‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 126 sur 174 · VENANT. FORYUNAT , loC. cit · texte numérisé non relu

VENANT. FORYUNAT , loC. cit

Son amitié poulie béiiédictiu Junien.

r)58 LES iMOINES K^ GAULE

habits (le laine que la reine filait pour lui. Ils étaient convenus de prier l'un pour l'autre après leur mort: Ils meurent ils moururent le même jour, à la même heure, et

tous les deuv ^ ^

le même jour. les messagers qui partirent à la fois de Sainte-Croix ir» août 587. de Poitiers et du cloître habité par Junien se rencontrèrent h moitié chemin avec la même funèbre nouvelle \ Obsèques Gréo^oire de Tours vint célébrer les obsèques de la

pl testament ^ ^

de sainte reine et nous a raconté comment jusque

Radegonde. "^ *■

dans le cercueil sa beauté l'éblouissait encore. Autour de ce cercueil, les deux cents religieuses de noble race qu'elle avait retirées du monde pour les donner à Dieu psalmodiaient une sorte d'élégie où elles célébraient les vertus de leur abbesse et l'amour qu'elle leur inspirait, mais qu'interrompait sans cesse l'explosion de leur douleur, a Nous voici a orphelines !» disaient-elles. «Nous avons aban- « donné parents, richesses et patrie, pour te suivre, a Et voici que tu nous laisses en proie aux larmes « perpétuelles, à une douleur sans fin! Avec toi ce ce monastère nous paraissait plus grand que les

1. Sub B. Benedicti régula... TantîB charitatis glutino omnem monachoriim catervam constrinxerat... Quem S. Radegundis sacrificiis suisfovebat... Nec aliud tegminis liabuit, nisi quod ab illaconliciebalur... Sed et illa sanctissima catenam ferri ab illo sanctissimn viro accepit... Déclarât mandatum ut statim cuin a. sœculo migrasset nuntiarelur B. Radegundis... ^VL•LFIî^us Episc, Vit. S. Jiuiiani, ap. Labbe, ISov. Bibl. MS., t. II, p. 572. — 11 ne faut pas confondre ce Junien, abbé de Maire en Poitou, avec un autre saint Junien, ermite, qui a donné son nom à la ville de ce nom en Limousin. Cf. Doixwd., tom. lïT Aug.. p. r.^, et tom. Vil Octol)r., p. 841.

sous LES PREM[ERS MÉROVliNGlENS. 559 « villes et les campagnes les plus spacieuses , car « tu remplissais tout et tu nous tenais lieu de tout. « En te voyant, nous pensions contempler les vignes « en fleur, les moissons aux épis soyeux, les près « fleuris. Tu étais pour nous la rose, le lis, la vioc( lette. Ta parole resplendissait devant nous comme « le soleil, et, comme la lune, elle allumait le flamc( beau de la vérité dans les ténèbres de notre con- « science. Tout est maintenant pour nous sombre c( et vide... Heureuses, mille fois heureuses celles «qui sont mortes de ton vivant! » Puis, lorsque Grégoire conduisit le corps au cimetière , où la sévère clôture prescrite par Radegonde d'après la règle de saint Césaire interdisait aux religieuses de le suivre , il les vit se presser aux fenêtres, sur les murs et les créneaux du monastère et supplier, à grands cris, qu'on laissât reposer un moment ce cher cercueil au bas d'une tour de l'enceinte pendant que leurs lamentations, leurs sanglots et leurs battements de mains étouffaient la voix des chantres et rendaient un dernier hommage à la royale fondatrice \ Au retour de la funèbre céré-

1. Reperimus eam jacentem inferetro, cujus sancta faciès ita fiil- {^ebat ut liliorum rosarumque sperneret pulchritudinem... Cui nos orpliaiios reliiiquis?... Ècce usque nunc mnjus nobis erat hoc monasteriura quam villarum aut civitatum spatia... A to carpebamus violas ; tu nobis eras rosa rutilans et lilium candens... Tuaverba... quasi luna lenebris conscientite nostrse lucidam veritatis lampadeni accendebant... Transeuntibus nobis sub muro, iterum caterva virginum per fenestras turrium et ipsa quoque niuri propugnacula... ita ul inter sonos fletuum atqnc conlisiones palmarum... Ecce ingredi-

monie, Grégoire, qui nous a raconté tous ces détails, fut conduit par l'abbesse Agnès et ses religieuses dans tous les endroits où Radegonde avait coutume de lire ou de prier. « Voici, » disait Agnès en sanglotant, c( nous voici dans sa cellule, mais nous n'y c< retrouvons plus notre mère. Voici la place où elle c( s'agenouillait pour implorer avec larmes la mic( séricorde de Dieu, mais nous ne l'y voyons plus. c< Voici le livre qu'elle lisait, mais sa voix, trempée « du sel de la sagesse, ne retentit plus à nos oreilles. (( Voici les fuseaux qui lui servaient à filer au milieu c( de ses longs jeûnes, mais ses beaux chers doigts, (( nous ne les verrons plus jamais. »

Avant de mourir, la reine avait dressé une sorte de testament où elle ne prenait d'autres qualifications que celle de Radegonde, pécheresse, et où elle mettait son cher monastère sous la protection de saint Martin et de saint Hilaire, en conjurant les évêques et les rois de traiter comme spoliateurs et persécuteurs des pauvres ceux qui tenteraient de troubler la communauté, d'en changer la règle ou d'en déposséder l'abbesse.

Mais c'était plutôt des désordres intérieurs que

murin cellulam, et matreiii aiuissain non reperimus... Ecce fusa in quels... nect ère solita... et almi sanctitate digiti non ccrnuntur... De Gloria confess., c. 106. — Tota congregatio circa ejus thorum stans psallebat : ubi psallentium vcl paululum quiescebat. intolerabilis planctus aderat .. Quia instituerat, ut nulla vivens foris monasterii januam egrederetur... Rogaverunt desursum ut sul)tus turrim repausaretur feretrum.., RAinoMviA, c. 57, ."8, — Cf. Macnin. L r.

SOÏIS LES PRRMIRRS MEROVINGIENS. 7M (les ennemis du deliors qu'il eût fîillu pouvoir pré- nésordros

server son œuvre. De son vivant déjà, une des recluses avait sauté par-dessus le mur de l'abbaye et s'était allée réfugier dans l'église de Saint-Hilairc en vomissant mille calomnies contre l'abbesse. On l'avait fait rentrer en la hissant avec des cordes à l'endroit même du rempart par où elle était descendue, et elle avait reconnu la fausseté de ses accusations contre Agnès et Radegonde '.

Après leur mort ce fut bien pis. Parmi les princesses franques qu'elle avait attirées ou recueillies à l'ombre du sanctuaire de Sainte-Croix, il y en avait deux qui avaient conservé toute la fougue barbare, et qui, bien loin de profiter des exemples de la veuve de Clotaire, ne se montrèrent que trop fidèles au sang de leur aïeul. C'était Chrodielde, fille du roi Caribert, et l'infortunée Basine, fille du roi Chilpéric et de la reine Audovère, que Frédegonde, son infâme belle-mère, avait jetée dans le cloître après l'avoir uni déshonorer par ses valets ^ A la mort de l'abbesse Agnès, qui suivit de près sa bienfaitrice dans la tombe, Chrodielde, irritée de n'avoir pas été élue à sa place, forma un complot contre la nouvelle abbesse, Leubovère, et sortit du monastère avec sa cousine et quarante autres religieuses, en disant: « Je vais trouver les rois mes parents

1. Grec. Tcron., Hist. eccL, 1. x. c. 40. 3. Jd„ ibifl., I. V, c. 40.

dans son inonaslf''i'e.

Uévollo des religieuses

sous

deux princesses

du sang

mérovingien.

« pour leur faire connaître l'ignominie qu'on nous « inflige, car on nous traite ici non pas comme des c< filles de rois, mais comme des filles de misérables « esclaves. » Sans écouter les remontrances de Tévêque, elles brisèrent les serrures et les portes, et s'en allèrent à pied de Poitiers à Tours, où elles arrivèrent haletantes, maigres et épuisées, par des chemins que les grandes pluies venaient d'abîmer, et sans que personne sur la route eût voulu leur donner à manger. Elles se présentèrent à Grégoire de Tours, qui leur lut la sentence d'excommunication que le concile de Tours avait prononcée contre les religieuses coupables du bris de clôture , les conjura de ne pas détruire ainsi la fondation de la sainte reine Radegonde, et leur offrit de les ramener à Poitiers. « Non, non, » disait Chrodielde, a nous c( irons trouver les rois. »

Grégoire obtint au moins qu'elles attendraient l'été. Le beau temps étant venu, Chrodielde laissa sa cousine et ses compagnes à Tours, et alla rejoindre son oncle Gontran, roi de Bourgogne, qui la reçut bien et nomma des évêques pour connaître du différend. Revenue à Tours, elle trouva que plusieurs des fugitives s'étaient laissé séduire et marier. Elle Elles s'en retourna à Poitiers avec les autres, et toutes dans ' s'installèrent dans l'église de Saint-Hilaire, avec une efeTexpiUseni' ti'oupc dc volcurs et dc baudits pour les défendre,

les évêques. ,. . t»t . ,

disant toujours: a nous sommes reines et nous ne « rentrerons au monastère que lorsque l'abbesse en

sous LES PREMIERS MÉROVfNGïKNS. 565

« sera chassée. » Alors le métropolitain de Bordeaux vint avec Tévêque de Poitiers et deux autres de ses suffragants, et, sur leur refus opiniâtre de rentrer, il leur dénonça l'excommunication . Mais les bandits qu'elles avaient pris à leur solde se jetèrent sur les évêques, les firent rouler sur le pavé de l'église, et cassèrent la tête à plusieurs diacres de leur suite. Une terreur panique s'empara du cortège épiscopal; chacun se sauva comme il put. Ghrodielde envoya ensuite des gens pour s'emparer des terres du monastère, se faisant obéir par les vassaux à force de coups, et menaçant toujours, si elle rentrait au monastère, de jeter l'abbesse par-dessus les murailles. Le roi Childebert, le comte du Poitou, les évêques de la province de Lyon, intervinrent tour à tour, sans plus de succès. Gela dura ainsi toute l'année. Les froids de l'hiver contraignirent les révoltées de se séparer, car elles n'avaient d'autre gîte que l'église où elles ne pouvaient faire assez de feu pour se chauffera

Cependant la discorde se mit entre les deux Nouvelles

, , , , . violences.

cousmes, dont chacune prétendait commander, à titre de princesse du sang royal. Mais Ghrodielde

1. Vado ad parentes meos rages... quia non ut filiœ regum, sed ut malarum ancillarum genit?e in hoc loco humiliamur... Pedestri itinere... anlielse et sâtis exigufe. , Nequaquam, sed ad reges ibimus... Quia reginaî sumus, nec prius in monasterium noslrum ingrediemur, nisi abbatissa ejiciatur foras... Cum effractis capitibus... Minans ut... abbatissam de muro projectam terrai dejiceret... Propter penuriain ligni .. Greo. Turox., IJist. eccl., 1. i\. c. r»D, ^.l.

maintint sa suprématie; elle en profita pour prendre l'offensive et lancer sa troupe de bandits contre le monastère. Ils y pénétrèrent de nuil, les armes à la main, enfoncèrent les portes à coups de hache et en arrachèrent l'abbesse, qui, toute percluse de goutte et pouvant à peine marcher, s'était levée au bruit pour aller se prosterner devant la chasse qui renfermait la vraie Croix. Ils la traînèrent à demi nue jusqu'à l'église de Saint-Hilaire et l'enfermèrent dans le lieu qu'habitait Basine. Chrodielde donna ordre de la poignarder sur l'heure, si l'évêque ou tout autre s'efforçait de la mettre en liberté. Après quoi elle fit piller son ancien monastère de fond en comble : plusieurs religieuses furent blessées, et des serviteurs restés fidèles à l'abbesse furent égorgés jusque sur le sépulcre de Radegonde. Basine, blessée par l'orgueil de sa cousine, profita du voisinage de l'abbesse captive pour faire mine de se réconcilier avec elle : mais ce fut sans résultat.

Les batailles et les meurtres continuèrent de plus belle, jusqu'à ce qu'enfin les rois Gontran de Bourgogne et Ghildebert d'Austrasie , oncle et cousin des deux principales coupables, prirent la résolution de mettre un terme à ce scandale sanglant. Ils convoquèrent de nouveau les évêques ; mais Grégoire de Toursdéclara qu'ils nes'assembleraient point jusqu'à ce que la sédition eût été réprimée par le bras séculier. Alors le comte de Poitiers, que toute la popu-

sous LES PREMIERS MÉKU\ I.NGIE.NS. 505

lalion de la ville semble avoir appuyé, fit une attaque en règle contre la basilique bâtie par Radegonde et transformée en citadelle. Ce fut en vain que Chrodielde fit faire une sortie à ses satellites et que, les voyant repoussés, elle alla au-devant des assiégeants, la croix à la main, en s' écriant : « Ne me faites rien, a car je suis reine, tille de roi, cousine et nièce de c( vos rois; ne me faites rien, sans quoi il viendra un c( temps où je me vengerai de vous. » On épargna sa personne. Mais ses sicaires furent saisis et livrés Déiaitc à divers supplices. Puis les évêques procédèrent, lévoiiées. dans l'église même qui venait d'être délivrée, au jugement de la contestation. Ghrodielde, que la défaite n'avait pu abattre, se constitua l'accusatrice de l'abbesse Leubovère ; elle reprocha à cette pauvre goutteuse alitée d'avoir à son service un homme habillé en femme, déjouer aux dés, de manger avec des séculiers , et autres imputations encore moins sérieuses. Elle se plaignait en même temps de ce que ses compagnes et elles n'avaient pas de quoi manger ou se vêtir, et d'avoir été battues. L'abbesse se justifia sans peine ; les deux princesses furent contraintes d'avouer qu'elles n'avaient aucun crime capital, comme l'homicide ou l'adultère, à lui reprocher, tandis que les évêques leur représentaient des rehgieuses de leur parti qui étaient devenues grosses, à la suite du désordre où elles avaient été plongées. Elles n'en refusèrent pas moins de demander pardon à Leubovère, et, bien loin de là,

560 ij:s molnks e.n gallk

elles meiia(;aienl liaulemeiil de la luei'\ Alors les évêques les déclarèrent exconimuniées el rélablireiit l'abbesse dans le monastère dont elle avait été arrachée. Les princesses rebelles ne se soumirent j)as pour cela ; elles allèrent trouver leur cousin le roi Cbildebert, et lui dénoncèrent l'abbesse comme envoyant tous les jours des messages à son ennemie Frédégonde. Il eut la faiblesse de recommander ses cousines aux évéquos qui allaient s'assembler pour un nouveau concile à Metz. Mais là Basine se sépara définitivement de sa cousine; elle st prosterna devant les évéques, demanda pardon et promit de retourner à Sainle-Croix de Poi • îiers pour y vivre selon la règle. Chrodielde au contraire déclara qu'elle n'y remettrait jamais les pieds tant que l'abbesse y serait, et on finit par lui permettre d'habiter près de Poitiers un domaine que le roi lui donna.

Ce contraste confus de tant de forfaits avec tant de vertus; ces religieux chez qui la charité envers le prochain n'était égalée que par leur dureté envers eux-mêmes, et ces bandits commandés par des religieuses débauchées; ces filles de rois francs etgermainS) les unes transfigurées par la foi et la poésie,

1. Statim cum gladio percatc... IN'olite super me, quœso, vim inferre, qutc suni regiria, filia régis, regisque alteriusconsobrina... Scd vulgus parvipeiidens... Contra comitem et plebeni... Quas credebamus innocentes monachas nobis protulerunt prœgnantes... De ejus interfectione tractarent, quod publicesunt professïO.GREG.TunoN., Hist. ecch, 1. X, c. 16.

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les autres subissant ou infligeant les plus inlVinies outrages; ees rois tour à tour teroces ou complaisants ; ee grand évéque debout près du tombeau de son immortel prédécesseur, prêchant à tous l'ordre et la paix ; les meurtres et les sacrilèges en face du culte passionné des reliques les plus vénérables; l'audace et la longue impunité du crime à côté de tous ces prodiges de ferveur et d'austérité; en un mot, toute cette mêlée de saints et de scélérats oHre la plus fidèle peinture du long combat que livraient chaque jour la vertu et la dignité chrétienne à la violence des Barbares et à la mollesse des Gallo-Romains, énervés par la longue habitude du despotisme. Les moines et les religieuses furent les héros et les instruments de cette lutte. Avant de faire place à une période lumineuse et pacifique sous les premiers Carlovingiens, nous la verrons durer deux siècles encore, pour renaître plus tard sous des formes nouvelles et contre de nouveaux adversaires.

En l'année même où ce scandale troublait toute la Gaule au midi de la Loire, à l'autre extrémité du pays soumis à la royauté franque, au pied des Vosges, entre le Rhône et le Rhin, on vit naître le monastère fameux de Luxeuil, fondé par un missionnaire celte, saint Colomban, et destiné à devenir pour un temps la métropole monastique de la

oOO.

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dominalioii Iraiique. C'est là qu'il faudra désormais chercher le foyer de la vie religieuse dans les Gaules, et étudier l'action des moinessur la royauté et le peuple des Francs.

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