‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint Bernard (volume 4)Chapitre 127 sur 174 · CHAPITRE PREMIER Les moines dans les forêts · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les moines dans les forêts

Etat forestier de la Gaule an cinquième siècle. Envaliissenieiils lie la solitude ; saint l.iephard, ses cellules et ses cavernes, à Meung-sur-Loire ; déserts en Gaule. — Saint Seine, en Bourgogne.— Saint Léobard, en Touraine. — Saint Iniier et sa cloche, dans le Jura. — Saint Junien et son aubépine, en Limousin. — Les anachorètes des bois transformés en cénobites par l'aflluence qui les suit. — Saint Launicr, dans le l'erclie. — Sainl Magloire, en Armoriquc et à Jersey. — Donations des Icudes, les unes acceptées, d'autres refusées; encore saint Laumer; mécontentements populaires. — Saint Malo. — Les moines et les brigands : saint Seine et saint Évroul.

Avant d'étudier l'action du i^rand missionnaire celtique et de ses disciples sur ia royauté et le peuple des Francs, il importe de nous représenter un des caractères les plus prononcés de l'occupation des Gaules par les moines. On se tromperait gravement en supposant qu'ils aient choisi les villes gallo-romaines ou les bourgades populeuses pour y fixer leurs principaux établissements. Ce n'était pas dans les cités épiscopales, comme Poitiers, comme Arles, comme Paris, qu'ils se plaisaient le plus ou qu'on les trouvait en plus grand nombre. On les y rencontrait presque toujours, grâce au zèle des évoques qui les recherchaient et les attiraient à eux. Mais leur impulsion propre, leur

instinct naturel, je ne sais quel courant de sentiments et d'idées toujours dominantes chez eux, tout les entraînait loin des villes et même des campagnes fertiles et peuplées, vers les forêts et les déserts qui couvraient alors la plus grande partie du sol de notre patrie.

C'est là surtout qu'ils se délectaient, c'est là qu'on aime à les voir aux prises avec la nature, avec ses obstacles et ses dangers; c'est là qu'on retrouve cette surabondance de sève et de vie qui signale partout le printemps des origines monastiques et qui a fait, pendant deux siècles, des forets de la Gaule une sorte de Thébaïde.

Du reste , entre cette sombre et sauvage nature de TEurope, passée des serres de Rome à celles des Barbares, et l'infatigable activité des solitaires et des communautés religieuses, il y avait moins encore une lutte laborieuse qu'une sorte d'alliance intime et instinctive dont le vif et poétique reflel anime plus d'une page des annales monastiques. Rien n'est plus attrayant que cette sympathie morale et matérielle entre la vie religieuse et la vie de la nature. Pour celui qui pourrait y dévouer assez de loisir et d'atlention il y aurait là de quoi remplir d'études charmantes toute une vie. On nous pardonnera de nous y arrêter quelques instants, en nous bornant d'ailleurs à ce qui touche les moines de la Gaule au vi"" et au vu"" siècle.

Lorsque les disciples de saint Benoît et de saint

LES MOINKS ET LA NATURE. olô

Colomba n vinrent fixer leur séjour en Gaule, la plupart de ses provinces offraient un même et triste aspect. La tyrannie et la fiscalité romaines d'abord, Envaiussemen puis les ravages des invasions barbares , avaient la souiude. rendu au désert, à la solitude, des contrées entières. Tel pagm qui, du temps de César, avait fourni des milliers de combattants contre l'ennemi commun, n'offrait plus que quelques populations éparses à travers des campagnes livrées à ellc-mêmes, qu'une végétation spontanée et sauvage venait chaque jour disputer à la culture, et qui se transformaient graduellement en forêts. Ces forêts nouvelles rejoignaient peu à peu les immenses massifs de bois sombres et impénétrables qui avaient de tout temps couvert une portion importante du sol de la Gaulée Un exemple, entre mille, constate ces envahissements de la solitude. Sur la" rive droite de la Loire, à cinq lieues en aval d'Orléans, dans cette contrée qui est aujourd'hui le jardin de la France, le ccMrum gallo-romain de Magdunum , qui occupait le site de la ville actuelle de Meung, saim uephard avait complètement disparu sous les bois, quand Menng-sur-Loire. le moine Liepliard vint au vi"" siècle, accompagné 1 563. d'un seul disciple, y porter ses pas; à la place de

1. Cette question a été parfaitement traitée par M. Alfred Maury, dans son ouvrage capital intitulé : Les Forêts de la France dans r antiquité et au moyen âge, inséré au tome IV"' des mémoires présentés à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Je lui dois plusieurs des détails et des citations qui vont suivre.

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nombreuses populations qu'on y avait vues jadis, il n'y avait plus que des arbres dont les tiges et les brancbes entrelacées formaient une sorte d'impénétrable retranchements C'est ainsi encore que Colomban ne trouva plus que des idoles abandonnées au milieu des bois, sur le site de Luxeuil qu'avaient naguère occupé les temples et les thermes des Romains S

Ces fameuses forêts druidiques où se célébraient les sacrifices des anciens Gaulois, et que consacrait le culte rendu aux vieux arbres, si universellement pratiqué par toute l'antiquité païenne depuis les bords du Gange jusqu'à ceux du Tibre ; ces éternelles ténèbres qui inspiraient aux Romains une terreur religieuse, avaient donc non-seulement conservé, mais encore beaucoup accru leur formidable empire. Après six siècles écoulés, on pouvait plus que jamais reconnaître la fidélité du tableau qu'en avait tracé le chantre de la Pharsale :

1. Est autem mons iii Aurelianensi pago... in quo ab anliquis caslriim fuerat reJificatum, quod crudeli Wandalornm vastatione atl solum usque dirutum est. >'emine autem remanenle liabitatore, nemoribus hinc inde snccrescentibus, locus idem qui claris liominum conventibus quondam replebatur, in densissimam redactus est solitudineni. Cujus abslrusa latibula vonerabilis Liephardus petiit. Act. SS. 0. S. I]., t. I, p. 145. Ce saint est nomnié Lifard dans les martyrologes français. — Cf. le passage suivant de la vie de saint Launier : Secessit in locum quem olim priscorum liabilatorum manus extruxerat, sed jam vastitas succrescenlium (rondium et veprium lolum obduxerat. Ibid., p. 525.

2. Ibi imaginum lapidearum densitas vicina saltus densabat. Joxas, Vit. S. Coliimbani.

Lucus crat lon^o nunquam violatus ab x\o, Obscurum cingens connexis aéra ramis, Et gelidas al te submotis solibus umbras. llunc non ruricolœ Panes, nemorumque potentes Silvani, Nyjnphaîque tenent, sed barbara rilii Sacra Deum, structœ diris altaribus arœ... Arboribus suus horror inesl. *...

Là où le temps n'avait point encore suffi pour enfanter de ces immenses futaies dont les sommets semblaient toucher aux nuages % ou de ces arbres gigantesques qui témoignaient de l'anliquité des forêts primitives, la culture et la population n'en avaient pas moins disparu devant les envahissements des essences forestières de moindre espèce. Assurément on ne voyait pas partout de ces pins magnifiques qui couronnaient les cimes des Vosges et les flancs des Alpes, ni de ces chênes dont quarante hommes pouvaient à peine mouvoir le tronc abattu, comme celui que fit renverser l'abbé Launomar dans la vaste forêt du Perche^; mais le sol cultivable était partout usurpé par des taillis où l'érable, le bouleau, le tremble, le charme, préparaient le terrain à une végétation plus imposante,

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