts, la religion elle-même, condamnés à une irrémédiable ruine. Les germes d'une prochaine et splendide renaissance se cachaient encore à tous les yeux sous les décombres d'un monde qui s'écroulait. L'Église était plus que jamais empestée par l'hérésie, par les schismes, par
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à la fin du v siècle.
les divisions que cherchaient en vain à réprimer les obscurs successeurs de saint Léon le Grand sur le siège apostolique. Il n'y avait pas dans tout l'ancien monde romain un prince qui ne fût ou païen, ou arien, ou eutychien. L'inslitut monastique, après avoir donné à l'Eglise tant de docteurs et de saints, glissait en Orient sur la pente qu'il ne devait plus remonter ; en Occident même, comme on vient de le voir, quelques signes d'une décadence précoce apparaissaient déjà. Ainsi que le reste du clergé, les moines donnaient trop souvent l'exemple du désordre et du scandale.
Dans l'ordre temporel, l'édifice politique créé par Auguste, ce monstrueux assemblage de deux cents millions de créatures humaines, « dont pas une seule n'avait le droit de se dire libre, » achevait de tomber en poussière sous les coups des Barbares.
En Occident, le dernier fantôme impérial venait de disparaître. Odoacre, le chef des Hérules, avait arraché en 476, à Augustule, la pourpre des Césars, et dédaignait de s'en revêtir. Il avait achevé de combler le cloaque qui s'appelait l'Empire romain, et où se consumaient depuis cinq siècles la gloire et la force de l'antique Rome, avec le sang et la substance du monde qu'elle avait conquis. Mais l'Italie, délivrée de cette fiction oppressive, restait en proie aux flots successifs des Barbares. Déjà ravagée par Alaric et Attila, elle n'avait pas encore respiré sous l'abri momentané du génie de Théodoric.
En Orient, deux tyrans théologiens se disputaient le trône déshonoré de Constantinople : l'un, Basilisque, avait trouvé cinq cents évêques pour souscrire à l'anathème lancé par lui contre le pape et le concile orthodoxe de Chalcédoine ; l'autre, Zenon, formulait l'hérésie dans ses édits ^, et fatiguait de ses spoliations et de ses débauches les peuples qu'il n'essayait même pas de défendre contre les Barbares. Ainsi s'ouvrait une période de misérables et sanguinaires disputes, qui ne devait cesser pour un temps qu'au bout de trente-quatre ans, à l'avènement du prédécesseur de Justinien^
Dans le reste de l'Europe, les Barbares fondaient des Etats, des royautés, dont quelques-unes ne devaient pas être sans éclat, mais dont aucune n'appartenait encore à la foi catholique.
La Germanie était toute païenne, ainsi que la Grande-Bretagne, où la foi naissante venait d'être étouffée par les Angles et les Saxons. La Gaule était envahie au nord par les Francs païens, au midi par les Bourguignons ariens. L'Espagne était dominée et ravagée par les Visigoths, les Suèves, les Alains, les Vandales, tous ariens. Ces mêmes Vandales, sous le successeur deGenséric, désolaient l'Afrique chré-
1. L'Hénotiqiie, ou édit d'union, publié en 482, repoussait le concile de Chalcédoine où avait été condamnée l'hérésie d'Eutychès, qui confondait en une seule nature la divinité et l'humanité de Notre- Seigneur.